Comment être un jour­na­liste israélien ? N’écrivez jamais ni "meurtre", ni "Palestine"

Yonatan Mendel, vendredi 21 mars 2008

En ne recon­naissant pas qu’Israël est un endroit où le racisme dessine les rela­tions entre les Juifs et les Arabes, les Juifs israé­liens se rendent eux-​​mêmes inca­pables de traiter le pro­blème, ou même de regarder en face la réalité de leurs propres vies.

l y a un an, j’ai posé ma can­di­dature au poste de cor­res­pondant dans les Ter­ri­toires Occupés pour le Ma’ariv, journal israélien. Je parle arabe, j’ai enseigné dans des écoles pales­ti­niennes et j’ai pris part à de nom­breux projets communs juifs-​​palestiniens.

Lors de l’entretien, le boss m’a demandé comment diable je pouvais être objectif ; j’avais passé beaucoup trop de temps avec des Pales­ti­niens ; c’était obligé que j’aie un parti pris en leur faveur. Je n’ai pas eu le boulot. J’ai eu ensuite un entretien avec Walla, le site web le plus popu­laire d’Israël.

Cette fois, j’ai Ieu le poste et je suis devenu cor­res­pondant de Walla pour le Moyen Orient. J’ai vite compris ce que voulait dire Tamar Liebes, le directeur du Smart Ins­titute of Com­mu­ni­cation à l’Université Hébraïque, lorsqu’il affirmait : "Les jour­na­listes et les éditeurs se per­çoivent comme acteurs au sein du mou­vement sio­niste, non comme des étrangers critiques."

Ce qui ne veut pas dire que le jour­na­lisme israélien n’est pas pro­fes­sionnel. La cor­ruption, le déla­brement social et la mal­hon­nêteté sont traités avec une déter­mi­nation louable par les journaux, les tv et les radios. Que les Israé­liens aient appris exac­tement ce que l’ancien Pré­sident Katsav a fait ou non avec ses secré­taires prouve que les médias rem­plissent leur rôle de sur­veillance, même au risque de causer une gêne nationale ou internationale.

La trac­tation sus­pecte pour l’appartement d’Ehud Olmert, l’affaire sur le mystère de l’île grecque d’Ariel Sharon, les affaires de cœur secrètes de Binyamin Neta­nyahu, le compte ban­caire secret amé­ricain d’Yitzhak Rabin, toutes ces affaires ont fait l’objet de dis­cus­sions libres dans les médias israéliens.

Quand il est question de "sécurité", il n’y a pas une telle liberté. C’est "nous" et "eux", les Forces israé­liennes de défense (IDF) et "l’ennemi" ; le dis­cours mili­taire, qui est le seul autorisé, coupe court à toute autre pos­si­bilité de récit. Ce n’est pas que les jour­na­listes israé­liens obéissent à des ordres, ou à un code écrit ; c’est juste qu’ils pré­fèrent penser du bien de leurs forces de sécurité.

Dans la plupart des articles sur le conflit, deux bords com­battent : les forces israé­liennes de défense d’un côté, et les Pales­ti­niens de l’autre. Lorsqu’un incident violent est rap­porté, l’IDF "confirme" ou l’armée "dit", mais les Pales­ti­niens "pré­tendent que" : "Les Pales­ti­niens ont pré­tendu qu’un bébé avait été griè­vement blessé par des tirs des IDF." Est-​​ce un men­songe ? "Les Pales­ti­niens pré­tendent que les colons israé­liens les ont menacés" : mais qui sont les Pales­ti­niens ? Est-​​ce que c’est le peuple pales­tinien dans son ensemble, les citoyens d’Israël, les habi­tants de la Cis­jor­danie et de la Bande de Gaza, ceux qui vivent en camps de réfugiés dans les pays arabes limi­trophes et ceux en dia­spora qui ont posé cette affirmation ?

Pourquoi un article sérieux rapporte-​​t-​​il une plainte faite par des Pales­ti­niens ? Pourquoi y a-​​t-​​il rarement un nom, un bureau, une asso­ciation ou une source de l’information ? Parce qu’elle devien­drait plus fiable ?

