Comment les Etats-​​Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas

Julien Salingue, mercredi 21 mai 2008

"Quand les Pales­ti­niens sont eux aussi vic­times de la poli­tique de "Regime Change" de l’Administration Bush", une analyse de J. Salingue sur les événe­ments de juin 2007 à Gaza

Près d’un an après la division poli­tique entre la Cis­jor­danie et la Bande de Gaza, je me propose dans cet article de revenir sur l’enchaînement des événe­ments qui ont conduit à cette division sans pré­cédent dans l’histoire du mou­vement national pales­tinien. Il apparaît en effet aujourd’hui que, loin d’être le seul produit de "riva­lités inter-​​palestiniennes", ces événe­ments portent la marque de la poli­tique de "regime change" de l’Administration Bush. Le but de ce travail n’est pas de faire des "révé­la­tions", l’essentiel des éléments de cet article sont connus de ceux qui suivent de près l’actualité poli­tique pales­ti­nienne. Il s’agit plutôt, en opérant "ce retour en arrière", de mieux com­prendre la situation poli­tique et les dyna­miques actuelles dans les ter­ri­toires palestiniens.

« Regime Change » ? 1

La doc­trine du « Regime Change », ou « Chan­gement de régime », n’est pas une invention de l’Administration Bush. Un simple regard sur l’Histoire du 20ème Siècle nous offre de mul­tiples exemples de ten­ta­tives, réussies ou non, de rem­pla­cement d’un régime au moyen d’une inter­vention exté­rieure directe ou indi­recte : Iran (1953), Gua­temala (1954), Cuba (1961, entre autres…), Chili (1973), Panama (1989), Somalie (1993)… La liste est longue et elle n’est pas exhaustive. Cette pra­tique n’est pas l’apanage des Etats-​​Unis : l’URSS y a aussi eu recours dans les pays de l’Est, de même que la France en Afrique.

L’Administration Bush l’a sim­plement réac­tua­lisée, que ce soit par son soutien appuyé à des mou­ve­ments d’opposition à des pou­voirs en place (Géorgie, Ukraine, Liban, Vene­zuela) ou par des inter­ven­tions mili­taires directes (Afgha­nistan, Iraq). Une constante demeure, quelles que soient l’époque et la méthode : il s’agit de rem­placer un régime jugé hostile aux intérêts écono­miques, poli­tiques et diplo­ma­tiques de la (ou des) puissance(s) initiatrice(s) du « Regime Change » par un régime « ami ». Il peut s’agir aussi parfois de « sauver » un régime allié menacé de ren­ver­sement par des élec­tions démo­cra­tiques ou par un mou­vement popu­laire, comme ce fut le cas pour les inter­ven­tions sovié­tiques en Hongrie (1956) ou en Tché­co­slo­vaquie (1968).

Un peu moins d’un an après les affron­te­ments armés entre milices du Fatah et du Hamas à Gaza qui ont abouti à la division poli­tique entre la Cis­jor­danie et la Bande de Gaza avec la mise en place, le 18 juin 2007, du « Gou­ver­nement d’urgence » de Salam Fayyad en Cis­jor­danie, il est désormais établi que les Pales­ti­niens n’étaient pas les seuls acteurs des « événe­ments ». Je me propose à présent de syn­thé­tiser les divers éléments qui amènent à conclure que ce sont bel et bien l’Union Euro­péenne, Israël et surtout les Etats-​​Unis, aidés par de hauts res­pon­sables de l’Autorité pales­ti­nienne, qui ont organisé la ten­tative semi-​​avortée de ren­ver­sement du gou­ver­nement dominé par le Hamas, et ce dès le len­demain des élec­tions légis­la­tives de janvier 2006.

La victoire électorale du Hamas

L’écrasante vic­toire du Hamas lors des élec­tions légis­la­tives de janvier 2006 a été, pour beaucoup, une sur­prise. Si de nom­breux obser­va­teurs pré­voyaient que le Hamas pourrait devancer le Fatah, peu s’attendaient à ce que le mou­vement obtienne une telle majorité (74 sièges sur 132, contre 45 au Fatah). Au Hamas même, cer­tains ont été étonnés. Mohammad al-​​Rantissi, frère du diri­geant his­to­rique Abd al-​​Aziz al-​​Rantissi 2 expli­quait ainsi en décembre 2005 que le Hamas espérait obtenir suf­fi­samment de voix pour être une oppo­sition consé­quente mais surtout pas se retrouver en situation de devoir prendre les com­mandes de l’Autorité pales­ti­nienne 3.

