"Comment ne pas être poète en Palestine ?"

Entretien avec le poète Ghassan Zaqtan - Pour la Palestine n°55, jeudi 3 janvier 2008

Une nou­velle géné­ration de jeunes poètes émerge en Palestine. Entre ouverture au monde et enfer­me­ments imposés, elle se pré­occupe du quo­tidien, du détail… Entretien avec Ghassan Zaqtan.

PLP : Lors d’un débat organisé à Lodève (Hérault) à l’occasion de la dixième édition du fes­tival Voix de la Médi­ter­ranée, Khayri Mansour [1] et vous même étiez ques­tionnés sur le thème : « Etre poète aujourd’hui en Palestine ». Khayri Mansour, immé­dia­tement, a répondu : « Comment ne pas être poète en Palestine ? ». En dépit de l’occupation, la vie cultu­relle en Palestine même paraît résister ; et de tels propos sem­blaient faire écho à cette mul­titude de ren­contres, notamment à ce moment par­ti­culier de mars 2002 où, en dépit des check­points et des risques encourus, plu­sieurs cen­taines de Pales­ti­niens avaient mul­tiplié les kilo­mètres par désir d’entendre, dans le théâtre al-​​Kassaba de Ramallah, non seulement des poètes et musi­ciens pales­ti­niens mais également des écri­vains venus avec le Par­lement inter­na­tional des écri­vains, lire leurs textes dans leur propre langue, à l’invitation de Mahmoud Darwish. Dans le contexte actuel, que vous inspire cette réflexion ?

- Ghassan Zaqtan : Je me rap­pelle bien cette soirée où j’étais moi-​​même venu lire et écouter. Quelques jours après, le théâtre était saccagé par l’armée israé­lienne, au début de l’opération « Rem­parts ». La Palestine n’est pas seulement un lieu, un pays. Elle repré­sente plus que cela : elle invite à une rééva­luation morale. A l’instar de poètes du Chili, par exemple, ou de poètes français, dans des situa­tions de résis­tances, c’est ce qui pour une part inspire les poètes pales­ti­niens. Après la fon­dation d’Israël, le nar­ratif pales­tinien n’était pas audible. La poésie pales­ti­nienne s’est pour une part employée à le retrouver, à l’écrire, et à faire entendre la voix, le récit, des Pales­ti­niens, qui n’étaient pas entendus, en par­ti­culier en Europe.

L’occupation israé­lienne est par­venue à diviser les Pales­ti­niens entre plu­sieurs « îles » : la bande de Gaza, la Cis­jor­danie, Israël, tous les pays où sont les réfugiés et notamment la Jor­danie, le Liban et la Syrie ; des Pales­ti­niens chré­tiens sont exilés en Amé­rique latine, d’autres aux Etats-​​ Unis. Plus d’un demi­siècle de par­cours et d’expériences dif­fé­rents en résulte : ceux des dif­fé­rents exils, ceux de l’occupation. Oslo a ouvert la voie au retour de quelques-​​uns, avec de grandes dif­fi­cultés. Même à Ramallah je suis un réfugié. Mais la Palestine est aussi le lieu d’un dia­logue entre ces expé­riences diverses.

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DR - Ghassan Zaqtan

PLP : Vous avez eu l’occasion d’expliquer que l’exil forcé vous a en quelque sorte en même temps ouvert sur le monde et à d’autres ren­contres, ce dont la nou­velle géné­ration fait aussi comme une richesse, et vous évoquiez également à son sujet un échange entre l’universel et l’intime, dans une situation, pourtant, où l’enfermement, mul­ti­forme, s’ajoute à l’occupation. Qu’en est-​​il ?

- G. Z. : C’est vrai. La nou­velle géné­ration, dans son écriture, est en même temps plus proche du quo­tidien, avec moins de « grandes idées » et de « phrases sacrées ». Les jeunes auteurs sont plus proches du réel. Auteurs, et auteures car cette géné­ration compte de nom­breuses jeunes femmes, en par­ti­culier dans la bande de Gaza, comme Hala Shruf et bien d’autres. Leur écriture se veut libre. Elle traite de l’occupation, mais aussi des tra­di­tions de leur communauté.

PLP : Sont-​​ils publiés ? Dans quelles condi­tions est-​​il pos­sible de les lire, en Palestine ?