Lorsque les Pales­ti­niens ne pré­tendent pas, leur point de vue n’est tout sim­plement pas entendu. Keshev, le Centre pour la Pro­tection de la Démo­cratie en Israël, a étudié la manière dont les prin­ci­pales chaînes de télé­vision et les journaux ont couvert les infor­ma­tions sur les vic­times pales­ti­niennes au cours d’un mois donné, décembre 2005. Ils ont trouvé 48 articles cou­vrant la mort de 22 Palestiniens.

Cependant, la version des IDF n’était suivie de la réaction pales­ti­nienne que dans 8 de ces articles. Sur les 40 autres, l’événement n’était rap­porté que du point de vue de l’armée israélienne.

Un autre exemple : en juin 2006, quatre jours après que le soldat israélien Gilad Shalit a été kid­nappé, du côté israélien de la bar­rière de sécurité de Gaza, Israël, selon les médias israé­liens, a arrêté quelques 60 membres du Hamas, dont 30 étaient des membres élus du par­lement et 8 ministres du gou­ver­nement palestinien.

Dans une opé­ration bien pla­nifiée, Israël a capturé et mis en prison le ministre pales­tinien pour Jéru­salem, les ministres des finances, de l’éducation, des affaires reli­gieuses, des affaires stra­té­giques, des affaires inté­rieures, du logement et des prisons, ainsi que les maires de Bethléem, Jénine et Qal­qilyia, le pré­sident du par­lement pales­tinien et un quart de ses membres. Que ces res­pon­sables aient été pris dans leurs lits en pleine nuit et trans­férés sur le ter­ri­toire israélien, pro­ba­blement pour servir (comme Gilad Shalit) de future monnaie d’échange, n’a pas fait de cette opé­ration un kid­napping. Israël ne kid­nappe jamais : il arrête.

L’armée israé­lienne ne tue jamais per­sonne inten­tion­nel­lement, sauf lorsqu’elle assassine – situation que n’importe quelle orga­ni­sation armée pourrait envier. Même lorsqu’une bombe d’une tonne tombe sur une zone rési­den­tielle dense à Gaza, tuant un com­battant et 14 civils inno­cents, dont 9 enfants, ce n’est tou­jours pas un meurtre voulu : c’est un assas­sinat ciblé.

Un jour­na­liste israélien peut dire que les soldats des IDF ont touché des Pales­ti­niens, ou tué, ou tué par mégarde, ou même qu’ils ont trouvé la mort (comme s’ils étaient en train de la chercher), mais il est hors de question d’employer le mot "meurtre" ("to murder" par rapport à "to kill", en anglais, ndt). Quel que soit le mot qu’on utilise, la consé­quence est bien la mort, par les forces israé­liennes de sécurité, depuis le déclen­chement du deuxième Intifada, de 2.087 Pales­ti­niens qui n’avaient rien à voir avec la lutte armée.

Les IDF, comme dépeintes par les médias israé­liens, ont une autre capacité étrange : elles ne sont jamais à l’initiative de, elles ne décident jamais ni ne lancent une opé­ration. Les IDF se contentent de répondre. Elles répondent aux roquettes Qassam, elles répondent aux attaques ter­ro­ristes, elles répondent à la vio­lence pales­ti­nienne, ce qui rend les choses tel­lement plus sen­sibles et civi­lisées : les IDF sont obligées de com­battre, de détruire des maisons, de tirer sur les Pales­ti­niens et de tuer 4.485 d’entre eux en 7 ans, mais aucun de ces événe­ments n’est de la res­pon­sa­bilité des soldats.

Ils font face à un ennemi mauvais, et ils répondent conscien­cieu­sement. Le fait que leurs actions - couvre-​​feux, arres­ta­tions, sièges, tirs et meurtres – soient la raison prin­cipale des réac­tions pales­ti­niennes ne semble pas inté­resser les médias.

Parce que les Pales­ti­niens ne peuvent pas répondre, les jour­na­listes choi­sissent un autre mot dans leur lexique qui inclut : revanche, pro­vo­cation, attaque, inci­tation, jets de pierre ou tirs de Qassams.

Lors d’un entretien avec Abu Qusay, le porte-​​parole des Bri­gades Al-​​Aqsa à Gaza, en juin 2007, je lui demandais quelle était la logique pour les tirs de mis­siles Qassam sur la ville israé­lienne de Sdérot : "L’armée risque de répondre", dis-​​je, ne réa­lisant pas que j’étais déjà partial. "Mais ici, nous répondons", me dit Abu Qusay. "Nous ne sommes pas des ter­ro­ristes, nous ne voulons pas tuer… nous résistons aux incur­sions conti­nuelles d’Israël en Cis­jor­danie, ses attaques, sa main-​​mise sur notre eau et son bou­clage de nos terres".

