Daniel Barenboim : "Je rêve qu’Israéliens et Pales­ti­niens aient le courage d’affronter le passé"

Le Monde - Raphaëlle Bacqué et Annick Cojean, vendredi 25 juillet 2008

Il n’y a pas de jour sans que je ne réflé­chisse au conflit israélo-​​palestinien. Et il n’y a pas de jour sans qu’il me fasse souffrir. Tout ce que je fais est inspiré de cette souf­france, de cette blessure que le temps ne fait qu’augmenter.

Que je dirige à Berlin, que je fonde l’orchestre Divan, composé d’Israéliens et d’Arabes, ou que je donne, comme récemment à Jéru­salem, un concert à des­ti­nation de nos deux peuples. Ce conflit me ronge, m’obsède. Avoir serré, enfant, les mains de David Ben Gourion ou de Moshe Dayan ne m’a guère converti à la poli­tique. Je considère que poli­tiques et mili­taires n’ont fait qu’envenimer le conflit. Un conflit dont les racines sont pro­fon­dément et uni­quement humaines. C’est pour cela que je me sens qua­lifié pour évoquer le sujet. Cela fait si long­temps que je rêve à la "solution".

Je suis né en Argentine en 1942. Mes grands-​​parents, paternels et maternels, étaient des juifs russes qui avaient fui les pogroms en 1904. Je n’ai jamais demandé beaucoup de détails, mais l’histoire de mes grands-​​parents maternels m’a tou­jours fasciné. Tous deux avaient entrepris seuls le périlleux voyage ; elle, à 14 ans, lui, à 16 ans. A l’arrivée de leur bateau, les auto­rités argen­tines annon­cèrent que seules les familles auraient le droit de débarquer. "Marions-​​nous !", a suggéré mon grand-​​père. Ce qu’ils firent, avant de débarquer, puis de se séparer, de se retrouver par hasard, deux ou trois ans après, et de tomber amoureux. "En fait, il était déjà amoureux de moi sur le bateau", a tou­jours dit ma grand-​​mère.

C’était une fer­vente sio­niste. En 1929, elle est même partie six mois en Palestine, ses trois filles sous le bras (y compris ma mère, qui avait alors 17 ans) pour voir s’il était pos­sible de s’y ins­taller. La famille de mon père, en revanche, était tota­lement assi­milée, et l’idée de "Terre sainte" n’avait pour elle aucune signi­fi­cation. La com­mu­nauté juive argentine était impor­tante, c’était même la troi­sième au monde après celles des Etats-​​Unis et d’Union sovié­tique. Nous fré­quen­tions moins la syna­gogue pour des raisons reli­gieuses que parce que c’était un centre de la vie sociale juive, où l’on jouait, chantait, dansait. On ne res­sentait pas d’antisémitisme. Mais je sais que, en 1943 ou 1944, l’organisateur d’un concert que donnait mon père dans le sud de l’Argentine lui avait demandé de faire le salut nazi avant la repré­sen­tation. Le général Peron faisait, en fait, régner une atmo­sphère bien par­ti­cu­lière. Il s’était fait payer pour laisser entrer en Argentine de nom­breux cri­minels nazis : Bormann, Eichmann, Mengele. Puis il avait accepté l’argent de juifs for­tunés pour accueillir des mil­liers de sur­vi­vants de la Shoah. On racontait que, pour un bateau de 600 per­sonnes, il fallait verser un demi-​​million de dollars !

Mon père, qui haïssait cet esprit de cor­ruption, avait refusé qu’on me décerne une bourse Eva Peron. Et puis, comme mes dons de musicien se pré­ci­saient, mes parents ont pensé qu’il était important que je puisse grandir et m’épanouir dans un pays dont j’appartiendrais très natu­rel­lement à la majorité plutôt qu’à une minorité, quelque part dans la dia­spora. Décision fut donc prise : en 1952, la famille Barenboim émigrait en Israël.