Au Fatah aussi, même si plu­sieurs mili­tants et cadres avaient senti souffler le vent de la défaite, la sur­prise a été réelle, notamment pour les diri­geants ou ex-​​dirigeants de l’Autorité Pales­ti­nienne (AP). Lors d’une ren­contre en mars 2007, Kifah al-​​Wawi, can­didat du Fatah sur la liste nationale, me rap­portait un événement signi­fi­catif : durant la cam­pagne élec­torale, lors d’une réunion publique près d’Hébron, Jibril Rajoub, ancien res­pon­sable de la Sécurité Pré­ventive en Cis­jor­danie, balayait les cri­tiques faites à l’AP par des sym­pa­thi­sants du Fatah avec ces mots : « Vous pouvez nous cri­tiquer mais les gens ne met­tront pas le Hamas au pouvoir. Avec ou sans vos voix, nous gagnerons » 4.

Mais c’est en Israël et surtout aux Etats-​​Unis que la sur­prise a été de taille. En Israël les Ser­vices de Ren­sei­gne­ments ont été publi­quement accusés d’incompétence pour ne pas avoir anticipé le raz-​​de-​​marée élec­toral du Hamas. De l’autre côté de l’Atlantique, même les plus hauts res­pon­sables ont reconnu leur erreur d’appréciation. « J’ai demandé pourquoi per­sonne n’avait rien vu venir » a ainsi déclaré Condo­leeza Rice. « Je ne connais per­sonne qui n’ait été pris au dépourvu par la démons­tration de force du Hamas » 5. Le désarroi a été d’autant plus grand que c’est sous la pression de Georges W. Bush que Mahmoud Abbas (Abu Mazen) avait accepté de convoquer des élec­tions légis­la­tives. Après avoir contraint Yasser Arafat à créer un poste de Premier Ministre en 2003, Bush espérait que les élec­tions seraient l’occasion de la mise en place d’un gou­ver­nement pales­tinien légitimé par les urnes et disposé à négocier un « plan de paix » conformes aux visées états-​​uniennes.

C’est le contraire qui s’est produit. La popu­lation pales­ti­nienne a saisi l’occasion des élec­tions légis­la­tives pour exprimer son rejet des pra­tiques mafieuses de la direction sor­tante de l’AP et son refus des com­pro­mis­sions et de la col­la­bo­ration avec l’occupant israélien. Le parti d’Ismaïl Haniyah est apparu dans les ter­ri­toires pales­ti­niens comme le plus cré­dible pour exercer ce mandat. Le Hamas l’a emporté pour des raisons essen­tiel­lement poli­tiques et non reli­gieuses 6. Pour l’Administration Bush, la réponse à cette Intifada élec­torale, obs­tacle majeur dans ses projets de réor­ga­ni­sation poli­tique et écono­mique du Moyen-​​Orient, tenait en 2 mots : Regime Change.

Le plan Etats-​​unien

La rapidité et la vigueur de la réaction ont été à la hauteur de la sur­prise pro­voquée par la vic­toire du Hamas. Tandis que le boycott diplo­ma­tique et écono­mique était organisé par les pays occi­dentaux, Etats-​​Unis et Union Euro­péenne en tête, ainsi que par une partie des pays arabes, qu’Israël cessait de reverser à l’AP les taxes sur les impor­ta­tions et menait une offensive d’ampleur contre le Hamas (arres­tation de plu­sieurs dizaines de députés et de Ministres, bom­bar­de­ments massifs de Gaza, place-​​forte du mou­vement, au prin­temps et à l’été 2006) un plan était élaboré à Washington pour ren­verser le nouveau pouvoir et mettre en place un gou­ver­nement qui se confor­merait aux projets de l’Administration Bush.

Le plan élaboré aux Etats-​​Unis sera, sur le papier, rela­ti­vement simple :
- Main­tenir et accentuer les sanc­tions poli­tiques et écono­miques contre le nouveau pouvoir pales­tinien.
- Faire porter au Hamas la res­pon­sa­bilité de la dégra­dation des condi­tions de vie de la popu­lation pales­ti­nienne consé­cutive aux sanc­tions.
- Exiger du Hamas, pour que les sanc­tions soient levées, qu’il accepte les condi­tions du « Quartet pour le Proche-​​Orient » : recon­nais­sance d’Israël, renon­ciation à la lutte armée et accep­tation des accords anté­rieurs, notamment les Accords d’Oslo.
- S’assurer que suite au fort pro­bable refus du Hamas, Abu Mazen convoque des élec­tions légis­la­tives anti­cipées ou forme un gou­ver­nement d’urgence, disposé à négocier aux condi­tions pré­citées, duquel le Hamas serait exclu.
- Donner les moyens finan­ciers et logis­tiques aux forces de sécurité fidèles à Abu Mazen d’en découdre mili­tai­rement avec un Hamas qui tentera néces­sai­rement de s’opposer au retour au pouvoir de la direction sor­tante de l’AP dans de telles conditions.

