Dans les prisons israé­liennes, les "oiseaux" du Shin Beth piègent les détenus palestiniens

Benjamin Barthe, vendredi 12 septembre 2008

Ils excellent dans l’art d’extorquer aux nou­veaux arri­vants la confession que les inter­ro­ga­teurs du Shin Beth, les ser­vices secrets israé­liens, ont échoué à obtenir.

Les Pales­ti­niens les appellent "assafir", les "oiseaux" en arabe. Parce qu’ils sont insai­sis­sables, qu’ils gazouillent à tort et à travers et que leur chant endort la vigi­lance de leurs proies. Ces drôles de vola­tiles sévissent dans les prisons israé­liennes. Enjô­leurs et mena­çants à la fois, ils excellent dans l’art d’extorquer aux nou­veaux arri­vants la confession que les inter­ro­ga­teurs du Shin Beth, les ser­vices secrets israé­liens, ont échoué à obtenir. "Ce sont de vrais pri­son­niers qui mon­nayent leur tra­hison contre un trai­tement de faveur ou une réduction de peine, dit l’avocate israé­lienne Smadar Ben-​​Natan. Ils sont irré­sis­tibles. Rares sont les Pales­ti­niens qui ne tombent pas dans leur piège."

Hamed Keshta est l’un de ces mira­culés. Le 27 juillet, ce tren­te­naire, qui habite la bande de Gaza après avoir vécu plus de dix ans au Canada, se pré­sente au ter­minal d’Erez, le point de passage vers l’Etat juif. Il a prévu de se rendre dans la ville israé­lienne voisine d’Ashkelon, au quartier général de la EU-​​BAM, l’équipe de doua­niers euro­péens chargés de la super­vision du poste-​​frontière de Rafah, entre Gaza et l’Egypte. Hamed Keshta, qui y tra­vaille comme tra­ducteur depuis deux ans, doit venir ce jour-​​là signer un nouveau contrat d’adjoint au res­pon­sable de la sécurité. Ses employeurs ont obtenu le feu vert d’Israël, tant pour sa pro­motion que pour sa tra­versée du ter­minal d’Erez.

Mais Hamed n’arrivera jamais à son rendez-​​vous. Il est appré­hendé par des gens du Shin Beth. "Je leur ai dit que je tra­vaillais pour la EU-​​BAM et parfois comme "fixeur" (guide-​​traducteur) pour des jour­na­listes étrangers, raconte-​​t-​​il par télé­phone. Ils m’ont répondu : "Et tu n’aimerais pas tra­vailler pour nous aussi ?""

Suivent dix jours d’interrogatoires inter­mi­nables. Assis sur une chaise, les mains liées der­rière le dossier, privé de ses indis­pen­sables ciga­rettes et parfois de nour­riture, le jeune père de famille subit un feu roulant de ques­tions. Sur Gilad Shalit, le soldat israélien fait pri­sonnier à Gaza, sur le Hamas dont il est accusé d’être un membre et sur le trafic d’armes qui passe par les tunnels creusés sous la fron­tière de Rafah. Arguant du fait qu’il constitue une menace pour la sécurité d’Israël, le Shin Beth obtient du tri­bunal la pro­lon­gation de sa garde à vue.

Puis Hamed Keshta est transféré dans la prison d’Ashkelon, où les "oiseaux" entrent alors scène. "Ils pré­ten­daient faire partie du Tanzim (l’"Organisation") de la prison. Ils disaient qu’ils fai­saient la chasse aux "col­labos" et qu’il fallait que je leur pré­sente mon CV de dji­ha­diste. Je me suis dit que si je m’inventais un passé de résistant, je serais démasqué en un coup de fil à Gaza. Je leur ai donc raconté que j’avais mis le feu à une syna­gogue au Canada", où il a vécu.

Le len­demain, Hamed Keshta est de nouveau confronté à ses inter­ro­ga­teurs qui, comme par miracle, ont eu vent de sa pseudo-​​confession. "Il n’a pas été dif­ficile de prouver que cette his­toire de syna­gogue n’avait aucun sens", dit Smadar Ben-​​Natan. L’intervention de l’ambassade du Canada et de jour­na­listes étrangers avec les­quels le "fixeur" gazaoui avait tra­vaillé a également joué en sa faveur. "Le Shin Beth voulait le coincer pour le forcer à col­la­borer et il a échoué, dit l’avocate. Dans la plupart des cas cependant, les détenus ont ten­dance à s’attribuer une quel­conque attaque contre des soldats. Ce type de men­songe se referme aisément sur eux car les juges n’osent pas remettre en cause les accu­sa­tions du Shin Beth." Quelques jours plus tard, après un mois de détention, Hamed Keshta est rentré en homme libre à Gaza. Dans la prison d’Ashkelon les "oiseaux" attendent une nou­velle proie.