Dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban, 60 ans après la Nakba .

Marie Renée Legrand, jeudi 15 mai 2008

60 ans après la Nakba, 60 ans de vio­lation des Droits par Israël, 60 ans de déni du droit au retour. Depuis 60 ans, pour des cen­taines de mil­liers de Pales­ti­niens expulsés, la situation de ’’ réfugiés ’’ se pro­longe. Dans les camps les géné­ra­tions se succèdent .

Les ’’ anciens ’’, qui ont vécu l’expulsion et survécu aux mas­sacres, sont les témoins, les ’’pas­seurs ’’de l’histoire des lieux d’origine en Palestine. Les géné­ra­tions qui sont nées depuis 1948 ( depuis 60 ans ) ne peuvent s’adosser à leurs propres sou­venirs de leur patrie : ils n’ont pas vu la couleur du ciel en Palestine, n’ont pas senti les parfums de la terre de Palestine, n’ont pas foulé le seuil de la maison fami­liale, n’ont pas couru dans les champs et les jardins du village … Lorsque l’on naît dans un camp de réfugiés , la ’’ terre natale ’’, celle qui compte sym­bo­li­quement, on ne la connaît que par procuration.

Et c’est là une blessure ingué­ris­sable infligée aux Pales­ti­niens ( L’article 15 de la Décla­ration Uni­ver­selle des Droits Humains précise pourtant que " - Tout individu a droit à une natio­nalité .- Nul ne peut être arbi­trai­rement privé de sa natio­nalité".). C’est leur natio­nalité pales­ti­nienne que les habi­tants des camps affirment et défendent , c’est en son nom qu’ils résistent . La recon­nais­sance du ’’ droit au retour’’ (non négo­ciable ) par Israël et la com­mu­nauté inter­na­tionale, c’est une exi­gence légitime, vitale, pour chacun faisant partie du peuple palestinien.

Lors de notre passage dans dif­fé­rents camps du Liban [1], au delà des par­ti­cu­la­rités de chacun , nous avons retrouvé des situa­tions simi­laires dont voici quelques traits :

- Les ’’ anciens ’’, qui portent la mémoire. Mais aussi la tris­tesse , voire la déses­pé­rance. Leur vie va t-​​elle s’achever dans le camp ?

- Les adultes : quelle place ont ils ? quel travail ? quelles per­pec­tives ? ça veut dire quoi de vivre dans la dépen­dance de l’ UNWRA ? ( Ce n’est pas l’ UNWRA qui est en cause : elle est là pour pallier les man­que­ments graves de la puis­sance occu­pante, et l’immobilisme de la com­mu­nauté internationale).

Comment assurer son rôle de femme, d’homme, de parent, quand on n’a pas pu faire res­pecter ses droits de citoyen ?

Comment rendre ’’ viables ’’des lieux de déré­liction : les murs qui suintent, les eaux usées qui crou­pissent, les fils élec­triques qui pendent dan­ge­reu­sement, les odeurs, la pro­mis­cuité, les bruits, les cou­pures d’eau, les équi­pe­ments som­maires, le froid, la chaleur … Et les condi­tions sani­taires déplo­rables , la maladie, la dif­fi­culté tra­gique de l’accès au soin , surtout quand il s’agit des enfants …

Et cependant : l’accueil, la géné­rosité, l’humour, l’inventivité. L’organisation col­lective pour redonner de la vie , de la dignité. De la mobi­li­sation donc … Le sens de tout cela est ren­forcé par la pers­pective du droit au retour.

- Les enfants : comment grandir et se construire har­mo­nieu­sement dans un tel contexte ! Il y a des efforts énormes dans les écoles, des ONG très diverses pré­sentes, avec des dif­fi­cultés évidentes de coor­di­nation et de liens. Des aides ponc­tuelles, mais que faire sur le fond ? Des jeux sont fournis, par exemple, mais il n’y a pas de terrain pour jouer … Il y a la plage au pied de l’école , mais la plage est interdite aux enfants : l’UNWRA n’a pas les fonds suf­fi­sants pour cana­liser les égouts qui s’y déversent … incurie scan­da­leuse de la com­mu­nauté internationale !

Malgré cela : de l’inventivité , de l’énergie , des ini­tia­tives : musique , photos , cho­rales , voyages.

Dans chaque école : le tableau repré­sentant les vil­lages en Palestine , les clefs symboliques …

Pour que ces enfants puissent être fiers de leurs parents, de leur lutte, pour qu’ils puissent s’ouvrir au monde, s’inventer un avenir , il y a urgence de recon­nais­sance du droit au retour . Sans cette recon­nais­sance –libé­ra­trice – c’est une géné­ration d’enfants que l’on asphyxie psychiquement .

[1] fin février 2008, avec C. Léostic