Pris de cours par la vic­toire du Hamas, les Ser­vices états-​​uniens vont mettre plu­sieurs mois à élaborer ce scé­nario de « Regime Change ». Deux éléments sont en effet décisifs pour que le scé­nario abou­tisse : le premier est de choisir le moment opportun ; le second est de dis­poser, du côté pales­tinien, d’alliés fiables et déter­minés à aller à la confron­tation, mili­taire si néces­saire, avec le Hamas. Le moment opportun sera l’automne 2006, après l’offensive mili­taire israé­lienne contre la Bande de Gaza et le blocus qui s’ensuit. Les alliés pales­ti­niens sont tout désignés : Abu Mazen et son cercle res­treint (notamment Nabil Amr et Yasser Abd Rabbo), repré­sen­tants d’une classe politico-​​mafieuse pro­duite par les Accords d’Oslo, qui sait qu’elle risque de tout perdre suite à la vic­toire de Hamas. Ces indi­vidus et leurs proches mul­ti­plient les ren­contres avec des repré­sen­tants des Etats-​​Unis dès le prin­temps 2006. Un autre homme va être appelé à jouer un rôle-​​clé dans le scé­nario élaboré par l’Administration US : c’est Mohammad Dahlan.

« Mohammad Dahlan est notre homme » (Georges W. Bush)

Mohammad Dahlan, né en 1961, ancien diri­geant de la Shabiba (orga­ni­sation de jeu­nesse du Fatah) à Gaza, a séjourné plu­sieurs années dans les prisons israé­liennes avant d’être banni des ter­ri­toires pales­ti­niens en 1988. Il rejoint alors la direction de l’OLP à Tunis et va pro­gres­si­vement se rap­procher d’Abu Iyad 7, acquérir une place cen­trale dans l’appareil sécu­ri­taire de la cen­trale pales­ti­nienne et être associé à l’équipe qui mènera les négo­cia­tions avec Israël. C’est pré­ci­sément pour dis­cuter de ques­tions sécu­ri­taires qu’il par­ticipe en janvier 1994, à Rome, à une ren­contre avec des res­pon­sables de l’armée et des ren­sei­gne­ments israé­liens 8. Cette ren­contre secrète, orga­nisée dans le cadre du pro­cessus d’Oslo, scelle la coopé­ration entre le futur appareil sécu­ri­taire de l’AP et les ser­vices israé­liens, notamment dans leur objectif commun de neu­tra­li­sation du Hamas.

A son retour dans les ter­ri­toires pales­ti­niens en 1994, Dahlan est nommé res­pon­sable de la Sécurité Pré­ventive (SP) à Gaza. Il exercera cette fonction pendant 8 ans. La SP est un organe dont la tâche, selon les termes très expli­cites de l’un de ses diri­geants, est de « sur­veiller les partis poli­tiques, les orga­ni­sa­tions et la popu­lation afin que le gou­ver­nement puisse gou­verner » 9. Au cours des années 2000, il prend ses dis­tances vis-​​à-​​vis de Yasser Arafat, mul­ti­pliant les appels à la réforme de l’AP et au renou­vel­lement de son lea­dership. Il démis­sionne de la SP en juin 2002. En avril 2003, le Premier Ministre Abu Mazen le nomme Ministre de la Sécurité Inté­rieure malgré les objec­tions d’Arafat. Il quitte ses fonc­tions lors de la démission d’Abu Mazen en sep­tembre et fait son retour au gou­ver­nement en février 2005, lorsqu’il est nommé Ministre des Affaire Civiles du 3ème Gou­ver­nement d’Ahmad Qurai. Lors des légis­la­tives de janvier 2006, il est réélu député dans la cir­cons­cription de Khan Younes.

Depuis le début des années 90, Dahlan entre­tient des liens appuyés avec les Etats-​​Unis et Israël. Il a en outre construit une relation pri­vi­légiée avec plu­sieurs res­pon­sables des ser­vices de sécurité égyp­tiens d’Hosni Mou­barak. Durant les mandats de Bill Clinton puis ceux de Georges Bush, il a mul­tiplié les ren­contres avec des repré­sen­tants de l’Administration US et de la CIA. D’après des offi­ciels états-​​uniens, Georges Bush aurait dit de lui, après une ren­contre en 2003 : « C’est notre homme » 10. Dahlan déclare de son côté en 2008, au sujet de Georges Tenet, Directeur de la CIA de 1997 à 2004 : « C’est tout sim­plement un homme juste, un grand homme. J’ai encore, de temps en temps, des contacts avec lui » 11.