Les paroles d’Abu Qusay ont été tra­duites en hébreu, mais Israël a continué de pénétrer en Cis­jor­danie toutes les nuits et les Israé­liens n’y ont vu aucun pro­blème. Après tout, ce n’était qu’une réponse.

A une période de raids intenses sur Gaza, j’ai posé à mes col­lègues les ques­tions sui­vantes : "Si un Pales­tinien armé tra­verse la fron­tière, entre en Israël, roule jusqu’à Tel Aviv et tire sur des gens dans la rue, il est le ter­ro­riste et nous sommes les vic­times, d’accord ? Cependant, quand les IDF tra­versent la fron­tière, roulent sur des kilo­mètres jusqu’à Gaza et se mettent à tirer sur des Gazaouis armés, qui est le ter­ro­riste et qui se défend ?"

Mon copain Shay, du service des gra­phiques, a cla­rifié les choses : "Si tu vas dans la Bande de Gaza et que tu tires sur les gens, tu es un ter­ro­riste. Mais quand c’est l’armée qui le fait, c’est une opé­ration des­tinée à rendre Israël plus sûr. C’est l’application d’une décision gouvernementale !"

Une autre dis­tinction inté­res­sante entre nous et eux est sur­venue lorsque le Hamas a demandé la libé­ration de 450 de ses détenus en échange de Gilad Shalit.

Israël a annoncé qu’il libè­rerait des pri­son­niers, mais pas ceux qui avaient du sang sur les mains. Ce sont les Pales­ti­niens –jamais les Israé­liens – qui ont du sang sur les mains. Ce qui ne veut pas dire que les Juifs ne peuvent pas tuer d’Arabes, mais ils n’auront pas de sang sur les mains, et s’ils sont arrêtés, ils seront libérés quelques années après, sans parler de ceux qui ont du sang sur les mains et qui devien­dront Premier Ministre.

Non seulement nous sommes plus inno­cents lorsque nous tuons, mais aussi plus sen­sibles lorsque nous sommes blessés. Une des­cription habi­tuelle d’un missile Qassam qui touche Sdérot res­sem­blera géné­ra­lement à ça : "Une Qassam est tombée près d’une maison, trois Israé­liens ont été légè­rement blessés et dix autres choqués."

On ne fait pas la lumière sur ces bles­sures ; un missile tou­chant une maison en pleine nuit peut bien sûr causer du stress. Cependant, on doit aussi se rap­peler que le stress est réservé aux Juifs. Appa­remment, les Pales­ti­niens sont des gens très solides.

Les Forces israé­liennes de défense, faisant là encore la jalousie de toutes les autres armées, ne tuent que les gens les plus impor­tants. "Un membre du Hamas de haut rang a été tué" est presque un leit­motiv dans les médias israé­liens. Les IDF n’ont jamais trouvé ni tué de membres du Hamas de moindre échelon. Shlomi Eldar, cor­res­pondant TV dans la Bande de Gaza, a cou­ra­geu­sement écrit sur ce phé­nomène dans son livre "Eyeless in Gaza" (2005).

Lorsque Riyad Abu Zaid a été assassiné en 2003, la presse israé­lienne s’est fait l’écho de l’annonce des IDF selon laquelle l’homme était le chef de la branche armée du Hamas à Gaza. Eldar, un des quelques jour­na­listes d’investigation israé­liens, a découvert que l’homme était sim­plement secré­taire du Club du pri­sonnier du mou­vement. "C’est l’une des nom­breuses occa­sions où Israël a monté un militant pales­tinien en grade", écrit Eldar. "Après chaque assas­sinat, tout militant de base est "promu" à un poste de premier rang."

Ce phé­nomène, selon lequel les décla­ra­tions des IDF sont direc­tement tra­duites dans les rap­ports des médias – il n’y a aucun check­point entre l’armée et les médias – est le résultat à la fois du manque d’accès à l’information, et de la réti­cence des jour­na­listes à montrer que l’armée a tort, ou à dépeindre les soldats comme des cri­minels. "Les IDF sont en action à Gaza" (ou à Jénine, ou à Tul­karem, ou à Hébron) est l’expression que l’armée répand et que les médias reprennent. Pourquoi per­turber la vie des auditeurs ?

