Comment Israël a changé en 15 ans

Neve Gordon, lundi 23 juin 2008

L’occupation par Israël a spec­ta­cu­lai­rement changé au cours des qua­rante der­nières années et, en par­ti­culier, depuis l’éruption de la deuxième Intifada en 2000.

Cela m’a pris un moment avant de com­prendre pourquoi mon his­toire à propos de quelques inci­dents rela­ti­vement incon­sé­quents, qui eurent lieu il y a des années à mon lycée, ont eu un tel effet en 2006 sur les étudiants qui sui­vaient mes cours semes­triels d’automne.

L’une des mes anec­dotes se rap­portait à mes cama­rades de classe qui vivaient dans des colonies juives à la pointe nord de la péninsule du Sinaï. C’était en 1981 et, l’année sui­vante, on les força à quitter leurs maisons, à la suite des accords de paix israélo-​​égyptiens. Mais à ce moment-​​là, racontais-​​je à mes étudiants, l’évacuation ne sem­blait pas immi­nente, du moins pour les nom­breux ado­les­cents pour les­quels chaque année s’étendait inter­mi­na­blement. Une question par­ti­cu­lière qui nous pré­oc­cupait, poursuivais-​​je, était d’apprendre à conduire. J’ai décrit à mes étudiants comment mes amis des com­mu­nautés agri­coles situées dans le Sinaï et dans la petite ville de Yamit appre­naient à conduire dans la ville pales­ti­nienne de Rafah, et comment ils étaient les pre­miers à obtenir leur permis de conduire.

Mes étudiants du dépar­tement "poli­tique et gou­ver­nement" de l’Université Ben Gourion trou­vaient cette his­toire incom­pré­hen­sible. Ils ne pou­vaient tout sim­plement pas ima­giner des ado­les­cents israé­liens prenant des leçons de conduite en plein Rafah, qui, dans leurs esprits, n’est rien d’autre qu’un nid de ter­ro­ristes, un gruyère de tunnels pour faire entrer clan­des­ti­nement des armes depuis l’Egypte ; des armes uti­lisées par la suite contre des cibles israéliennes.

La dif­fé­rence d’âge moyenne entre mes étudiants et moi n’est que d’une quin­zaine d’année, mais la manière dont nous voyons les choses est radi­ca­lement dif­fé­rente. Lorsque j’étais lycéen à l’école agricole Eshel Hanasi, je ren­trais de l’école fré­quemment et stop, pour retourner chez moi à Beer Sheya, avec des taxis pales­ti­niens qui venaient de la Bande de Gaza. Dans le contexte actuel du conflit israélo-​​palestinien ceci est tout sim­plement inima­gi­nable. Aucun taxi des ter­ri­toires n’a l’autorisation d’entrer en Israël et même si d’une manière ou d’une autre ils par­ve­naient à obtenir une auto­ri­sation pour y entrer, les Juifs israé­liens seraient effrayés de le prendre.

Vingt ans en arrière, les Pales­ti­niens fai­saient partie inté­grante du paysage israélien, essen­tiel­lement en tant qu’ouvriers à bas salaires qui construi­saient des maisons, net­toyaient les rues et tra­vaillaient dans l’agriculture. Mais, ces der­nières années, ils ont lit­té­ra­lement disparu. Dans les années 80, la plupart des Israé­liens et des Pales­ti­niens pou­vaient voyager librement entre les ter­ri­toires et Israël et, à de nom­breux égards, ils se sen­taient en sécurité pour le faire. Actuel­lement, les Pales­ti­niens sont enfermés dans la Bande de Gaza et les Israé­liens n’ont pas le droit de pénétrer dans cette région. Les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie sont confinés der­rière une clôture de sépa­ration et seuls les colons juifs qui habitent là-​​bas peuvent voyager vers et depuis Israël.

La plupart de mes étudiants n’ont par consé­quent jamais parlé à des Pales­ti­niens des ter­ri­toires, sauf peut-​​être en tant que soldats durant leur service mili­taire. C’est pourquoi leur connais­sance des Pales­ti­niens est limitée à de courtes séquences mor­dantes de trois minutes au journal télévisé, qui rap­portent presque tou­jours des attaques pales­ti­niennes sur des cibles israé­liennes ou des attaques israé­liennes sur des villes palestiniennes.

En consé­quence, si la réaction de mes étudiants à ces expé­riences de mon ado­les­cence est com­pré­hen­sible, elle fait res­sortir une question cru­ciale qui est souvent négligée : que l’occupation par Israël a spec­ta­cu­lai­rement changé au cours des qua­rante der­nières années et, en par­ti­culier, depuis l’éruption de la deuxième Intifada en 2000. Une partie de ces chan­ge­ments, parmi les plus dom­ma­geables, sont la pour­suite de l’expansion des implan­ta­tions et la clôture her­mé­tique de la Cis­jor­danie et de la Bande de Gaza. Ces deux choses, à de nom­breux égards, ont conduit à la montée du Hamas. Elles sont souvent dis­cutées dans les médias et sont com­prises à juste titre comme faisant obs­tacle à la pos­si­bilité que les Israé­liens et les Pales­ti­niens par­viennent à un accord de paix, basé sur une solution à deux Etats. Le chan­gement qui n’est pra­ti­quement jamais men­tionné est l’absence actuelle de contact entre les Israé­liens ordi­naires (en oppo­sition aux soldats et aux colons) et les Palestiniens.

La bar­rière de sépa­ration, construite pro­fon­dément à l’intérieur des ter­ri­toires pales­ti­niens, sym­bolise le mieux ce chan­gement. L’un de ses nom­breux effets dévas­ta­teurs est la rupture quasi quo­ti­dienne entre les peuples. La der­nière géné­ration des deux côtés de la Ligne Verte ne voit plus ’l’autre’ comme un être vivant qui respire, mais plutôt en termes de sté­réo­types, souvent guidés par les pré­jugés et les idées racistes.

Par consé­quent, l’isolement entre les Juifs israé­liens et les Pales­ti­niens a servi les intérêts de tous ceux qui aime­raient décrire l’autre camp comme un ennemi per­pétuel et mortel.

Les effets de ce chan­gement ne devraient pas être sous-​​estimés. Dit sim­plement, il semble que la plus jeune géné­ration (juive) à l’intérieur d’Israël est moins encline à sou­tenir un diri­geant qui aura le courage d’initier un accord de paix juste basé le retrait complet der­rière les fron­tières de 1967, incluant la remise de Jérusalem-​​Est et une solution créative quel­conque pour les réfugiés palestiniens.

Ce qui est tra­gique, après 41 ans d’occupation, est que la solution à deux Etats semble être plus éloignée que jamais. La paix dans un tel contexte, ainsi que le militant pour la paix et ancien membre de la Knesset, Uri Avnery, l’argumente de façon convain­cante, est comme sur­monter un abîme. On ne peut pas la réa­liser avec des petites enjambées mais avec un grand saut. Les réac­tions de mes étudiants sug­gèrent que le fossé entre ces deux peuples ne fait que s’agrandir.