De nom­breux diri­geants israé­liens le jugent digne de confiance, que ce soit en raison de ses cri­tiques de la gestion de l’AP par Yasser Arafat ou de son attitude impla­cable face au Hamas. Sous sa direction, la Sécurité Pré­ventive de Gaza a entre autres par­ticipé à la répression vio­lente (14 morts) d’une mani­fes­tation orga­nisée par le Hamas et le Jihad en novembre 1994 et à la vague d’arrestations consé­cutive à la cam­pagne d’attentats-suicides de février-​​mars 1996 (plu­sieurs cen­taines de sym­pa­thi­sants et membres du Hamas inter­pellés). En avril 2002, le Ministre de la Défense israélien Benyamin Ben Eliezer déclarait devant la Knesset qu’il venait de pro­poser à Dahlan de prendre le contrôle de la Bande de Gaza 12.

Le nom de Mohammad Dahlan est également associé aux guerres fra­tri­cides qui ont eu lieu au sein de l’AP et du Fatah à partir de 2001, lorsque s’est posée la question de la suc­cession d’un Yasser Arafat désormais mis hors-​​jeu par Israël et les Etats-​​Unis. Dahlan est soup­çonné d’avoir déve­loppé un vaste réseau de cor­ruption et d’avoir entretenu une milice privée de plu­sieurs cen­taines d’hommes afin de se construire une place-​​forte à Khan Younes (dans le Sud de la Bande de Gaza) et de mieux pouvoir assouvir ses ambi­tions per­son­nelles. Cer­tains l’accusent d’être indi­rec­tement lié à l’assassinat, en sep­tembre 2005, de Moussa Arafat, cousin de Yasser Arafat nommé en 2004 chef de la SP à Gaza pour contenir l’influence de Dahlan.

Ultime élément, et pas des moindres, en juillet 2007, une lettre datant de 2003 était décou­verte dans ses anciens bureaux de Gaza, dans laquelle il s’adressait en ces termes à Shaul Mofaz, alors Ministre israélien de la Défense : « Soyez certain que les jours de Yasser Arafat sont comptés, mais laissez-​​nous en finir avec lui selon nos méthodes, pas selon les vôtres. Et soyez également assuré que (…) je don­nerai ma vie pour tenir les pro­messes que j’ai faites devant le Pré­sident Bush » 13. Dahlan n’a jamais contesté l’authenticité de la lettre.

Les « conseils amicaux » des Etats-​​Unis

Pour les Etats-​​Unis Dahlan devra être au cœur du dis­po­sitif de Regime Change, en charge des ques­tions sécu­ri­taires. Un soutien financier lui est apporté et les Etats-​​Unis se mettent à sa dis­po­sition pour former et armer ses hommes. Dès les mois qui suivent les élec­tions, ses milices fomentent des troubles dans la Bande de Gaza et de pre­miers affron­te­ments ont lieu avec les groupes armés liés au Hamas. Il est également à l’initiative de mani­fes­ta­tions « anti-​​gouvernementales » devant les Minis­tères. Tandis que l’instabilité se répand dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, des pour­parlers s’engagent à l’automne 2006 pour la for­mation d’un gou­ver­nement d’Union Nationale sous la pression de la popu­lation et des partis poli­tiques. Les Etats-​​Unis et Mohammad Dahlan tentent alors de dis­suader Abu Mazen de par­venir à un accord.

Une note remise au Pré­sident pales­tinien par le Consul Général des Etats-​​Unis à Jéru­salem, à la fin de l’année 2006, qui aurait dû demeurer confi­den­tielle mais qui a été révélée par David Rose en mars 2008 14 et authen­tifiée par divers res­pon­sables états-​​uniens et pales­ti­niens, donne a pos­te­riori raison à ceux qui, dès 2006, ont dénoncé le coup d’Etat en pré­pa­ration 15. J’en cite ici de larges extraits :

« La Secré­taire d’Etat Rice m’a demandé de vous ren­contrer afin de dis­cuter des moyens par les­quels nous pouvons avancer ensemble. (…) Comme vous l’avez entendu à New York, le Pré­sident Bush veut vous sou­tenir. (…) Mais notre capacité à vous aider dépend en grande partie de vous. Nous pouvons faire beaucoup plus si un gou­ver­nement de l’AP se met en place, qui accep­terait tota­lement et clai­rement les prin­cipes du Quartet. Des Etats arabes clés sont également prêts à vous sou­tenir dans cette démarche. (…) Nous savons que vous évaluez les dif­fé­rentes options. Nous voyons 3 éléments vitaux qui devraient faire partie de votre stra­tégie, quelle qu’elle soit : 1) Adressez-​​vous au public : rendez publique votre intention de former un nouveau gou­ver­nement et expliquez ce qu’un tel gou­ver­nement pourrait apporter au peuple pales­tinien ; 2) Le Hamas devrait avoir à faire un choix clair, avec une date-​​limite claire : le Hamas dis­po­serait d’un délai limité pour répondre : soit ils acceptent un nouveau gou­ver­nement qui se conforme aux exi­gences du Quartet, soit ils le rejettent ; 3) Les consé­quences de la décision du Hamas devraient elles aussi être claires : si le Hamas ne répondait pas favo­ra­blement dans le délai prescrit, vous devriez expliquez clai­rement votre intention de déclarer l’état d’urgence et de former un gou­ver­nement d’urgence expli­ci­tement dévoué à ce programme.

