Dans les ruines du Liban sud

Pierre Barbancey, mardi 24 octobre 2006

Après-​​guerre . Les vil­lages ont été meurtris par les attaques israé­liennes. La rentrée des classes a été chao­tique. Des bombes à frag­men­tation menacent tou­jours de tuer. Reportage.

Mohammad Chbib Koteich a la cas­quette bien vissée sur la tête. Des gouttes de sueur perlent sur son front. Nous sommes à Houla. D’un geste de la main il montre l’étendue en contrebas. « C’est la Palestine », dit-​​il. Au loin, on voit les toits de tuiles des maisons carac­té­ris­tiques des colonies d’implantation israé­liennes. Et immé­dia­tement, d’un regard, il désigne les gravats qui gisent devant lui. « Voilà ce qui reste de ma maison. Un com­mando israélien est venu trois jours avant la fin de la guerre. Les soldats sont entrés, ont placé des pains de plastic et ont tout fait exploser. On n’a rien pu retirer des décombres. »

Mohammad s’exprime avec une colère sourde. Ce maçon de pro­fession a tout perdu en quelques ins­tants : son logement, le peu de bétail qu’il pos­sédait et son pré­cieux tracteur qui lui per­mettait de tirer quelques sub­sides de ses champs. Aujourd’hui, il alterne les travaux sur les chan­tiers pour gagner sa croûte, nourrir sa famille et la recons­truction de sa propre maison. En attendant, il a loué un appar­tement dans le village. « On est com­plè­tement aban­donnés », explique-​​t-​​il résigné. « Cela fait deux mois que c’est comme ça. » Il affirme n’avoir encore reçu aucune aide de l’État ni même du Hez­bollah. « Ils dia­loguent entre eux et nous oublient. »

Tout est plus cher

Deux mois après la fin de la guerre, la recons­truction du Liban Sud démarre à peine. Environ 10 % de la popu­lation liba­naise, soit 400 000 à 500 000 per­sonnes, sont en situation de « grande pré­carité » selon le Haut-​​Commissariat de l’ONU aux réfugiés (HCR).

L’agence des Nations unies évalue également de 150 000 à 200 000 le nombre de per­sonnes « très fra­gi­lisées », dont les maisons ont été entiè­rement détruites par les bom­bar­de­ments israé­liens. Tra­di­tion­nel­lement, les familles du Sud rega­gnaient en nombre la ban­lieue sud de Bey­routh en hiver, pendant le creux de la saison agricole. Or, du fait des très nom­breuses des­truc­tions dans ces quar­tiers de la capitale, « les loyers ont for­tement aug­menté et d’une manière générale tout coûte plus cher », explique Sté­phane Jac­quemet, repré­sentant du HCR au Liban. « Tout contribue, depuis la guerre, à mar­gi­na­liser encore davantage ces populations. »

Le conflit a également entraîné une perte du revenu agricole, la majorité de la popu­lation du sud du Liban s’étant déplacée pour fuir les hos­ti­lités. Depuis, les familles qui sont revenues ne peuvent pas tou­jours reprendre les travaux des champs en raison notamment des nom­breux engins non-​​explosés, estimés à plu­sieurs cen­taines de mil­liers au moins. Des gamins ont perdu la vie en mani­pulant ces objets de mort qui avaient attiré leur curiosité.

C’est ce que confirme Najib Kas­souan, le maire de Aïtaroun. « Nous avons eu énor­mément de dégâts, 45 morts et autant de blessés. La plupart étaient des enfants », souligne-​​t-​​il. « La recons­truction n’a pas encore com­mencé. L’économie du village est basée sur l’agriculture. Il y a des bombes à frag­men­tation non explosées partout dans les champs. Aucun res­pon­sable gou­ver­ne­mental n’est venu et les gens s’inquiètent. »

Brahim Sayed Ahmad se tient à l’orée de son oli­veraie. Il avance avec pré­caution jusqu’au pied d’un arbre et montre une bombe qui n’attend qu’une vibration pour péter. Elle n’est pas plus grosse qu’une balle de tennis et contient une bille d’acier capable de trans­percer 15 cm de béton armé. Le ruban blanc qui lui est attaché indique le danger. Brahim a marqué l’endroit avec des cailloux. « Les experts qui sont venus nous ont dit de ne pas secouer les arbres car il y a peut-​​être d’autres bombes accro­chées aux branches. Une chose est sûre, la récolte d’olives est perdue. »

À quelques kilo­mètres de là, c’est son frère Ali qui contemple le désastre. Devant ses champs de tabac. « D’habitude on com­mence à récolter au mois d’août. Là, c’est foutu. Regardez toutes ces bombes qui traînent. Je ne sais pas comment nous allons vivre. » Dans une décla­ration qui se veut opti­miste, le repré­sentant du HCR estime que « la grande majorité des engins non-​​explosés aura été net­toyée d’ici à fin 2007 », grâce à la pré­sence de 47 équipes inter­na­tio­nales et liba­naises de déminage et de dépollution !

Aides insuffisantes

Alors qu’il parle, notre regard est attiré par une traînée blanche dans le ciel. Une fois de plus l’aviation israé­lienne a violé l’espace aérien libanais, comme elle le fait sans cesse, depuis des années. Le pilote dessine des cercles concen­triques, comme pour narguer les soldats libanais, fusils à la main, qui n’en peuvent mais. Ils se sentent impuis­sants. « Si nous pos­sé­dions des avions nous aussi, croyez-​​moi, les Israé­liens ne feraient pas les malins », lâche un sergent.

Plus grave, mais il ne le dit pas, c’est l’autorité de l’armée liba­naise nou­vel­lement ins­tallée dans le Liban Sud qui est ainsi bafouée, alors que la Force inter­na­tionale des nations unies au Liban (FINUL) montre les limites de son action (lire page 16).

À Bint Jbeil, que nous avions vu pra­ti­quement rasé pendant la guerre, les stig­mates de l’acharnement israélien sont encore pré­sents : enche­vê­trement de béton et de fer­railles, murs écroulés… Le souk, par­ti­cu­liè­rement ancien et qui faisait partie du patri­moine a été très endommagé. « Nous tra­vaillons 18 heures par jour. Les gens viennent nous demander des réser­voirs d’eau, des tentes… Nous restons impuis­sants face à ce malheur parce que les aides qui nous par­viennent sont insuf­fi­santes pour couvrir les besoins », explique Mohammad Esseily, le chef de la municipalité.

1 000 maisons ont été com­plè­tement pul­vé­risées, 3 500 ont été tou­chées dont un tiers doit être démoli. Des neuf écoles de la ville, sept ont été détruites. Comme beaucoup d’autres endroits, la rentrée des classes, qui s’est déroulée la semaine der­nière, a été plutôt chao­tique et les classes encore debout sont uti­lisées en alter­nance. « C’est le Qatar qui nous aide. L’État ne s’est jamais inté­ressé à nous », s’écrie le maire. « C’est comme si on punissait Bint Jbeil pour sa résistance. »