Quel opti­misme alors, dans ce pays ! C’était l’époque du mot d’ordre "Trans­formons le désert en jardin". Et il n’y avait pas de pays plus social et plus idéa­liste. Tout paraissait pos­sible. Tout était en progrès. J’avais tout juste 10 ans et ne parlais qu’espagnol, mais je me suis tout de suite adapté. Et si j’y ai passé rela­ti­vement peu de temps - j’ai très vite voyagé pour mes études et des concerts -, j’ai immé­dia­tement embrassé l’idéal, l’énergie, l’enthousiasme de ce pays. La minorité per­sé­cutée pendant des siècles s’y trans­formait en une majorité ardente ; une nation dans laquelle il y avait non seulement des avocats, des médecins, des ban­quiers ou des artistes, ces fameux métiers "libres" de la dia­spora, mais aussi des agri­cul­teurs, des poli­ciers, voire des pros­ti­tuées. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec l’Argentine. Toute mon âme était dans le présent et l’avenir d’Israël.

En 1966, j’ai ren­contré à Londres la vio­lon­cel­liste Jac­queline du Pré. Nous sommes tout de suite tombés amoureux et avons décidé de nous marier. De son propre chef, elle a décidé de se convertir, sans doute en pensant aux enfants que nous pour­rions avoir. Et c’est ensemble, alors que la guerre sem­blait inévi­table et que les tanks étaient en chemin, que nous avons pris, le 31 mai 1967, l’un des der­niers vols de pas­sagers pour Israël, afin d’y donner des concerts. La musique était notre arme.

Jusque-​​là, je n’avais guère ren­contré de Pales­ti­niens et ne m’étais pas pré­occupé de leur sort. On nous les décrivait comme igno­rants, voleurs, dénués de culture. On affirmait qu’ils étaient tous partis, en 1948, parce qu’ils n’acceptaient pas l’Etat hébreu. La vérité, c’est que dans le meilleur des cas on les avait encou­ragés à partir et dans le pire on les avait jetés dehors ! En 1970, après le fameux Sep­tembre noir qui vit le mas­sacre de mil­liers de Pales­ti­niens par les troupes du roi Hussein de Jor­danie, Golda Meir, le premier ministre israélien, s’est exclamée : "Qu’est-ce qu’on a à nous parler des Pales­ti­niens ? C’est nous le peuple pales­tinien !" Ce fut pour moi un choc et un éveil. Notre attitude m’est apparue soudain mora­lement inac­cep­table, et j’ai com­mencé à m’intéresser à ceux qui, contrai­rement à l’opinion commune en cours, avaient déjà peuplé notre sol avant que nous nous y ins­tal­lions. Il n’était que temps, j’avais 27 ans !

Tout a changé, de toute façon, après la guerre des six jours. Israël s’est réso­lument tourné vers les Etats-​​Unis. Les tra­di­tio­na­listes ont dit : "Pas question d’abandonner les nou­veaux ter­ri­toires : ils ne sont pas occupés, ils sont libérés." Les reli­gieux ont ren­chéri : "Ils ne sont pas uni­quement libérés, ce sont des ter­ri­toires "bibliques" libérés." Adieu, le socialisme.

Au lieu de se com­porter en conquérant res­pon­sable du sort des conquis, comme l’aurait voulu la règle, Israël a agi envers les Pales­ti­niens avec le plus grand mépris. Où sont les écoles, les hôpitaux, les conser­va­toires qu’il aurait dû avoir à coeur de construire sur la rive ouest du Jourdain ? Pourquoi la sur­vi­vance de ces camps de réfugiés misé­rables, quand il aurait été si facile pour l’armée de les rem­placer par des loge­ments décents ?

Tout serait alors dif­férent ! Réalise-​​t-​​on que 85 % des Pales­ti­niens vivant dans les ter­ri­toires ont moins de 33 ans et n’ont pas connu une autre vie ? On sait que la haine se transmet de géné­ration en géné­ration. On a manqué non seulement d’humanité, mais aussi de vision. Où est-​​il passé, le mythe de l’intelligence juive ? Comment ne pas com­prendre que notre obs­ti­nation à ne pas recon­naître l’histoire met en danger l’existence même d’Israël ?