(…) Nous pensons aussi que vous devez immé­dia­tement ren­forcer votre équipe. Nous pensons que vous devez y inclure des per­son­na­lités béné­fi­ciant d’un fort crédit dans la com­mu­nauté internationale (…).

Nous tra­vaillons déjà à des projets de soutien à la Garde Pré­si­den­tielle et aux Forces de Sécurité Nationale (…).

Si vous agissez en vous ins­crivant dans ces pers­pec­tives, nous vous sou­tien­drons tant maté­riel­lement que poli­ti­quement » 16.

Le piège du Gouvernement d’union nationale et le « plan B »

« L’option » choisie par Abu Mazen, au grand désarroi des Etats-​​Unis et de Dahlan, est de trouver un accord de principe avec le Hamas en vue de la for­mation d’un gou­ver­nement d’union nationale. Ce gou­ver­nement est néan­moins un piège tendu à un Hamas lui aussi sous pression, notamment de l’Arabie Saoudite : il permet de remettre au pouvoir une partie de la direction sor­tante (et battue) de l’AP et d’exiger ensuite du Hamas, au nom de l’unité, qu’il se sou­mette publi­quement aux exi­gences du Quartet. L’accord est signé à la Mecque en février 2007. Mais dans les ter­ri­toires pales­ti­niens per­sonne ne croit à la via­bilité du nouveau gou­ver­nement, d’autant plus que très rapi­dement, confor­mément à la volonté états-​​unienne, Abu Mazen va imposer des condi­tions inac­cep­tables pour le Hamas.

Les Etats-​​Unis réadaptent en effet leur stra­tégie à la lumière des Accords de La Mecque. Un nouveau document est élaboré, intitulé « Plan pour la Pré­si­dence pales­ti­nienne en 2007 » ou « Plan B ». Deux noms appa­raissent à plu­sieurs reprises dans le document, en plus de celui d’Abu Mazen : Salam Fayyad, ancien haut fonc­tion­naire à la Banque Mon­diale et au Fonds Moné­taire Inter­na­tional, et Mohammad Dahlan. Ils sont au cœur du dis­po­sitif que les Etats-​​Unis sou­haitent mettre en place pour aboutir à une chute rapide du Gou­ver­nement d’Union Nationale et l’éviction défi­nitive du Hamas de la direction de l’AP. Abu Mazen devra confier à Fayyad la gestion de l’ensemble des res­sources finan­cières de l’AP et à Dahlan la gestion de son appareil sécu­ri­taire, qui devra être réformé. Confor­mément aux sou­haits états-​​uniens, Fayyad sera nommé Ministre de l’économie du nouveau gou­ver­nement et Dahlan Conseiller National à la Sécurité (CNS) du Pré­sident Abbas, malgré les pro­tes­ta­tions du Hamas.

La pre­mière version du « Plan B », révélée elle aussi par David Rose, indique qu’il s’agit, via la réforme des ser­vices de sécurité et la nomi­nation de Dahlan à leur tête, de « main­tenir sous le contrôle indé­pendant du Pré­sident Abbas les forces de sécurité clé (…) par l’intermédiaire du CNS [et d’] éviter l’intégration du Hamas dans ces ser­vices » 17. Plus loin on peut lire que depuis le début de l’année 2007, « le CNS Dahlan supervise, en coor­di­nation avec le Général Dayton, l’effort accompli pour entraîner et équiper une force de 15 000 hommes sous contrôle du Pré­sident Abbas afin d’établir la loi et l’ordre, de stopper le ter­ro­risme et de dis­suader les forces [armées] extra-​​légales » 18. Dans la version défi­nitive du « Plan B » on peut lire que les Etats-​​Unis s’engagent à « fournir aux per­sonnels de sécurité les équi­pe­ments néces­saires et les armes afin qu’ils puissent accomplir leur mission » 19. Une nou­velle étape va donc être franchie. Malgré les réti­cences d’Abu Mazen , qui jusqu’au bout espère pouvoir reprendre le contrôle de l’AP sans effusion de sang, le feu vert est donné à Dahlan.

