Comment ils nous ont volé La Bombe

Uri Avnery, mardi 11 décembre 2007

Une vraie catas­trophe : l’ensemble des ser­vices de ren­sei­gnement amé­ri­cains, com­prenant seize agences dif­fé­rentes, ont abouti à une conclusion unanime : dès 2003, les Ira­niens ont cessé leurs travaux pour pro­duire une bombe nucléaire, et, depuis lors, ils ne les ont pas repris.

C’ÉTAIT comme si une bombe atomique était tombée sur Israël.

La terre trembla. Nos diri­geants poli­tiques et mili­taires furent tous sous le choc. Les gros titres étaient rageurs.

Que se passait-​​il ?

Une vraie catas­trophe : l’ensemble des ser­vices de ren­sei­gnement amé­ri­cains, com­prenant seize agences dif­fé­rentes, ont abouti à une conclusion unanime : dès 2003, les Ira­niens ont cessé leurs travaux pour pro­duire une bombe nucléaire, et, depuis lors, ils ne les ont pas repris. Même s’ils viennent à changer d’idée, il leur faudra au moins cinq ans pour atteindre leur objectif.

NE DEVRIONS-​​NOUS pas être ravis ? Les masses en Israël ne devraient-​​elles pas danser dans les rues, comme elles l’ont fait le 29 novembre 1947, il y a 60 ans ? Après tout, nous nous en sommes bien sortis !

Jusqu’à cette semaine, on nous a régu­liè­rement seriné que, d’une minute à l’autre, les Ira­niens pro­duiront une bombe qui menace notre exis­tence même. Rien de moins. Mahmoud Ahma­di­nejad, le nouvel Hitler du Moyen-​​Orient, qui annonce tous les deux jours qu’Israël doit dis­pa­raître de la carte, était sur le point de réa­liser sa prophétie.

Une petite bombe nucléaire, et même une minuscule petite bombe comme celles lar­guées sur le Japon suf­firait pour balayer l’ensemble de l’entreprise sio­niste. Si elle tombait sur la place Rabin à Tel Aviv, le centre écono­mique, culturel et mili­taire d’Israël serait vaporisé, ainsi que des cen­taines de mil­liers de Juifs. Un second Holocauste.

Et alors soudain – pas de bombe et pas de menace immi­nente. Le méchant Ahma­di­nejad peut nous menacer autant qu’il veut – il n’a pas les moyens de nous faire du mal. N’est-ce pas une raison de faire la fête ?

Alors pourquoi est-​​ce ressenti comme un désastre national ?

UN PSY­CHO­LOGUE de paco­tille (comme moi) dirait : les Juifs se sont habitués à l’angoisse. Après des cen­taines d’années de per­sé­cution, d’expulsions, d’inquisition, de pogroms qui ont abouti à l’Holocauste, nous avons des petits feux rouges dans nos têtes, qui s’allument au moindre signe de danger. Dans une telle situation, nous sommes à l’aise. Nous savons que faire.

Mais quand les feux restent éteints et qu’aucun danger n’apparait à l’horizon, nous le res­sentons comme quelque chose de suspect. Quelque chose ne va pas. Peut-​​être que les feux ne fonc­tionnent pas. C’est peut-​​être un piège !

Une petite conso­lation dans cette nou­velle situation. Alors qu’il semble que le danger immédiat d’annihilation a disparu, nous avons le sen­timent que nous sommes seuls, seuls de nouveau en face de nous-​​mêmes.

Cela est un autre signe de l’exception juive : nous sommes seuls face au monde entier. Comme à la période de l’Holocauste, tous les goys nous aban­donnent. Face au monstre iranien qui menace de nous dévorer, nous restons main­tenant seuls.

Tous nos médias le répètent à l’unisson, comme un orchestre qui n’a pas besoin de chef car ils connaissent la par­tition par cœur.

Certes, d’autres peuples, aussi, peuvent res­sentir de la satis­faction à se retrouver seuls. Est gravée dans ma mémoire une affiche bri­tan­nique qui était collée sur nos murs en Palestine dans les jours sombres après la défaite de la France face aux nazis, tandis que la Grande-​​Bretagne restait seule dans la guerre. Sous le visage sombre de Winston Chur­chill le slogan pro­clamait fiè­rement : " Très bien donc, tout seuls !"

Mais avec nous c’était presque devenu un rituel national. Comme nous avions l’habitude de le chanter dans le bon vieux temps de Golda Meir : "Le monde entier est contre nous /​ C’est une vieille mélodie /​ … et tous ceux qui sont contre nous /​ qu’ils aillent au diable…" A l’époque, une des équipes chargée des diver­tis­se­ments de l’armée l’avait même trans­formée en danse folklorique.

