Crise de l’électricité à Gaza : Abbas engage un bras de fer avec le Hamas

Le président de l’Autorité palestinienne a décidé de ne pas payer la facture pour le territoire. Un coup de force pour pousser le mouvement islamiste à renoncer au contrôle de Gaza, sous blocus égyptien et israélien.

Piotr Smolar, Le Monde, samedi 29 avril 2017

Mahmoud Abbas avait récemment annoncé « des mesures sans précédent » pour obliger le Hamas à renoncer au contrôle de la bande de Gaza. Le président de l’Autorité palestinienne (AP) tient parole. Il a décidé, dans la soirée du mercredi 26 avril, de ne pas payer la facture d’électricité pour le territoire palestinien. « Ils nous ont annoncé qu’ils ne procéderont pas au paiement habituel de 40 millions de shekels [10,4 millions d’euros], pour le mois d’avril », expliquait-on jeudi au Cogat, l’administration israélienne chargée de coordonner les actions du gouvernement dans les territoires.

« Le Hamas doit faire un choix, justifie Hanan Ashrawi, membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il ne peut plus gouverner sans responsabilité, avec les fonds de l’AP. C’est une façon de lui adresser un message, au nom de l’indispensable unité nationale. Hélas, la population va en subir les conséquences. » La seule centrale électrique de Gaza marche à 50 % de ses capacités et doit régulièrement fermer, faute de fuel. Il y a quelques jours, elle s’est arrêtée de fonctionner car elle arrivait au bout de ses réserves, livrées en catastrophe en janvier par le Qatar et la Turquie. Selon les informations du Monde, Getco, la compagnie d’électricité à Gaza, a perçu 20 millions d’euros de la part des consommateurs gazaouis après ces livraisons d’urgence. Pas un shekel n’a été transféré à Ramallah, provoquant la fureur de l’AP.

Aide immédiate

Le pari de l’Autorité palestinienne est d’abord politique. Puisque la réconciliation entre factions n’avance pas, le bras de fer commence, en prenant les deux millions d’habitants de Gaza comme témoins et otages. Le face-à-face avec le Hamas se dessine depuis des semaines. Le 7 avril, Rami Hamdallah, le premier ministre palestinien, avait défendu des baisses sévères dans les salaires versés aux dizaines de milliers d’employés dans le secteur public à Gaza. Le Hamas « garde pour lui les revenus, tandis que l’AP a dépensé plus de 17 milliards de dollars [15,6 milliards d’euros] dans la bande de Gaza au cours des dix dernières années », a déclaré M. Hamdallah, sans précisions sur ce chiffre.

La crise de l’électricité survient avant la visite de Mahmoud Abbas à Washington, le 3 mai. Elle pourrait être suivie du gel des salaires pour l’encadrement administratif dans les structures de soins, à Gaza. « Abbas utilise l’argent pour faire pression sur le Hamas, en faisant le pari que personne ne soutiendra le mouvement, décrypte un diplomate européen. Ni l’Egypte, ni le Qatar, ni la Turquie. Il doit montrer qu’il est dur avec les terroristes avant d’aller aux Etats-Unis, et profite du fait de détenir, pour une fois, un vrai levier. » Le « raïs » sera reçu à la Maison Blanche par Donald Trump, qui compte se rendre en Israël le 22 mai. L’administration américaine rêve de convoquer une conférence de paix avec la Jordanie et l’Egypte.

Le coordinateur spécial des Nations unies pour le processus de paix, Nikolaï Mladenov, a rencontré jeudi à Ramallah le ministre palestinien des finances, Choukri Bichara. Celui-ci a paru nier le gel du paiement, comme si l’AP jouait au bluff. Le risque d’une escalade inquiète. « Un nouveau conflit à Gaza serait plus dévastateur et éclipserait les opérations militaires précédentes, confie M. Mladenov au Monde. Personne ne peut se le permettre. Voilà pourquoi il est temps pour le Hamas de parvenir à un compromis avec l’AP. »

Le 19 avril, M. Mladenov avait publié un communiqué alarmiste sur la crise de l’électricité, interpellant le Hamas : « Les autorités de facto à Gaza doivent s’assurer de l’amélioration des taux de prélèvement et du versement des revenus collectés à Gaza aux autorités palestiniennes légitimes, afin de permettre l’approvisionnement en fuel et en électricité. » Plus de deux tiers des habitants ne paient pas leurs factures. En moyenne, ils n’ont que quatre heures de courant par jour. Les services d’urgence, les installations d’eau dépendent de générateurs supplémentaires, très coûteux. Gaza reçoit aussi de l’électricité en provenance d’Israël (120 MW) et d’Egypte (28 MW). En septembre 2016, l’AP et le Cogat avaient conclu un accord pour régler la dette énorme due à la Compagnie israélienne d’électricité (IEC), soit 2 milliards de shekels (520 millions d’euros). Robert Piper, le coordinateur de l’ONU chargé de l’aide humanitaire pour les Palestiniens, a annoncé, jeudi, le déblocage d’une aide immédiate de 500 000 dollars. Cette somme servira à fournir du fuel aux installations de dessalement de l’eau et aux hôpitaux, qui menaçaient de se retrouver sans courant.

« Normalement cet argent donnerait un répit de trois mois, explique M. Piper, mais on mise plutôt sur six à huit semaines, à cause de l’arrêt de la centrale électrique. » Sur le fond, cette aide d’urgence ne résout rien. L’ONU voudrait promouvoir un accord qui permettrait à l’AP de reprendre le contrôle des points d’entrée vers Gaza et de la compagnie Getco. Mais le Hamas rejette toute forme de pression de Ramallah.