La vio­lence n’a fait que suc­céder à la vio­lence, la guerre aux attentats ter­ro­ristes. Cela a long­temps fait la une des journaux. Aujourd’hui, c’est en pages inté­rieures, "notre" conflit étant désormais englobé dans une crise plus mon­diale. Mais le drame demeure. Chaque nuit, les Israé­liens rêvent qu’à leur réveil les Pales­ti­niens auront disparu, et les Pales­ti­niens rêvent qu’au petit matin les Israé­liens seront repartis.

Je fais, moi, un autre rêve. D’abord qu’on recon­naisse qu’il n’y a pas de solution mili­taire pour résoudre le conflit. Anna­polis est une cari­cature, et chaque triomphe mili­taire israélien n’a fait qu’affaiblir poli­ti­quement Israël. Ensuite, qu’on revienne serei­nement à la source du pro­blème, qui est la conviction, par­tagée par deux peuples, d’avoir le droit de vivre sur le même ter­ri­toire. C’est là-​​dessus qu’il faut se concentrer.

Il faut avoir le courage d’affronter le passé. Les Pales­ti­niens ont besoin que les Israé­liens recon­naissent que la terre qu’ils ont investie et dont ils ont voulu faire leur pro­priété exclusive après la tra­gédie de la Shoah - avec l’assentiment du monde occi­dental rongé de culpa­bilité - était déjà peuplée. Les Israé­liens ont besoin que les Pales­ti­niens acceptent la légi­timité de l’Etat d’Israël. Les Pales­ti­niens ont besoin de justice, les Israé­liens de sécurité. Toute vio­lence est contre-​​productive. Les destins de nos deux peuples sont inex­tri­ca­blement liés.

Je rêve que nos deux popu­la­tions reprennent ensuite le dia­logue. Je rêve qu’elles aient envie de construire col­lec­ti­vement l’avenir. Et je rêve que deux Etats indé­pen­dants et inter­dé­pen­dants se déve­loppent côte à côte en par­ta­geant une vie écono­mique, scien­ti­fique… et cultu­relle. Y a-​​t-​​il meilleur endroit qu’un orchestre pour expé­ri­menter la notion d’interdépendance ?

Raphaëlle Bacqué et Annick Cojean


Zoom

Per­mission nous avait été donnée de nous glisser fur­ti­vement, en cet après-​​midi de juin, dans la vaste salle obscure de la Scala de Milan, où Daniel Barenboim, penché sur un pupitre fai­blement éclairé, diri­geait une répé­tition du Joueur, l’opéra de Pro­kofiev. Il était concentré, le regard suivant alter­na­ti­vement ses par­ti­tions, l’orchestre dans la fosse et la scène où de jeunes chan­teurs évoluaient dans un décor étran­gement moderne. Soudain, l’air contrarié, il laissa échapper quelques mots en russe. Il inter­rompit la musique pour inter­peller le chanteur, cette fois en anglais. Au moment de reprendre, il inter­rogea la régie, en français, pour savoir si la scène avait un bon retour du son ; il fit, en allemand, quelques remarques à un assistant ; et il donna à ses musi­ciens des indi­ca­tions… en italien.

On ne lui a pas demandé, ensuite, en quelle langue il rêvait. En espagnol, sa langue natale, puisqu’il est né en Argentine ? En hébreu, celle du pays qui accueillit très tôt sa famille, occupe son coeur, obsède son esprit ? C’est en tout cas dans un français parfait que le maestro exprima son rêve de paix entre les peuples israélien et pales­tinien. Un rêve qui est aussi un enga­gement ancien, profond, renouvelé, comme le prouve l’orchestre arabo-​​israélien qu’il a créé et qui se produit à Paris le 25 août. Comme le montre aussi ce pas­seport pales­tinien qu’il a reçu il y a peu, et dont il se dit immen­sément fier.