Le « coup de force » de Gaza

Dès lors la machine est lancée. Dahlan mul­tiplie les décla­ra­tions pro­vo­ca­trices à l’égard du Hamas ; depuis les camps d’entraînement sous super­vision US (en Jor­danie, en Egypte et à Jéricho), ses hommes affluent dans la Bande de Gaza avec la béné­diction d’Israël et les armes des Etats-​​Unis ; les inci­dents se mul­ti­plient avec les groupes armés liés au Hamas, notamment à partir du mois d’avril, lorsque l’existence du « Plan B » est révélée dans plu­sieurs journaux arabes 20. La bataille autour du contrôle des forces de sécurité fait rage, le Hamas ayant décider de créer sa propre Police dans la Bande de Gaza. Le 14 mai, Ismail Haniyah accepte la démission d’Hani al-​​Qawasmi, le Ministre de l’Intérieur (« indé­pendant »), qui affirme qu’il n’a en fait aucun contrôle sur les forces de sécurité de l’AP et qu’il ne peut rien faire pour stopper les combats.

Au début du mois de juin on compte déjà plu­sieurs dizaines de morts dans les deux camps. Tandis que dans la presse arabe et dans les rues pales­ti­niennes, Abu Mazen et Dahlan sont déjà sur­nommés depuis plu­sieurs mois les « Pinochet du Moyen-​​Orient » 21, dans les pays occi­dentaux et en Israël on accuse le Hamas de fomenter les troubles, d’avoir une attitude anti-​​démocratique et de mettre en péril la fragile unité nationale pales­ti­nienne. Abu Mazen et Dahlan tiennent à peu le même dis­cours. Le Pré­sident pales­tinien accuse même le Hamas d’être lié à al-​​Qaeda. « Les put­schistes du Fatah, dans la tra­dition de tous les régimes arabes non-​​élus qui ont eux aussi organisé leurs propres coups d’Etat (…), ont déclaré que leurs ennemis démo­cra­ti­quement élus étaient les « put­schistes », ceux qui condui­saient le peuple pales­tinien vers de « sombres » abysses ». 22

Durant les deux pre­mières semaines de juin les combats se mul­ti­plient et chacun com­prend que l’affrontement d’ampleur est désormais inévi­table. Le 13 juin le parti d’Ismail Haniyah prend l’initiative d’en finir avec les forces de Mohammad Dahlan avant que l’ensemble des armes et des hommes entraînés par les Etats-​​Unis ne rejoignent la Bande de Gaza et que Dahlan ne décide de lancer la der­nière phase de l’offensive. En à peine 24 heures les hommes du Conseiller National à la Sécurité, qui ne béné­fi­cient d’aucun soutien dans la popu­lation gazaouie, contrai­rement à ce que pen­saient les stra­tèges états-​​uniens, sont balayés par le Hamas et ceux qui le peuvent tentent de s’enfuir de la Bande de Gaza. Plu­sieurs cen­taines d’entre eux s’entassent à la fron­tière entre Gaza et Israël, où ils béné­fi­cient de la pro­tection des forces israé­liennes, qui va en outre faci­liter leur transfert vers la Cisjordanie.

Abu Mazen et Dahlan savent que le pustch a échoué. Le 14 juin Abu Mazen révoque le gou­ver­nement d’Union Nationale et décrète l’état d’urgence. Le 16 juin il refuse une réunion de crise avec la direction du Hamas en Syrie. Il se rend, accom­pagné de Dahlan, à une ren­contre avec le Consul Général des Etats-​​Unis. Le len­demain il nomme un « gou­ver­nement d’urgence » sous la direction de Salam Fayyad. L’état d’urgence permet à Abu Mazen et Fayyad de contourner la pro­cédure normale, qui aurait impliqué un vote de confiance du Conseil Légis­latif Pales­tinien. Le Premier Ministre Fayyad est imposé, y compris à Abu Mazen, par l’Administration Bush alors que son parti « Troi­sième Voie » n’avait pas franchi la barre des 2% lors des légis­la­tives de janvier 2006. Les Etats-​​Unis, l’Union euro­péenne et Israël annoncent la levée des sanc­tions écono­miques et diplo­ma­tiques, reprennent les ver­se­ments d’argent au gou­ver­nement de Fayyad et le recon­naissent comme « seul gou­ver­nement légitime » de l’AP. Le Hamas a fait une démons­tration de force dans le Bande de Gaza mais ne peut ni ne veut s’opposer à Abu Mazen et Fayyad en Cis­jor­danie : pourquoi se battre pour « prendre le contrôle » de zones auto­nomes qui sont en fait sous occu­pation israélienne ?

