D’anciens soldats israéliens racontent les dérives de l’occupation à Hébron

Benjamin Barthe, lundi 2 juin 2008

Une asso­ciation israé­lienne, Breaking the Silence (Rompre le silence), a recueilli les témoi­gnages d’ex-militaires sur les abus et bri­mades dont sont vic­times les Palestiniens

Alangui à la ter­rasse d’un café branché de Tel-​​Aviv, vêtu d’un tee-​​shirt à fleurs, d’un pan­talon de toile et d’une paire de san­dales, Doron Efrati, 23 ans, n’a pas véri­ta­blement l’allure du bidasse sans scrupule capable de tirer du lit une famille entière de Pales­ti­niens à la pointe de son fusil. C’est pourtant ce qu’il a fait à l’occasion de son service mili­taire effectué entre 2003 et 2006 en Cis­jor­danie. " On débarque en douce dans un quartier, on jette des pierres ou une grenade assour­dis­sante contre la porte d’une maison et on hurle : "C’est l’armée, ouvrez !". Ensuite, on fait sortir tout le monde dehors et on fouille de fond en comble l’intérieur. Une fois qu’on a fini, on passe à une autre maison et ainsi de suite pendant une bonne partie de la nuit. L’idée, c’est de saisir des armes ou du matériel de pro­pa­gande, mais surtout de main­tenir la popu­lation pales­ti­nienne dans un état de peur per­ma­nente. Comme disent les chefs, "il s’agit de mani­fester notre présence". "

Dégoûté par ce qu’il a vu et vécu, Doron a décidé de parler, à l’inverse de la plupart des conscrits israé­liens, qui s’empressent de partir sous les tro­piques pour mieux oublier. Son témoi­gnage figure avec une cen­taine d’autres dans un livret publié il y a quelques semaines par l’organisation Breaking the Silence (Rompre le silence). Depuis sa création en 2004, cette asso­ciation, financée par l’Union euro­péenne, a récolté les témoi­gnages d’environ cinq cents anciens soldats, témoins des abus, petits ou grands, vicieux ou cri­minels, per­pétrés par les troupes d’occupation israé­liennes dans la région d’Hébron. Des exac­tions encou­ragées par le statut très par­ti­culier de cette cité qui abrite le tombeau d’Abraham et dont le centre est noyauté par 800 colons juifs, bar­ri­cadés der­rière un dédale de bar­rages mili­taires qui pourrit la vie des 160 000 autres habi­tants de la ville, tous Palestiniens.

" Ça m’est souvent arrivé de prendre la relève de col­lègues affectés à un barrage et de découvrir que des Pales­ti­niens y sont bloqués et menottés depuis des heures, parce qu’ils ont soi-​​disant manqué de respect aux soldats ", dit Iftakh Arbel, 23 ans, une autre recrue de Breaking the Silence. Des humi­lia­tions, qui à la lecture du fas­cicule de l’association, appa­raissent comme rou­ti­nières. Il y a, par exemple, ce mar­chand d’accessoires auto­mo­biles chez lequel des soldats viennent se servir sans payer et dont ils menacent de fermer le magasin s’il ose déposer plainte. Il y a aussi cette unité qui, un jour de désoeu­vrement, décide de casser les vitres d’une mosquée pour déclencher une émeute et s’offrir une tranche d’" action ". Et puis ce " jeu " que décrit l’un des témoins, consistant à arrêter quelques pas­sants dans la rue et à les étrangler à tour de rôle tout en sur­veillant sa montre. " Le gagnant est celui qui met le plus de temps à s’évanouir. "

Mais il y a plus grave. Le témoi­gnage numéro 49, donné par un soldat qui entend conserver l’anonymat, décrit en détail le passage à tabac d’un jeune lanceur de pierres par un officier israélien. " Il l’a démonté, il l’a mis en pièces, raconte le témoin. Le gamin ne pouvait plus tenir sur ses jambes. Nous, on regardait, indif­fé­rents. C’est le genre de truc que l’on faisait tous les jours (…). A la fin, le com­mandant a mis le canon de son arme dans la bouche du gosse, juste devant sa mère, et a déclaré que la pro­chaine fois qu’il l’attrapait avec une pierre à la main, il le tuerait. "

Iftakh Arbel a touché de près ce pro­cessus d’aliénation qui trans­forme un bon gars en butor. " Tu alternes huit heures de garde et huit heures de repos pendant dix-​​huit jours. Ça t’épuise, tu t’ennuies à mourir. Tu te mets à haïr les colons à cause de toutes les hor­reurs qu’ils com­mettent et les Pales­ti­niens aussi, parce que leur exis­tence est la raison même de ta pré­sence à Hébron. Alors tu essaies de t’occuper. Tu contrôles un Pales­tinien sans raison. Et s’il ose pro­tester, tu te retrouves à le frapper, juste parce que tu as le pouvoir. "

Parfois le défouloir se solde par la mort d’un Pales­tinien. " C’était dans le camp de réfugiés d’Al-Fawwar, au début de l’année 2004, raconte Doron Efrati. Un gamin avait balancé un cocktail Molotov sur nos Jeep. Dans une situation pareille, la consigne c’est de viser le haut du corps, c’est-à-dire de tirer pour tuer, même si ce n’est pas dit expli­ci­tement. Le temps que l’on sorte de nos Jeep, le gamin avait disparu. Sur ordre de notre chef, une embuscade a été tendue. Le gamin a fina­lement été abattu par un sniper, plus de qua­rante minutes après avoir lancé son cocktail Molotov. Le com­mandant de la brigade a voulu ouvrir une enquête, mais l’un de ses supé­rieurs l’en a dissuadé. "

En réaction à la sortie du livret de Breaking the Silence, l’armée israé­lienne a parlé de " brebis galeuses ", " de témoi­gnages ano­nymes invé­ri­fiables " et insiste sur son souci de juger tous les for­faits dont elle a connais­sance. Fin avril, deux gardes fron­tières qui avaient tué un Pales­tinien en 2002, en le pro­jetant hors de leur Jeep qui roulait à 80 km/​h dans les rues de Hébron, ont été condamnés à six et quatre ans de prison ferme. Une sanction tardive, exces­si­vement légère et surtout trop rare, selon Iftakh. " Il faut que les Israé­liens com­prennent que leur tran­quillité a un coût moral exor­bitant, dit-​​il. Actuel­lement, ce sont les jeunes appelés qui le paient. Mais bientôt, c’est toute la société qui sera corrompue. "