Au cours de ces der­nières années, une large coa­lition contre l’Iran s’est réa­lisée. La bombe ira­nienne est devenue le cœur d’un consensus inter­na­tional, conduit par l’Amérique, la Reine du monde. Avec le consen­tement des cinq membres per­ma­nents, le Conseil de sécurité des Nations unies a décrété des sanc­tions contre Téhéran.

Aujourd’hui, devant nos yeux cette coa­lition est en train de s’écrouler. Le Pré­sident Bush bafouille. Envolée la jus­ti­fi­cation d’une attaque mili­taire sur l’Iran, rêve du gou­ver­nement israélien et des néo-​​conservateurs. Envolé aussi le pré­texte des sanc­tions les plus dra­co­niennes. Dieu sait, peut-​​être même les faibles sanc­tions exis­tantes seront-​​elles abolies demain.

LA PRE­MIÈRE réaction des diri­geants israé­liens fut vigou­reuse et déter­minée : un total déni.

Le rapport amé­ricain est sim­plement faux, ont pro­clamé tous les médias. Il est fondé une infor­mation fausse. Nos ser­vices de ren­sei­gnement sont en pos­session de bien meilleures données, qui prouvent que la bombe est bien en route.

Donc les agences de ren­sei­gnement amé­ri­caines doivent mentir déli­bé­rément. On ne peut pas écarter l’hypothèse que des motifs poli­tiques douteux puissent se cacher der­rière des conclu­sions sans équi­voque. Peut-​​être veulent-​​ils com­penser les faux rap­ports que le Pré­sident Bush a uti­lisés pour jus­tifier son invasion de l’Irak. Ils avaient alors sur­estimé, main­tenant ils sous-​​estiment. Peut-​​être veulent-​​ils se venger de Bush et croient-​​ils que le temps est mûr, puisqu’il est en fin de mandat. Ou bien se sont-​​ils adaptés à l’opinion publique amé­ri­caine, qui ne voudra pas encaisser une autre guerre. Et, de sur­croît, leurs chefs sont tous, bien sûr, antisémites.

Même si les agents du ren­sei­gnement amé­ricain croient inno­cemment que l’Iran a cessé de tra­vailler sur la Bombe, cela montre sim­plement combien ils sont naïfs. Ils ne peuvent pas ima­giner que les Ira­niens se moquent d’eux. Qui sait mieux que nous combien il est facile de cacher une bombe ato­mique et de tromper le monde entier ? Après tout, nous avons fait cela pendant des années.

Mais tout ceci ne change pas le fait : ce rapport pousse la poli­tique amé­ri­caine dans une nou­velle direction et change entiè­rement la confi­gu­ration internationale.

La guerre sur l’Iran, qui devait être l’événement déter­minant de 2008, est devenu pour le moment un non-​​événement.

QUELS SONT les résultats en ce qui concerne Israël ? Pourquoi nos diri­geants sont-​​ils en état de choc depuis la publi­cation de ce rapport ?

La pos­si­bilité d’une frappe mili­taire israé­lienne indé­pen­dante contre l’Iran a disparu. Israël ne peut pas faire la guerre sans un soutien sans réserve des Etats-​​Unis. Nous avons essayé une fois – guerre du Sinaï de 1956 – et alors le Pré­sident Dwight D. Eisen­hower nous a botté les fesses. Depuis lors, nous prenons soin d’obtenir la béné­diction des USA avant chaque guerre.

Pour les ser­vices de l’armée et du ren­sei­gnement, le rapport est un désastre total pour une autre raison. La bombe ira­nienne consti­tuait une pièce indis­pen­sable pour la bagarre annuelle de l’armée en vue d’obtenir une part massive du gateau budgétaire.

Pour les déma­gogues de droite, l’effet est encore plus décou­ra­geant. Benyamin Neta­nyahou a construit toute sa stra­tégie sur la peur de l’Iran, espérant que la bombe ato­mique le conduirait direc­tement dans le fau­teuil du Premier ministre.

En outre, quand le pro­blème iranien se calme, le pro­blème pales­tinien se réchauffe. C’est par­ti­cu­liè­rement vrai à Washington. Le Pré­sident Bush a des ennuis, ses fiascos en Afgha­nistan et en Irak sont déjà en train de s’éterniser. Tout effort amé­ricain d’installer un gou­ver­nement stable en Irak, avec une majorité chiite, dépend du soutien de l’Iran chiite. Le rêve de Bush de frapper d’un coup fou­droyant l’Iran et de laisser son empreinte sur l’histoire est en train de partir en fumée.

Que peut-​​il faire pour léguer quoi que ce soit de positif ? La seule alter­native est une paix israélo-​​palestinienne. Peut-​​être apportera-​​t-​​il main­tenant un meilleur soutien à la pauvre Condo­leezza. Peut-​​être s’impliquera-t-il davantage. A noter : Il va bientôt aller en visite en Israël pour la pre­mière fois depuis son entrée à la Maison Blanche.