Pourquoi leur dire ce que font les soldats, leur décrire la frayeur qu’ils pro­voquent, le fait qu’ils débarquent avec de lourds véhi­cules et des armes et bou­sillent la vie d’une ville, créent de la haine, du chagrin et un désir de ven­geance plus profonds ?

Le mois dernier, comme mesure contre les mili­tants Qassam, Israël a décidé de couper l’électricité à Gaza pendant plu­sieurs heures par jour.

En dépit du fait que cela signifie, par exemple, que l’électricité ne pourra pas ali­menter les hôpitaux, on a dit que "le gou­ver­nement israélien a décidé d’approuver cette démarche, comme nou­velle arme non létale." Une autre chose que font les soldats, c’est de "khisuf" (clarifier).

En hébreu courant, "khisuf" signifie "révéler quelque chose de caché", mais, utilisé par les IDF, cela signifie découvrir une zone ou les caches poten­tielles des com­bat­tants palestiniens.

Pendant la der­nière Intifada, les bull­dozers D9 israé­liens ont détruit des mil­liers de maisons pales­ti­niennes, déra­cinés des mil­liers d’arbres et laissés der­rière eux des mil­liers de serres détruites. Il vaut mieux savoir que l’armée a dégagé les zones plutôt que de regarder en face la réalité, à savoir que l’armée a détruit les biens, la fierté et l’espoir des Palestiniens.

Un autre mot utile est "keter" ("crowning", cou­ron­nement), euphé­misme pour décrire un siège au cours duquel qui­conque quitte sa maison risque de se faire tirer dessus.

Les zones de guerre sont des endroits où les Pales­ti­niens peuvent être tués, même s’ils sont des enfants qui ne savent pas qu’ils sont entrés dans une zone de guerre. Au fait, les enfants pales­ti­niens ont ten­dance à être promus "ado­les­cents", en par­ti­culier lorsqu’ils sont tués acci­den­tel­lement. D’autres exemples : les avant-​​postes israé­liens isolés en Cis­jor­danie sont souvent appelés "avant-​​postes illégaux", peut-​​être en oppo­sition aux colonies israé­liennes qui sont appa­remment légales.

La détention admi­nis­trative signifie mettre en prison des gens qui n’ont pas eu de procès, ni n’ont été offi­ciel­lement accusé de quoi que ce soit (en avril 2003, il y avait 1.119 Pales­ti­niens dans cette situation).

On ne fait jamais réfé­rence à L’OLP (Ashaf) que par son acronyme, jamais par son nom complet : Palestine est un mot qui n’est pra­ti­quement jamais employé – il y a un pré­sident pales­tinien, mais pas de Pré­sident de Palestine.

"Une société en crise forge son nouveau voca­bu­laire propre", écrit David Grossman dans The Yellow Wind, "et, petit à petit, un nouveau langage émerge de ces mots… ils ne décrivent plus la réalité, mais tentent, au contraire, de la cacher."

Ce "nouveau langage" a été adopté volon­tai­rement par les médias, mais si on veut un assor­timent officiel des direc­tives, on peut le trouver dans le Rapport Nakdi, un document rédigé par l’Autorité israé­lienne de la Radio et la Télévision.

Rédigée en 1972 et actua­lisée trois fois depuis, le rapport vise à "cla­rifier quelques-​​unes des règles pro­fes­sion­nelles qui régissent le travail d’un jour­na­liste." L’interdiction du terme "Jéru­salem Est" en fait partie.

Les limi­ta­tions ne sont pas cir­cons­crites à la géo­graphie. Le 20 mai 2006, la chaîne de télé­vision la plus popu­laire d’Israël, Channel 3, a rap­porté "un nouvel assas­sinat ciblé à Gaza, un assas­sinat qui pourrait réduire les tirs de Qassams" (376 per­sonnes sont mortes dans des assas­sinats ciblés, dont 150 étaient des civils qui n’étaient pas les cibles des assassinats).

Ehud Ya’ari, cor­res­pondant israélien pour les affaires arabes bien connu, s’est assis dans le studio et a dit : "L’homme qui a été tué est Muhammad Dahdouh, du Jihad Isla­mique (…). Cette opé­ration fait partie d’une autre guerre, la guerre pour réduire le nombre des acti­vistes Qassam."

