"Dans le monde arabe, Obama est populaire mais il devra convaincre"

Entretien avec Olivier Roy, jeudi 4 juin 2009

Olivier Roy, cher­cheur spé­cia­liste de l’islam, analyse les pré­mices de la nou­velle poli­tique étrangère des Etats-​​Unis avant le dis­cours de Barack Obama, jeudi 4 juin, à l’adresse du monde arabo-​​musulman, au Caire.

Olivier Roy : Tout d’abord il faut faire attention quand on parle des "musulmans" en général. Il y a eu une gamme de réac­tions très variées au 11-​​Septembre : condam­nation de l’attentat et du radi­ca­lisme, condam­nation de l’attentat mais com­pré­hension des moti­va­tions, ou encore "théorie du complot" accusant Washington d’avoir organisé ou couvert l’attentat.

Par contre, l’opinion publique musulmane a rejeté ou a été mise mal à l’aise par le thème la "guerre contre la terreur" qui a assimilé tous les mou­ve­ments poli­tiques se réclamant de l’islam (Hamas, Hez­bollah et régime iranien), voire l’islam lui-​​même, au ter­ro­risme d’Al-Qaida. Même si Bush a évité de mettre la res­pon­sa­bilité de l’attentat sur le compte de l’islam, la poli­tique amé­ri­caine a été perçue comme pri­vi­lé­giant des cibles "musul­manes" (et pas for­cément isla­mistes, d’ailleurs, puisque Saddam Hussein a été la pre­mière cible). Les dis­cours sur le thème du "clash" de civi­li­sa­tions (qui ne venaient pas de l’administration amé­ri­caine) n’ont pas arrangé les choses.

Barack Obama doit assumer la poli­tique arabe de Bush comme héritage. Comment va-​​t-​​il renouer avec les sociétés musul­manes et leurs gouvernements ?

Obama a choisi de marquer une rupture avec la poli­tique de Bush, non pas tant sur la question "arabe" que sur la question "israé­lienne". Mais dans le contexte du Proche-​​Orient, cela revient au même. Obama a clai­rement mis fin au soutien incon­di­tionnel de Washington à Tel-​​Aviv, et c’est un vrai chan­gement, perçu comme tel par les sou­tiens d’Israël comme le lobby Aipac aux Etats-​​Unis. Para­doxa­lement, cela a été pos­sible grâce à la consti­tution d’un gou­ver­nement très à droite en Israël, qui a commis l’erreur de remettre en cause la théorie des "deux Etats" [pales­tinien et israélien] alors qu’elle était devenue presque consen­suelle. C’est bien cette dis­tan­ciation qu’attendent tant les gou­ver­ne­ments que les popu­la­tions arabes. Reste à savoir, bien sûr, jusqu’où Obama peut aller dans la mise en œuvre de pres­sions contre Israël.

Les Américains sont-​​ils prêts à accepter un tel changement de position ?

Au niveau de l’opinion publique amé­ri­caine, Obama a une vraie marge de manœuvre. Il y a mani­fes­tement un chan­gement dans l’opinion publique amé­ri­caine envers Israël. Les nou­velles géné­ra­tions qui ont voté Obama, et en par­ti­culier les secondes géné­ra­tions his­pa­niques ou asia­tiques ne mettent pas Israël au cœur de leurs pré­oc­cu­pa­tions. L’islam ne joue pas le rôle de repoussoir et n’est pas associé à l’immigration comme c’est le cas en Europe.

Qu’attendent les Arabes du discours du président américain ?

Obama bénéfice d’une vraie popu­larité dans le monde arabe, même si elle s’accompagne d’un grand scep­ti­cisme. Le pro­blème vient plutôt des gou­ver­ne­ments auto­ri­taires arabes qui ne sont pas prêts à accepter des réformes inté­rieures. Obama risque donc d’apparaître para­doxa­lement comme sou­tenant les dic­ta­tures… au nom d’un dia­logue avec le monde arabe. C’est toute l’ambiguïté de sa décision de parler au Caire, et donc de donner une plus grande légi­timité à Moubarak.

Avec ce lourd déficit d’image dans le monde arabo-​​musulman, compte-​​t-​​il demander des mesures en faveur des droits de l’homme à ses interlocuteurs ?

C’est toute la question. Il va bien sûr évoquer la question, mais ce qui compte c’est d’affirmer une poli­tique concrète de soutien aux droits de l’homme et à la démo­cratie. Or, on peut être sûr que les régimes auto­ri­taires arabes vont freiner des quatre fers, et lier leur bonne volonté dans les négo­cia­tions diplo­ma­tiques avec le refus de toute "ingé­rence" dans leurs affaires inté­rieures. Un autre pro­blème est le choix des inter­lo­cu­teurs. Où sont les démo­crates ? Faut-​​il parler aux isla­mistes, et pas seulement en cou­lisses ? Le mou­vement laïque et démo­crate est partout en crise. Les isla­mistes parlent autant de charia que d’élections. Un test sera l’attitude d’Obama envers les Frères musulmans égyp­tiens : va-​​t-​​il les ignorer, leur parler, les rencontrer ?

Quel(s) risque(s) prend le pré­sident amé­ricain Barack Obama dans sa venue en Arabie saoudite et en Egypte ?

Le plus grand risque est d’apparaître comme vel­léi­taire et rhé­to­rique, c’est-à-dire de faire un dis­cours trop beau pour être vrai et qui ne sera pas suivi de chan­ge­ments de fond. La magie du verbe peut se révéler contre-​​productive. A l’inverse un dis­cours trop sec et trop tech­nique décevra. C’est donc l’ajustement entre les mots et les actes qui est le vrai enjeu de cette tournée. Le style Obama doit faire place à une méthode concrète.