Certes, cet effort n’a pas beaucoup de chance de succès, mais les gens à Jéru­salem sont néan­moins inquiets. C’est tout-​​à-​​fait ce dont nous avons besoin – Bush agissant comme cet anti­sémite de Jimmy Carter qui a forcé la main à Begin et l’a obligé à faire la paix avec l’Egypte !

Alors que faire ? On peut ordonner aux diplo­mates israé­liens à l’étranger de redoubler d’efforts pour convaincre les gou­ver­ne­ments que la situation n’a pas changé, qu’on doit se battre contre la bombe ira­nienne, qu’elle existe ou non. Mais allez dire cela aux Russes et aux Chinois ! Les gou­ver­ne­ments du monde sont heureux de voir la fin de la pression de Bush – tous excepté le couple heureux, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, les nou­veaux caniches de la Maison Blanche depuis que Tony Blair est parti.

LA NOUVELLE situation pose un dilemme épineux à Ehoud Olmert.

En revenant d’Annapolis, il a fait une décla­ration éton­nante. Si la "solution des deux Etats s’écroule", a-​​t-​​il déclaré, "l’Etat d’Israël est fini". Per­sonne dans le camp de la paix n’avait encore osé aller aussi loin.

Croit-​​il ce qu’il dit, ou est-​​ce juste une nou­velle mani­pu­lation ? C’est la question qui domine aujourd’hui les débats en Israël. En d’autres termes : Essaie-​​t-​​il seulement de gagner du temps, ou est-​​il réel­lement en train d’œuvrer pour un accord de paix ?

Tout indique qu’il n’est pas en position de prendre la moindre mesure. S’il essaie de réa­liser la pre­mière phase de la feuille de route et de déman­teler quelques avant-​​postes, il devra faire face non seulement à l’opposition déter­minée des colons et de leurs par­tisans, et à la silen­cieuse (mais hau­tement efficace) oppo­sition des mili­taires, mais aussi à l’obstruction de ses col­lègues du gou­ver­nement. Avant le déman­tè­lement du premier avant-​​poste, sa coa­lition volera en éclats.

Olmert n’a aucune coa­lition pos­sible. Ehoud Barak n’a cessé d’essayer de le déborder sur la droite et on ne peut pas compter sur lui en cas de crise. Le parti tra­vailliste est un corps chao­tique, mou et sans prin­cipes. Le rabougri parti Meretz n’a que cinq membres à la Knesset, dont quatre se dis­putent la direction du parti. Les dix membres des partis arabes (c’est ainsi qu’ils sont géné­ra­lement appelés, bien que l’un des membres Hadash de la Knesset soit juif) sont rejetés, et aucun gou­ver­nement "sio­niste" ne doit être considéré comme ayant béné­ficié ouver­tement de leur soutien. Et dans le propre groupe d’Olmert il y a plu­sieurs membres d’extrême droite qui feraient obs­truction à tout effort de paix.

Dans une telle situation, la ten­dance natu­relle d’un vrai poli­ticien comme Olmert est de ne rien faire, de faire des décla­ra­tions de gauche et de droite (dans les deux sens) et d’essayer de gagner du temps.

Cette semaine, le gou­ver­nement a annoncé des plans pour construire 300 nou­velles maisons dans l’horrible colonie de Har Homa, près de Jéru­salem. Pour quelqu’un comme moi, qui a passé de nom­breux jours et nuits à mani­fester contre la construction de cette colonie là, c’est une nou­velle vraiment très amère. Elle n’indique cer­tai­nement pas un tournant dans le bon sens.

D’un autre côté, j’ai entendu une thèse inté­res­sante d’un proche d’Olmert. Selon cette thèse, sachant qu’il va perdre le pouvoir, Olmert peut se dire : si je dois tomber, pourquoi ne pas entrer dans l’histoire comme celui qui s’est sacrifié sur l’autel d’un grand principe, au lieu de dis­pa­raître comme un cheval poli­tique bon à rien ?

S’il n’a pas d’autre porte de sortie, il peut choisir cette solution – surtout que sa famille immé­diate est en train de le pousser dans cette direction.

J’estimerais cette pos­si­bilité comme "improbable" – mais il est arrivé des choses plus étranges.

En tout cas, peut-​​être les forces de paix devraient-​​elles sur­monter leurs com­pré­hen­sibles réserves et essayer d’influencer l’opinion publique de façon qu’elle aide Olmert à changer dans ce sens.

Quoiqu’il en soit, une chose est cer­taine : que le fils de chienne, Ahma­di­nejad, nous a encore bien eus.

Il a volé notre bien le plus précieux : la menace nucléaire iranienne.