Contre la tentation dévastatrice de la force

Isabelle Avran, dimanche 10 août 2008

Les récents affron­te­ments entre Pales­ti­niens sur­venus fin juillet et début août dans la bande de Gaza et en Cis­jor­danie démontrent une fois encore, et tra­gi­quement, combien l’absence d’Etat pales­tinien indé­pendant et la péren­ni­sation de l’occupation israé­lienne dans toute sa vio­lence entravent dura­blement les pos­si­bi­lités d’instauration pleine et entière d’un état de droit. Et ce, en dépit, notamment, de l’engagement de la société civile pales­ti­nienne et de ses orga­ni­sa­tions. Ils montrent aussi à quel point l’absence de toute solution poli­tique au déni israélien des droits nationaux pales­ti­niens, l’absence d’une véri­table pers­pective de paix fondée sur le droit (pers­pective que contredit la poli­tique israé­lienne de colo­ni­sation à outrance comme l’asphyxie de toute activité pales­ti­nienne, écono­mique et sociale) ali­mentent les ten­sions internes pales­ti­niennes. Et ce, au prix d’une confis­cation, par cer­tains, du débat poli­tique trans­formé en confron­tation armée. Mais, comme le sou­lignent les orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes de défense des droits humains, ces récents événe­ments appellent aussi à sou­tenir celles et ceux qui en Palestine rap­pellent, pré­ci­sément, la nécessité du respect par tous des droits humains et des libertés poli­tiques. Par principe, et parce qu’un tel respect est une condition de l’unité nationale face à l’occupant.

Fin juillet et début août, le conflit entre les deux prin­ci­pales orga­ni­sa­tions poli­tiques pales­ti­niennes, Fatah et Hamas, ou ceux qui s’en réclament, s’est traduit par une nou­velle vague d’opérations vio­lentes et de vio­la­tions des droits sur cri­tères poli­tiques. Ce sont les événe­ments du 25 juillet qui ont pré­cipité ce nouveau pic d’affrontements. Alors que plu­sieurs explo­sions se sont succédé dans la bande de Gaza, l’une d’elles ce 25 juillet a tué cinq membres de la branche armée du Hamas et une fillette de quatre ans Les diri­geants du Hamas ont rapi­dement accusé des leaders du Fatah d’en être res­pon­sables, le Fatah niant cependant toute impli­cation. Au cours d’une confé­rence de presse à l’issue d’une visite en Tunisie, le pré­sident Mahmoud Abbas a condamné fer­mement « les événe­ments regret­tables qui ont eu lieu récemment à Gaza » et demandé « une enquête impar­tiale des orga­ni­sa­tions de la société civile », assurant en assumer « par avance les résultats ».

Dans le même temps cependant, les ser­vices de sécurité de l’Autorité pales­ti­nienne ont opéré un vaste coup de filet dans les rangs du Hamas, arrêtant des cen­taines de ses membres en Cis­jor­danie, avant de les relâcher pour la plupart. Le Hamas a déclenché en retour une cam­pagne contre les mili­tants du Fatah. En peu de temps, les forces du mou­vement isla­mique de résis­tance ont ainsi arrêté 200 per­sonnes (dont beaucoup, parmi les­quelles le chef du Fatah dans la bande de Gaza, Zakaria al-​​Agha, ont été rapi­dement relâ­chées, avant 150 autres, dont Abdallah Abou Sam­hadana, diri­geant du Fatah, libérées le 7 août). Le Hamas a aussi fermé une cen­taine d’associations d consi­dérées comme proches du Fatah et une antenne radio du FPLP. Le 2 août, selon les orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes de défense des droits humains, onze Pales­ti­niens ont été tués et une cen­taine blessés lors d’affrontements dans le quartier de Shou­jayia à Gaza entre les forces du Hamas et les membres, armés, de la famille Helles, accusés par le Hamas d’être res­pon­sables de l’attentat et par ailleurs consi­dérés comme par­tisans du Fatah. En repré­sailles, des hommes armés, pré­tendant agir au nom du Fatah, ont enlevé à Naplouse (Cis­jor­danie) Mohammad Ghazal, membre de la direction poli­tique du Hamas, et ont menacé de le tuer si les vio­lences Gaza ne ces­saient pas.

