Dans les cafés de Gaza, les hommes « grillent le temps »

Agnès Rotivel, dimanche 17 janvier 2010

Les cafés sont désormais les seuls espaces de liberté dans un ter­ri­toire où une chape de plomb s’est abattue depuis la prise du pouvoir du Hamas et l’offensive israé­lienne d’il y a un an

C’est un soir comme un autre à Gaza, ou plutôt, comme tous les autres. Sans sur­prise. L’air est doux. Hassan, 20 ans, étudiant en phy­sio­thé­rapie à l’université Al-​​Azhar, est assis avec des amis, à la ter­rasse du Karawan, l’un des cafés les plus popu­laires de la ville. Situé dans une petite ruelle per­pen­di­cu­laire à l’avenue prin­cipale, pro­priété de la même famille depuis plu­sieurs géné­ra­tions, l’établissement, l’un des rares lieux de ren­contre encore ouvert, est tenu par les trois frères Awaja.

Depuis quelques mois, les auto­rités du Hamas, au pouvoir à Gaza, ont exigé que des plaques de tôles soient placées entre la ter­rasse et la rue, de manière à masquer la vue des fumeurs aux pas­sants. Une décision du gou­ver­nement prise en décembre interdit en effet de fumer en public. Mais si les auto­rités isla­miques consi­dèrent la ciga­rette et le nar­guilé comme des pra­tiques étran­gères à l’islam, elles n’ont cependant pas encore osé s’attaquer aux cafés.

Des néons dif­fusent une lumière crue au-​​dessus des tables en formica, du papier tue-​​mouche pend du plafond. Des photos sont épin­glées au mur tapissé de céra­miques blanches. Celles des leaders pales­ti­niens Yasser Arafat et cheikh Ahmed Yassine, l’ancien chef du Hamas tué en 2004 par les Israé­liens, de l’Irakien Saddam Hussein, mais aussi de jeunes Pales­ti­niens, les « martyrs » d’un inter­mi­nable conflit entre les habi­tants de cette bande de terre tassée le long de la Médi­ter­ranée et leurs voisins israé­liens. Des chansons égyp­tiennes émergent du brouhaha des conversations.

Un instant, on se croirait trans­porté au début du XX siècle, dans le quartier popu­laire de Gama­liyya à Khân-​​Al-​​Khalili, au Caire, où naquit l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz, bien connu des Gazaouis. À 11 heures le matin, les retraités s’installent à leur table. Ils sont rejoints dans la soirée par les plus jeunes. Un café d’hommes exclu­si­vement. Ils entament des parties de cartes ou de back­gammon en fumant le nar­guilé, en sirotant un thé à la menthe ou un café. Le prix est rai­son­nable, 5 shekels (0,93 €) le nar­guilé, 2 shekels pour les boissons. Un employé, ciga­rette aux lèvres, navigue entre les tables pour changer les pas­tilles de charbon qui assurent la com­bustion des narguilés.

« Ici, au moins, mes clients sont tran­quilles. Ils se tiennent en dehors des luttes poli­tiques. Ils ne veulent pas avoir à choisir entre un camp ou un autre », le Fatah ou le Hamas, com­mente Adham, l’un des trois frères Awaja. La tren­taine, des yeux clairs, ce colosse arbore un phy­sique d’haltérophile qui lui a valu le titre de champion de body-​​building de Gaza. Il a ouvert chez lui une salle de sport où il s’entraîne quotidiennement.

Qu’adviendrait-il de tous ses clients à la recherche d’un peu de liberté, d’une res­pi­ration dans une atmo­sphère chaque jour plus lourde, si un jour on l’obligeait à fermer son établis­sement ? Depuis qu’Israël lui impose un blocus impi­toyable, la bande de Gaza et ses habi­tants vivent l’enfermement. La guerre inter­pa­les­ti­nienne a en outre divisé les familles et tué tout espoir d’un futur État pales­tinien, alors que le fossé entre la bande de Gaza, gérée par le Hamas, et la Cis­jor­danie, gou­vernée par le Fatah, s’accroît.

« Ici, les clients grillent le temps », poursuit Adham Awaja. Avant les « événe­ments », expression pudique pour parler du coup d’État du Hamas contre le Fatah et sa prise de pouvoir à Gaza en juin 2007, Adham Awaja invitait tous les mardis des artistes peintres de Gaza à exposer leurs œuvres au Karawan. Mais, depuis, plus rien. Après la guerre inter­pa­les­ti­nienne, puis l’offensive israé­lienne, une chape de plomb s’est abattue sur ce territoire.

