Combattre la « lèpre politique »

Michel Warschawski, Le Courrier, jeudi 18 août 2016

L’organisation non gouvernementale internationale d’entraide humanitaire World Vision est depuis une dizaine de jours au cœur d’une affaire… qui n’en est peut-être pas une. Les services de renseignement israéliens accusent cette respectable organisation, basée aux Etats-Unis, de financer le Hamas à Gaza. Son directeur à Gaza, Mohammad Halabi, a été arrêté le 15 juin dernier et inculpé pour atteinte à la sécurité d’Israël.

La communauté des ONG de développement dans les territoires palestiniens occupés et la plupart des journalistes sont dubitatifs quant à l’implication de World Vision dans toute forme de soutien au Hamas – et encore plus à sa branche armée, comme l’affirme l’acte d’accusation. Le coordinateur des Nations Unies pour l’aide humanitaire dans les territoires palestiniens occupés, Robert Piper, a déclaré à la presse : « Détourner de l’argent destiné au développement serait une trahison de la part d’un haut fonctionnaire de la confiance accordée par les directeurs et les donateurs. Tout le monde paiera cher pour un tel comportement si celui-ci est confirmé par un processus judiciaire digne de ce nom, il doit être fermement dénoncé. Les habitants vulnérables et désespérés de Gaza méritent mieux que cela. Nous attendons maintenant la décision de justice. M. Halabi a droit à un procès équitable. »

La journaliste israélienne Amira Hass a exprimé son étonnement face au manque de professionnalisme de certains de ses collègues de la grande presse, qui reprennent mot pour mot les informations du Shin Beit [service du renseignement intérieur israélien], alors que les faits tangibles sont des plus limités (Haaretz, 9 août 2016). Elle cite entre autres le rôle d’un ancien fonctionnaire de World Vision qui avait été licencié par M. Halabi pour faute grave, décision confirmée par la direction de l’organisation.

Parmi les fuites en provenance du Shin Beit, World Vision aurait fait parvenir au Hamas à Gaza des milliers de colis de nourriture et de produits d’entretien pour qu’ils soient distribués à la population locale. On peut légitimement se demander par quelle autre voie l’organisation aurait-elle pu faire parvenir son aide humanitaire à la population.

L’attaque contre World Vision n’est que le dernier épisode – pour l’instant – d’une campagne générale du gouvernement israélien contre tous ceux qui critiquent la politique israélienne, voire soutiennent les besoins humanitaires des Palestiniens. Une équipe gouvernementale vient d’être constituée au sein du Ministère des affaires stratégiques, à la tête de laquelle se trouve la directrice générale dudit ministère, Sima Waqnin. Avec un budget de 128 millions de shekels, le gouvernement veut « combattre l’image d’« Etat lépreux » d’Israël en développant, précise-t-elle, « un discours alternatif » à celui que diffusent ceux qui veulent salir le renom de l’Etat hébreu, en particulier la campagne BDS (boycott, désinvestissement et sanctions).

Première mesure proposée par Mme Waqnin : interdire l’entrée sur le territoire israélien de ceux qui appellent à des sanctions internationales contre Israël. Comme le souligne pertinemment l’éditorial du Haaretz, cette initiative marque un mauvais départ pour une campagne qui voudrait redorer le blason d’Israël : « Si c’est l’image internationale d’Israël qui préoccupe nos ministres, on peut leur dire avec certitude que des initiatives de ce genre [interdire l’entrée en Israël de militants] ne font qu’amplifier les effets dévastateurs de la « lèpre politique » dont Israël est atteint, quel que soit le discours mis au point par les experts du Ministère des affaires stratégiques pour tenter d’enjoliver la situation. Plutôt que d’inventer des projets stupides, ils feraient mieux de consacrer leur temps à la recherche d’une solution [à la réalité produite par cinquante ans d’occupation]. (Haaretz, 9 août 2016).