Crimes de guerre à Gaza ; L’enquête de l’ONU se heurte à des obstacles

Ben Hubbard, mercredi 10 juin 2009

Un res­pon­sable de l’ONU qui a enquêté sur de pos­sibles crimes de guerre commis par Israël et le Hamas lors de la guerre de décembre-​​janvier dans la bande de Gaza reconnaît que ses inves­ti­ga­tions ont peu de chances de conduire à des pour­suites, faute notamment d’une ins­tance judi­ciaire clai­rement compétente.

Israël a refusé de coopérer à l’enquête menée par le juge Richard Gold­stone, en ne lui donnant pas accès à des sources mili­taires et à des vic­times de roquettes du Hamas. Et des agents de sécurité du Hamas l’ont souvent accom­pagné durant sa visite de cinq jours à Gaza la semaine der­nière, sus­citant des doutes sur la pos­si­bilité pour les témoins ren­contrés de s’exprimer librement.

Mais le prin­cipal obs­tacle reste l’absence d’une juri­diction à la com­pé­tence claire pour juger tout crime de guerre présumé mis en évidence par l’enquête. M. Gold­stone cite également des obs­tacles poli­tiques. Il espère tou­tefois que son rapport, attendu pour sep­tembre, débou­chera sur des déci­sions concrètes de la part d’organismes de l’ONU et de gou­ver­ne­ments étrangers.

À Gaza, son équipe de 15 per­sonnes a ren­contré des res­pon­sables du Hamas et de l’ONU, col­lecté des infor­ma­tions auprès d’organisations pales­ti­niennes de défense des droits de l’Homme et inter­viewé des dizaines de sur­vi­vants de l’offensive de trois semaines menée par Israël contre le Hamas.

M. Gold­stone, un juge sud-​​africain qui a dirigé des pour­suites judi­ciaires contre des crimes de guerre commis dans l’ex-Yougoslavie et au Rwanda, a refusé de révéler le contenu de l’enquête. Mais l’Associated Press a interrogé une dizaine de Gazaouis ayant parlé aux enquê­teurs onusiens.

Majed Hajjaj, 46 ans, a ainsi rap­porté avoir décrit à l’équipe de M. Gold­stone comment les soldats israé­liens avaient abattu sa mère et sa soeur alors qu’ils fuyaient leur maison en bran­dissant des dra­peaux blancs.

L’équipe de M. Gold­stone s’est également rendue sur le site d’une mosquée où un tir de missile israélien a tué 16 per­sonnes, selon des témoins. Elle a aussi ins­pecté des trous dans la rue près d’une école de l’ONU où l’artillerie israé­lienne a tué 42 per­sonnes, et visité les restes cal­cinés d’un hôpital incendié par des obus israé­liens. Dans les deux cas, l’armée israé­lienne affirme que des mili­tants du Hamas ont ouvert le feu à proximité des sites.

Les enquê­teurs ont aussi ren­contré la famille Samouni, dont les membres disent s’être réfugiés, sur ordre des soldats israé­liens, dans une maison qui a ensuite été bom­bardée, une attaque dans laquelle 21 per­sonnes ont péri. Cette version est contestée par Israël, qui estime tou­tefois que la maison a pu être touchée acci­den­tel­lement lors d’un échange de tirs avec des com­bat­tants du Hamas.

Selon les orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes de défense des droits de l’Homme, plus de 1400 Gazouis, essen­tiel­lement des civils, ont péri durant l’offensive israé­lienne. L’État hébreu estime de son côté que 1100 habi­tants de Gaza ont été tués et que la plupart étaient des mili­tants du Hamas, mais contrai­rement aux sources pales­ti­niennes, il n’a pas publié de liste des noms des vic­times. Treize Israé­liens, dont trois civils, ont également été tués.

En raison du refus d’Israël de coopérer à l’enquête, M. Gold­stone, pourtant juif et ayant des liens étroits avec Israël, a dû passer par l’Égypte pour entrer à Gaza. S’exprimant devant une com­mission de la Knesset mardi, le ministre israélien des Affaires étran­gères Avigdor Lie­berman a défendu la décision israé­lienne de ne pas coopérer, accusant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, à l’origine des inves­ti­ga­tions, de parti pris anti-​​israélien.

Il a également sou­ligné qu’un membre de l’équipe d’enquêteurs, Christine Chinkin, pro­fesseur de droit à l’École d’économie de Londres (LSE), avait signé un éditorial dans le Sunday Times en janvier qua­li­fiant l’offensive israé­lienne de crime de guerre. Ce qui montre, a-​​t-​​il affirmé, qu’elle ne peut être objective.

Cer­tains sur­vi­vants ont rap­porté avoir été inter­rogés par les enquê­teurs sur les affir­ma­tions de l’armée israé­lienne selon les­quelles elle avait télé­phoné aux habi­tants pour avertir de l’imminence de frappes aériennes. L’équipe de M. Gold­stone a également demandé si des mili­tants du Hamas avaient livré des combats ou tiré des roquettes dans leurs quar­tiers, ont-​​ils précisé.

« Ils ont demandé tous les détails », sou­ligne Ziad Deeb, 22 ans, qui a raconté aux enquê­teurs comment il avait perdu onze membres de sa famille et ses deux jambes dans un tir d’artillerie contre sa maison.