« Ici on se sent à l’aise », com­mente Hassan, un étudiant qui, dès la fin des cours, retrouve là ses copains, au moins trois fois par jour. « Avant 2007, on avait formé un groupe de dabka (NDLR : danse tra­di­tion­nelle pales­ti­nienne). On se retrouvait, garçons et filles, dans des locaux de la fac. Main­tenant, ce n’est plus pos­sible, le local a été fermé. Alors, on se retrouve de temps à autre, clan­des­ti­nement. » La dabka est-​​elle interdite par le Hamas ? « Il n’y a pas d’interdit, mais on fait attention, on ne veut pas d’histoire. La mixité est devenue un pro­blème, poursuit l’étudiant. On n’a plus ni local ni soutien depuis deux ans. »

Hassan et ses amis pré­fèrent fuir l’atmosphère trop poli­tisée de l’université. « On n’appartient à aucun clan. Alors on cherche des acti­vités, mais elles sont de plus en plus rares. » Il joue de la guitare et aurait aimé appro­fondir la musique au conser­va­toire, mais il n’y en n’a pas à Gaza. « Le Croissant-​​Rouge pales­tinien avait ouvert une salle pour tous ceux qui vou­laient jouer, mais elle a fermé. Alors, je vais aux expo­si­tions de peinture, heu­reu­sement, il y en a beaucoup. »

« Les cafés, c’est le dernier refuge pour nous. Mon père va au Sawafari, avec ses amis. Chacun son café », s’amuse Hassan. Moins bruyant et plus intime, le Sawafari est situé sur la route de la cor­niche, face à la mer. Quatre pères de famille entre 35 et 40 ans se retrouvent, comme chaque soir après 20 heures, jusqu’à une heure du matin, tou­jours à la même table. Il y a là un avocat, un com­merçant, un employé de banque et un chômeur. L’ambiance est feutrée.

« Les jours de congé comme le ven­dredi, on vient après la grande prière, vers 13 heures. On y reste deux heures et on rentre à la maison mettre les pieds sous la table », explique l’un d’entre eux. « Ici, on a nos habi­tudes, le tabac est bon, le nar­guilé est bien servi et les prix sont rai­son­nables. » Tous sou­haitent taire leur nom. « J’ai beaucoup de temps libre parce que je suis fonc­tion­naire de l’Autorité pales­ti­nienne, au pouvoir dans la seule Cis­jor­danie, explique un autre. Je touche mon salaire, mais je ne tra­vaille pas. »

Les quatre amis se connaissent depuis quinze ans. Ils étaient ensemble à la fac. Pendant l’offensive israé­lienne contre Gaza l’hiver dernier, le groupe ne venait plus au Sawafari. « Il est face à la mer, on aurait été à portée des canons israé­liens. Pendant les trêves, on allait à la Marna House, plus à l’abri. » Sur les tables, cartes, dominos, échecs, thé, café, jus de mangue et… nar­guilé. Comment passer les heures alors que l’on sait que rien ne change jour après jour, que le même ennui vous guette ? « Le café, c’est le seul loisir et le seul lieu où l’on peut se détendre. Il n’y a pas de cinéma à Gaza, pas de culture, et très peu d’endroits où se réunir. »

Mais jusqu’à quand ? Les quatre amis savent que l’avenir du Sawafari est menacé. Le Hamas veut le fermer car il prétend que le pro­prié­taire n’a pas demandé l’autorisation pour ouvrir. « Il existe depuis des années, bien avant que le Hamas arrive au pouvoir ! Ils veulent tout contrôler », tranche l’un d’entre eux.

De quoi parlent-​​ils à lon­gueur de journée ? « De poli­tique évidemment ! De quoi voulez-​​vous parler ? répond l’un des com­pères. Mais aussi de la grippe A. Il n’y a pas de vaccin à Gaza, alors on prend nos pré­cau­tions. On apporte chacun notre embout de tuyau de nar­guilé et on se protège en buvant des tisanes à l’anis. De toute façon, on peut mourir de n’importe quoi à Gaza, de maladie, de manque de soins, de la guerre, et aussi d’ennui ! »