Conclusion : après l’échec de Gaza, bientôt celui de la Cisjordanie…

La jour­na­liste israé­lienne Amira Hass avait raison lorsqu’elle écrivait, dès octobre 2006 , au sujet des affron­te­ments « inter­pa­les­ti­niens » : « Ce n’est pas une affaire interne pales­ti­nienne » 23. Toute la séquence qui a suivi les élec­tions légis­la­tives de janvier 2006 est en effet marquée par les inter­ven­tions exté­rieures, notamment états-​​uniennes, visant à modifier les dyna­miques poli­tiques des ter­ri­toires pales­ti­niens. Les divers éléments que j’ai tentés de ras­sembler ici montrent sans ambi­guïté que les « événe­ments » de Gaza en juin 2007 ne sont que le produit d’une ten­tative de Regime Change orchestrée par l’Administration Bush et une fraction de la direction sor­tante de l’AP, prête à tout pour revenir au pouvoir.

Si l’on se situe du point de vue des objectifs des Etats-​​Unis, la ten­tative de putsch a été un échec. Les alliés pales­ti­niens de Washington n’ont pas pris le contrôle de la Bande de Gaza, le Hamas n’a pas été mis hors-​​jeu même s’il est affaibli et il n’existe pas aujourd’hui de repré­sen­tation pales­ti­nienne qui pourrait pré­tendre être légitime pour négocier un « plan de paix » made in USA. Certes, Gaza est isolée et coupée du monde. Certes, un gou­ver­nement « ami » est aujourd’hui en place en Cis­jor­danie, qui s’est fixé pour prin­cipale tâche de désarmer la résis­tance et de sou­mettre l’économie pales­ti­nienne aux prin­cipes du libre-​​échange. Certes, les négo­cia­teurs pales­ti­niens négo­cient et affirment à qui veut l’entendre que « tous les espoirs sont permis ».

Mais der­rière les appa­rences, la réalité est toute autre. La Bande de Gaza est une véri­table bombe à retar­dement, qui tôt ou tard va exploser au visage de ceux qui ont voulu jouer aux apprentis sor­ciers en tentant par la force de changer le verdict des urnes. En Cis­jor­danie, le gou­ver­nement Fayyad est impo­pu­laire dans qua­siment tous les sec­teurs de la société pales­ti­nienne, à part chez les hommes d’affaires. Même au Fatah on le cri­tique ouver­tement. Les spec­ta­cu­laires opé­ra­tions de « réta­blis­sement de la sécurité » à Naplouse et à Jénine et les mul­tiples arres­ta­tions de mili­tants et sym­pa­thi­sants du Hamas ne sont en aucun cas une démons­tration du faut que l’AP pourrait contenir un nouveau sou­lè­vement. En outre, per­sonne ne croit sérieu­sement que les négo­cia­tions en cours vont aboutir à une solution juste pour le peuple pales­tinien. Abu Mazen lui-​​même est revenu « extrê­mement déçu » de sa der­nière visite à Washington…

Les ter­gi­ver­sa­tions d’Abu Mazen et le lamen­table échec de Dahlan à Gaza ont conduit les Etats-​​Unis à placer tous leurs espoirs en leur nouvel homme de confiance : Salam Fayyad. Il a désormais accès aux comptes de l’OLP et de l’AP et gère donc en consé­quence l’immense manne finan­cière des « aides inter­na­tio­nales ». Il a rem­placé les res­pon­sables des divers ser­vices de sécurité de Cis­jor­danie en mettant « à la retraite » tous ceux qui avaient un passé poli­tique ou mili­taire dans le Fatah ou l’OLP et en les rem­plaçant par des hommes de confiance. Pour l’instant l’édifice construit par l’Administration Bush tient debout. Mais pour combien de temps ?

Car contrai­rement à Abu Mazen, Fayyad n’a aucune légi­timité « his­to­rique », que ce soit dans le Fatah ou dans l’OLP, et ne peut jouer d’un passé dans le mou­vement de libé­ration nationale pour faire accepter aux Pales­ti­niens des accords au rabais. Contrai­rement à Dahlan il n’a pas de réseaux et de milices dévouées qui pour­raient le sou­tenir au cas où la situation rede­vien­drait instable. On peut l’affirmer sans prendre de risque : après l’échec du pustch à Gaza, c’est en Cis­jor­danie que la poli­tique états-​​unienne de Regime Change va bientôt montrer ses limites.