L’attitude des forces d’occupation israé­liennes face à ces événe­ments, pré­tendant « accueillir » en Cis­jor­danie occupée des Pales­ti­niens de Gaza, relève du cynisme éhonté. Car c’est bel et bien Israël qui, violant le droit inter­na­tional et toutes les règles du droit huma­ni­taire, main­tient l’occupation de la Cis­jor­danie et le siège de la bande de Gaza. Bel et bien Israël qui contrôle mili­tai­rement les fron­tières de ce petit ter­ri­toire trans­formé en prison. Bel et bien Israël qui empêche toute liberté de cir­cu­lation non seulement entre Gaza et la Cis­jor­danie, mais aussi en Cis­jor­danie par sa toile de bar­rages mili­taires, bou­clant par exemple la région de Jéricho, dans la vallée du Jourdain, où une partie des Gazaouis fuyant les vio­lences ont fini par trouver refuge. Bel et bien Israël qui prévoit de nou­velles colonies dans cette zone occupée, faisant voler en éclat les espoirs ou les illu­sions de paix qui auraient pu naître des enga­ge­ments pris à Anna­polis. Bel et bien Israël qui n’hésite pas à « faire pression » sur des malades pales­ti­niens, y compris ceux vic­times des obus israé­liens, pour obtenir des « infor­ma­tions » Bel et bien Israël qui jouit d’impunité et en fait jouir son armée, alors que, comme le révèle l’association israé­lienne Yesh Din, l’armée israé­lienne n’a pas donné suite, dans 94% des cas, aux plaintes concernant des exac­tions pré­sumées de mili­taires à l’encontre de Pales­ti­niens. Bel et bien Israël qui assassine impu­nément des diri­geants, des mili­tants, ou des enfants pales­ti­niens, entre autres chaque fois qu’un accord entre Fatah et Hamas est en vue.…

Il n’en reste pas moins que le cycle de repré­sailles entre orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes, quelles qu’en soient les moti­va­tions (affir­mation du pouvoir poli­tique par la force, pres­sions contre les dis­si­dences, règle­ments de comptes…) dessert en réalité les libertés indi­vi­duelles et col­lec­tives et la résis­tance, et s’inscrit dans un contexte de vio­la­tions réci­proques de ces droits que dénoncent les asso­cia­tions pales­ti­niennes de défense des droits humains, telles que al-​​Haq ou le Pales­tinian Center for Human Rights. Celles-​​ci mettent par exemple en lumière les arres­ta­tions mas­sives opérées cette der­nière année par les forces de sécurité en Cis­jor­danie, en fait par des hommes masqués, et la pra­tique de la torture en prison, ayant abouti à la mort d’au moins un détenu. Les asso­cia­tions dénoncent aussi des pra­tiques de même nature par les forces d Hamas dans la bande de Gaza.

A l’issue des récents événe­ments inter-​​palestiniens, les asso­cia­tions pales­ti­niennes de défense des droits humains, comme al-​​Haq, ont notamment appelé à la libé­ration de toutes les per­sonnes détenues sur des cri­tères d’affiliation poli­tique et à la fin des déten­tions arbi­traires, au respect de la loi dans l’ensemble des ter­ri­toires pales­ti­niens, à des sanc­tions contre ceux qui la violent, sans amnistie pour ceux qui auraient commis des crimes contre les détenus, qu’il s’agisse de déni de leur dignité, de torture, de meurtre… Al-​​Haq appelle aussi le pré­sident de l’Autorité Nationale Pales­ti­nienne à pro­mulguer la loi pro­hibant l’usage de la torture et visant à punir ceux qui l’utilisent.

L’AFPS s’associe à ces demandes.

L’AFPS appelle dans le même temps l’Union euro­péenne et sa pré­si­dence fran­çaise à inter­venir avec fermeté pour contraindre Israël à mettre fin au siège de la bande de Gaza et à l’occupation de la Palestine. Seul le respect du droit inter­na­tional, avec la recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien indé­pendant dans les fron­tières de 1967, ouvrira la voie à une paix durable et à l’épanouissement du droit et du poli­tique contre la ten­tation dévas­ta­trice de la force.