Ni Ya’ari ni le porte-​​parole des IDF n’ont daigné parler des 4 civils pales­ti­niens inno­cents qui ont aussi été tués dans l’opération, et 3 griè­vement blessés, dont une petite fille de 5 ans, Maria, qui restera com­plè­tement para­lysée. Cette "omission", révélée par le jour­na­liste israélien Orly Vilnai, montre combien nous ne savons rien sur ce que nous croyons savoir.

Il est inté­ressant de noter que depuis que le Hamas contrôle la Bande de Gaza, l’un des nou­veaux termes dans les médias israé­liens est "Hamastan", un mot qui apparaît dans la section des nou­velles "sûres", la partie sacrée des journaux qui se vante de relater les faits, libre de toute subjectivité.

Le même s’applique à des mou­ve­ments comme le Hamas ou le Hez­bollah, qui sont décrits en hébreu comme des orga­ni­sa­tions et non comme des mou­ve­ments poli­tiques, ou partis. On ne donne jamais au mot "Intifada" son sens arabe de "révolte, sou­lè­vement" ; et Al-​​Quds, qui, lorsqu’il est utilisé par les poli­ti­ciens pales­ti­niens, fait réfé­rence aux "lieux saints de Jéru­salem Est", ou "Jéru­salem Est", est tou­jours uti­liser par les cor­res­pon­dants pour parler de "Jéru­salem", pour impliquer la déter­mi­nation pales­ti­nienne à s’emparer de la ville toute entière comme capitale.

Ce fut curieux d’observer les réponses des journaux à l’assassinat d’Imad Mough­niyeh, en Syrie, il y a deux semaines.

Chacun a cherché à sur­passer tous les autres dans les qua­li­fi­catifs : archi-​​terroriste, maître ter­ro­riste, ou le plus grand ter­ro­riste sur terre. Il a fallu quelques jours à la presse israé­lienne pour qu’elle arrête de célébrer les assassins de Mough­niyeh et pour com­mencer à faire ce qu’elle aurait dû faire en premier lieu : se poser la question des consé­quences de l’assassinat.

Le jour­na­liste Gideon Levy pense que c’est une ten­dance israé­lienne : "La liste des ’chefs ter­ro­ristes’ liquidés par Israël, de Ali Salameh à Abu Jihad en passant par Abbas Musawi et Yihyeh Ayash à Sheikh Ahmed Yassin et Abdel Aziz Rantisi (toutes ’opé­ra­tions’ qui nous célé­brons en grande pompe pendant un moment déli­cieux et enivrant), n’ont apporté que plus d’attaques ven­ge­resses dures et dou­lou­reuses contre Israël et les Juifs de par le monde."

Les cor­res­pon­dants israé­liens pour les affaires arabes doivent bien sûr parler arabe – beaucoup d’entre eux l’ont appris dans des écoles de l’administration de la sécurité – et ils doivent connaître l’histoire et la poli­tique du Moyen Orient. Et ils doivent être Juifs.

Les médias israé­liens juifs pré­fèrent embaucher des jour­na­listes qui parlent moyen­nement l’arabe plutôt que ceux dont c’est la langue mater­nelle, puisqu’ils seraient des citoyens pales­ti­niens d’Israël. Appa­remment, les jour­na­listes juifs sont mieux équipés que les Arabes israé­liens pour expliquer "ce que pensent les Arabes", les "objectifs des Arabes" ou "ce que disent les Arabes". Peut-​​être parce que les rédac­teurs savent ce que leur public veut entendre. Ou, plus important encore, ce que le public israélien ne préfère pas entendre.

Si les mots "occu­pation", "apar­theid" et "racisme" (sans parler de "citoyens pales­ti­niens d’Israël", "ban­toustans", "net­toyage eth­nique" et "Nakba") sont absents du dis­cours israélien, les citoyens israé­liens peuvent passer toute leur vie sans savoir avec quoi ils ont vécu.

Prenez le mot "racisme" (Giz’anut en hébreu). Si le par­lement israélien légifère que 13% des terres du pays ne peuvent être vendues qu’à des Juifs, alors c’est un par­lement raciste. Si en 60 ans le pays n’a eu qu’un ministre arabe, alors Israël a eu des gou­ver­ne­ments racistes. Si en 60 ans de mani­fes­ta­tions, les balles caoutchouc-​​acier et réelles n’ont été uti­lisées que contre les mani­fes­tants arabes, alors Israël a une police raciste. Si 75% des Israé­liens admettent qu’ils refu­se­raient d’avoir un voisin arabe, alors c’est une société raciste.