Et Mohammad Dahlan, me direz-​​vous ? Depuis sa déroute à Gaza et la révé­lation de sa lettre à Shaul Mofaz, il ne fait pas trop parler de lui. Le par­cours de cet individu interdit néan­moins d’en conclure qu’il ne prépare pas, d’une façon ou d’une autre, son retour sur la scène poli­tique pales­ti­nienne. Mais il est pro­vi­soi­rement tombé en dis­grâce. Pour lui signifier qui était le nouveau patron, Salam Fayyad a ordonné, dès juillet 2007, la saisie de 7 mil­lions de dollars sur ses comptes ban­caires, l’accusant de détour­nement de fonds…

Qui a dit que les loups ne se mangeaient pas entre eux ?

 [1]

[1] Notes

1. Pour un éclairage sur le concept de « Regime Change », on pourra se référer à Justin Vaïsse, "La diplo­matie du « chan­gement de régime » selon les États-​​​​Unis", dans L’état du monde 2007, sous la direction de Ber­trand Badie et Béa­trice Didiot, Paris : La Décou­verte, 2006. 2. Membre fon­dateur du Hamas (1988), Abd al-​​​​Aziz al-​​​​Rantissi a été assassiné par l’armée israé­lienne en avril 2004. 3. Conver­sation avec M. al-​​Rantissi, décembre 2005. 4. Entretien avec Kifah al-​​​​Wawi, mars 2007. 5. Citée par David Rose, « The Gaza Bomb­shell », Vanity Fair, avril 2008, dis­po­nible sur http://​www​.vani​tyfair​.com/​p​o​l​i​tics/… 6. Voir notamment Khaled Hroub « Un Hamas nouveau ? », Revue d’Etudes pales­ti­niennes, n°102, hiver 2007. 7. Membre fon­dateur du Fatah, Abu Iyad, de son vrai nom Salah Khalaf était numéro 2 de l’OLP lors de son assas­sinat en janvier 1991. 8. Voir notamment Graham Usher, “ The Politics of the Internal Security : The Pales­tinian Authority’s New Security Ser­vices ”, dans Georges Gia­caman et Dag Jorund Lonning (eds.), After Oslo, New Rea­lities, Old Pro­blems, Chicago, Pluto Press, 1998, p.153 et sq. 9. Entretien avec Jihad Abu Omar, res­pon­sable de la Sécurité Pré­ventive à Hébron, mars 2007. 10. Voir Gideon Alon, Le Ministre de la Défense offre à Dahlan le contrôle de la Bande de Gaza, Haaretz, 29 avril 2002, tra­duction fran­çaise sur http://​www​.lapaix​main​tenant​.org/art… 11. Cité par David Rose, op. cit. 12. Idem. 13. Une copie de la lettre est visible sur http://​elec​tro​ni​cin​tifada​.net/​v2/​ar… 14. David Rose, op. cit. 15. Voir entre autres Gilbert Achcar, Pre­mières réflexions sur la vic­toire élec­torale du Hamas (janvier 2006) sur http://​www​.alen​contre​.org/​P​a​l​e​stine…, PY Salingue, Aux côtés des Pales­ti­niens, sans réserves ni condi­tions (avril 2006) sur http://​www​.ism​-suisse​.org/​n​e​w​s​/arti…, Alain Gresh, Vers un coup d’Etat en Palestine ? (sep­tembre 2006) sur http://​blog​.mon​de​diplo​.net/​2006-09-… ou encore sur ce blog mon article Enjeux actuels de la résis­tance pales­ti­nienne (juin 2006) sur http://​julien​sa​lingue​.over​-blog​.com… 16. « Talking points », note du Dépar­tement d’Etat à l’attention de Mahmoud Abbas, télé­char­geable sur http://​www​.vani​tyfair​.com/​p​o​l​i​tics/… 17. « Plan B », télé­char­geable sur http://​www​.vani​tyfair​.com/​p​o​l​i​tics/… 18. Idem 19. « Plan d’action pour la pré­si­dence pales­ti­nienne », télé­char­geable sur http://​www​.vani​tyfair​.com/​p​o​l​i​tics/… 20. Le premier à révéler l’existence du « Plan B » est le journal jor­danien al-​​​​Maid, dans son édition du 30 avril. 21. Voir entre autres Joseph Massad, Pinochet in Palestine ? (novembre 2006) sur http://​weekly​.ahram​.org​.eg/​2006/​819 et Tony Karon, Pales­tinian Pinochet Making His Move ? (mai 2007) sur http://​tony​karon​.com/​2007​/​​05​/​​15/​pal… 22. Joseph Massad, Sub­verting Demo­cracy (juin 2007), dis­po­nible sur http://​weekly​.ahram​.org​.eg/​2007/​851 23. Amira Hass, Not an internal Pales­tinian Matter, Haaretz, 4 octobre 2006, dis­po­nible sur http://​www​.haaretz​.com/​h​a​s​e​n​/​s​pages…