- G. Z. : La plupart sont déjà publiés. Il y a de ce point de vue un réel effort du ministère de la Culture. Cer­tains ont été publiés à l’étranger. Des antho­logies ont été écrites. Il faut sou­ligner le travail d’ONG, comme la fon­dation al-​​Qatan. Toute cette nou­velle géné­ration mérite d’être connue. Les journaux jouent un rôle important. Mais du fait de l’occupation, nous n’avons pas de réelle maison d’édition et c’est un vrai pro­blème qui s’ajoute aux dif­fi­cultés de com­mu­ni­cation, de cir­cu­lation. Une branche pales­ti­nienne de la maison al-​​Shuruq (Amman, Bey­routh et Le Caire) devrait voir le jour avec des projets de publi­cation et de réédition. Mais une décision israé­lienne interdit l’entrée dans les ter­ri­toires pales­ti­niens sous occu­pation d’ouvrages publiés dans les pays arabes comme le Liban et la Syrie. Une très grande part des livres publiés dans la région l’est pourtant à Bey­routh. Leur lecture nous est interdite.

Internet permet pour une part de contourner ces obs­tacles. Le ministère de la Culture, de son côté, publie chaque mois un ouvrage en col­la­bo­ration avec un journal, qui le dis­tribue et le pré­sente dans sa rubrique cultu­relle. Des échanges sont orga­nisés dans plu­sieurs uni­ver­sités, dont les sec­tions lit­té­raires accueillent des auteurs de Jéricho ou d’Hébron, en dépit, une fois encore, des mul­tiples obs­tacles à la cir­cu­lation. La sépa­ration entre Cis­jor­danie et bande de Gaza rend en revanche les choses beaucoup plus difficiles.

PLP : L’écrivain Mourid Bar­ghouti confronte Ramallah, la ville de son retour, à celle de sa mémoire. Vous évoquez pour votre part un retour incomplet…

- G. Z. : J’ai passé l’essentiel de ma vie en exil. Je suis un « returnee », mais je ne suis pas de retour. Je découvre un lieu nouveau, je ne le compare pas à une mémoire. Je suis en quelque sorte en retour incomplet dans un lieu incomplet. J’ai loué une maison à Ramallah, j’aime la ville, je peux en com­prendre les signes, les sens. Mais il est dif­ficile d’écrire à propos de Ramallah, d’Hébron, de Bethléem…J’ai visité Jaffa et Haïfa où j’ai fait de nom­breuses photos que j’ai envoyées à ma mère à Amman. Les photos en noir et blanc étaient pour moi plus fortes que le réel en couleur. Ma mère a gardé les vieilles photos.

PLP : Vous avez cofondé une maison de la poésie à Ramallah [2]. De quoi s’agit-il ?

- G. Z. : Effec­ti­vement, nous l’avons fondée avec Hussein Bar­ghouti [3]. Il s’agit d’un lieu, de ren­contres, de ser­vices aussi, pour les poètes, les écri­vains. A la mort de Hussein en 2002, j’ai pour ma part arrêté, me tournant vers d’autres acti­vités, pour tenter de faire connaître la poésie palestinienne.


Ghassan Zaqtan est né 1954 en Palestine, à Beit Jala, près de Bethléem. En exil pendant plu­sieurs décennies -Jor­danie, Syrie, Liban, Tunisie-​​, il est rentré en Palestine en 2004, et vit aujourd’hui à Ramallah. Auteur d’une dizaine de livres de poésie, mais aussi de pièces de théâtre et de scé­narios, il tra­vaille depuis 2004 au Ministère de la Culture comme res­pon­sable du secteur Lit­té­rature et Edition. Il dirige par ailleurs les pages lit­té­raires du quo­tidien Al-​​Ayyam de Ramallah.

Sélection d’ouvrages de poésie :

- Sabah mob­baker (Petit matin), Dar Ibin Khaldoun, Bey­routh, 1980.
- Asbab kadeemah (Vieilles raisons), Dar Al Awda, Bey­routh, 1982.
- Rayat (Dra­peaux), Dar Afaq, Damas/​Nicosie, 1984.
- Botoulat alashia (L’héroïsme des choses), Dar Al Kalimah, Beyrouth/​Nicosie, 1988.
- Lies men ajli (Pas pour moi), Al Multaka, Nicosie, 1990.
- Sama kha­feefah (Ciel de lumière), Dar Al Ahali, Damas, 1992.
- Wasf al madi (Décrivant le passé), Dar Azminah, Amman, 1995.
- Tarteeb al wasf (Classant les des­crip­tions dans l’ordre), antho­logie per­son­nelle, Pales­tinian Writers Union, Jéru­salem, 1998.
- Estedrâj al jabal (La ten­tation de la mon­tagne), Arab Ins­titute for Research and Publi­shing, Beyrouth/​Amman, 1999.

[1] Auteur notamment d’une antho­logie de la poésie pales­ti­nienne dans les Ter­ri­toires occupés publiée en 1983 sous le titre La paume et le poinçon.

[2] La maison de la poésie -fondée en 1998-​​ est aujourd’hui devenue une ins­ti­tution. Voir : http://​www​.pal​-poetry​.gov​.ps/

[3] Auteur notamment de Lumière bleue, Actes Sud, 1994 (traduit de l’arabe par Marianne Weiss)