Mais en ne recon­naissant pas qu’Israël est un endroit où le racisme dessine les rela­tions entre les Juifs et les Arabes, les Juifs israé­liens se rendent eux-​​mêmes inca­pables de traiter le pro­blème, ou même de regarder en face la réalité de leurs propres vies.

Le même déni de réalité se retrouve dans l’évitement du terme "apar­theid". A cause de son asso­ciation avec l’Afrique du Sud blanche, les Israé­liens rechignent à uti­liser ce mot. Ce qui ne veut pas dire que c’est exac­tement le même type de régime qui a cours dans les Ter­ri­toires Occupés aujourd’hui.

Mais un pays n’a pas besoin de bancs "pour blancs seulement" pour être un Etat d’apartheid. L’apartheid, après tout, signifie "sépa­ration" et si, dans les Ter­ri­toires Occupés, les colons ont une route et que les Pales­ti­niens doivent en uti­liser d’autres ou des tunnels, alors c’est un réseau routier d’apartheid.

Si le mur de sépa­ration, construit sur des mil­liers de dunams de terres de Cis­jor­danie confis­quées, sépare les gens (dont les Pales­ti­niens entre eux), alors c’est un mur d’apartheid. Si dans les Ter­ri­toires Occupés deux sys­tèmes juri­diques sont en vigueur, un pour les colons juifs et l’autre pour les Pales­ti­niens, alors c’est une justice d’apartheid.

Et puis il y a les Ter­ri­toires Occupés eux-​​mêmes. Cela peut paraître extra­or­di­naire, mais il n’y a pas de "Ter­ri­toires Occupés" en Israël. Le terme est quel­quefois employé par un homme poli­tique ou un édito­ria­liste de gauche, mais dans la section des faits "sûrs", il n’existe pas. Par le passé, on les appelait "Ter­ri­toires admi­nistrés", de manière à cacher la réalité de l’occupation ; ensuite, ils ont été appelés "Judée et Samarie" ; mais aujourd’hui, dans les médias israé­liens de masse, ils sont appelés "Les Ter­ri­toires" (Ha-​​Shtachim).

Le terme aide à pré­server la notion que les Juifs sont les vic­times, le peuple qui n’agit qu’en légitime défense, la moitié morale de l’équation, et les Pales­ti­niens sont les agres­seurs, les sales types, les gens qui com­battent sans raison. Un exemple très simple l’explique : "Un citoyen des Ter­ri­toires a été pris en train de faire de la contre­bande d’armes." On peut com­prendre que des citoyens d’un ter­ri­toire occupé résistent à l’occupant, mais cela n’a plus de sens s’ils viennent juste "des Territoires".

Les jour­na­listes israé­liens ne sont pas incor­porés dans l’administration sécu­ri­taire, et on ne leur a pas demandé de faire plaisir à leurs audi­teurs en ce qui concerne la poli­tique mili­taire d’Israël. C’est volon­tai­rement, presque de manière incons­ciente, qu’ils observent des res­tric­tions – ce qui rend leurs pra­tiques encore plus dangereuses.

Pourtant, la majorité des Israé­liens trouvent que leurs médias sont trop à gauche, pas assez patriotes, pas du côté d’Israël. Et les médias étrangers sont pires. Pendant le premier Intifada, Avraham Hirschson, le Ministre des Finances de l’époque, a demandé que les antennes CNN d’Israël soient fermées, parce que c’étaient "des émis­sions par­ti­sanes et des pro­grammes ten­dan­cieux qui ne sont rien d’autres qu’une cam­pagne d’incitation contre Israël".

Des mani­fes­tants israé­liens ont demandé la fin de "la cou­verture peu fiable et géné­ra­trice de terreur de CNN" au profit de Fox News. Les Israé­liens, jusqu’à 50 ans, doivent faire un mois de service mili­taire de réserve par an. "Un civil est un soldat pendant ses 11 mois de per­mission", a dit Yigael Yadin, ancien Chef d’état-major israélien. Pour les médias israé­liens, il n’y a aucune permission.