Colonisation juive en Palestine : L’AIPAC* mène le jeu

Ahmed Loutfi, jeudi 12 juin 2008

En réitérant sa volonté de construire de nou­velles colonies à Jéru­salem et de consi­dérer la ville unifiée comme sa capitale éter­nelle, Israël lance un défi à la com­mu­nauté inter­na­tionale, dont une Amé­rique au cœur de l’embarras et où le dernier mot semble appar­tenir au lobby sioniste [1].

Une véri­table machine infernale à ter­rasser la paix. Tel semble bien être le système israélien en marche. A l’heure où des efforts et média­tions tous azimuts sont déployés et que l’exécutif amé­ricain tente déses­pé­rément de par­venir à la moindre percée avant la fin du mandat du pré­sident George W. Bush, Israël enfonce le clou. Ainsi, il a relancé la semaine der­nière la colo­ni­sation à Jérusalem-​​Est, occupée et annexée, et déli­bé­rément, sans doute à la veille d’une nou­velle ren­contre entre son premier ministre Ehud Olmert et le pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbass.

Un des prin­cipaux négo­cia­teurs pales­ti­niens, Saeb Eraqat a aus­sitôt sévè­rement condamné à juste titre cette mesure, comme « toutes celles qui per­pé­tuent la colo­ni­sation ». Et de pré­ciser : « Les Etats-​​Unis doivent y mettre un terme. Il est clair que les efforts de paix vont être affectés par cela ». Et c’est là où le bât blesse. L’Amérique, la super­puis­sance mon­diale, celle qui est pra­ti­quement man­datée par toutes les parties pour trouver une solution ou même une petite issue, est bien loin de remettre son allié à l’ordre. Côté israélien, on a jubilé comme pour mieux défier les Pales­ti­niens et les pays arabes qui, comme l’Egypte, tentent de par­venir à une accalmie. Ainsi, Mark Regev, porte-​​parole du premier ministre Ehud Olmert, a dit que ces construc­tions « ne contre­di­saient nul­lement le pro­cessus de paix, puisqu’elles étaient prévues dans des quar­tiers juifs de Jéru­salem qui feront partie inté­grante d’Israël dans tout accord de paix ». Le maire de Jéru­salem, Ouri Lou­po­liansky, s’est pour sa part félicité de la relance de la construction à Jérusalem-​​Est, estimant qu’elle répondait « aux besoins urgents de loge­ments de la popu­lation juive ».

Israël a pour prin­cipal but d’assurer sa mainmise sur de grands blocs d’implantations en Cis­jor­danie et les quar­tiers juifs de Jéru­salem, à la faveur d’échanges ter­ri­to­riaux. Un vrai diktat en quelque sorte. Et l’Etat hébreu, comme il est d’accoutumée depuis la Nakba, veut imposer le fait accompli ; ainsi, plus de 200 000 Israé­liens ont été ins­tallés depuis 1967 dans une dou­zaine de quar­tiers de colo­ni­sation érigés à Jérusalem-​​Est.

Pourtant, la célèbre feuille de route, un plan inter­na­tional de paix lancé en 2003, prévoit notamment la fin des vio­lences et le gel de la colo­ni­sation juive. L’Etat hébreu, lui, considère l’ensemble de Jéru­salem comme sa « capitale unifiée et éter­nelle », ce que ne reconnaît pas la com­mu­nauté inter­na­tionale, et reste contraire aux dif­fé­rentes réso­lu­tions inter­na­tio­nales. Les pro­vo­ca­tions se suivent et se res­semblent : Olmert a affirmé que son pays exer­cerait sa sou­ve­raineté sur Jéru­salem « pour l’éternité (…). La sou­ve­raineté d’Israël sur la Jéru­salem his­to­rique et sainte durera pour l’éternité. Jéru­salem constitue le cœur du peuple juif ». Alors que des fac­tions pales­ti­niennes, à l’exemple du Hamas, sont décriées pour un langage inté­griste qu’on leur prête, voilà, Israël qui a recours à des argu­ments tout aussi fondamentalistes.

Passivité américaine

Côté amé­ricain, c’est juste une pro­tes­tation de pure forme. La Maison Blanche a mis en garde Israël contre la construction pro­grammée des 884 loge­ments à Jérusalem-​​Est indi­quant que la construction de telles colonies « exa­cerbe les ten­sions » avec les Pales­ti­niens. « Notre position sur les colonies est que nous ne pensons pas que de nou­velles colonies doivent être construites. Et nous savons que cela exa­cerbe les ten­sions quand il s’agit des négo­cia­tions avec les Pales­ti­niens », a déclaré la porte-​​parole de la Maison Blanche, Dana Perino.

Les Etats-​​Unis ont tou­jours condamné la colo­ni­sation et l’annexion de Jéru­salem, mais sans ini­tiative réelle. De plus, le can­didat démo­crate Barack Obama, que de nom­breux cercles moyen-​​orientaux concé­de­raient comme une sorte d’espoir pour une poli­tique amé­ri­caine nou­velle, a estimé mer­credi dernier que Jéru­salem devait « rester la capitale d’Israël » et « demeurer indi­vi­sible », lors d’un dis­cours à Washington devant les délégués de l’American Israel Public Affairs Council (AIPAC), le prin­cipal lobby pro-​​israélien aux Etats-​​Unis. Ce dis­cours du can­didat démo­crate, ouver­tement favo­rable à Israël, a ainsi abordé l’un des dos­siers les plus explosifs des pour­parlers israélo-​​palestiniens dans un point de vue plus roya­liste que le roi. Et Olmert l’a bien res­senti : il s’est empressé de qua­lifier les propos du can­didat démo­crate de « très émou­vants ». « Son appa­rition était très impres­sion­nante. Ses mots sur Jéru­salem étaient très émou­vants », s’est félicité M. Olmert en pro­clamant que si « Obama est élu, nous dis­cu­terons avec lui de toutes les ques­tions si et quand elles sont soulevées ».

Par souci de neu­tralité, l’ambassadeur d’Israël à Washington a, lui, fait plus. « Les dis­cours que les trois can­didats à la pré­si­dence amé­ri­caine (Barack Obama, Hillary Clinton pour les Démo­crates et John McCain pour les Répu­bli­cains) ont pro­noncés devant les délégués de l’AIPAC ont été très impor­tants et très encou­ra­geants », a affirmé Dan Meridor à la Radio publique. Le diplomate a aussi minimisé la portée des décla­ra­tions de M. Obama en rap­pelant que le « Congrès a reconnu à plu­sieurs reprises dans le passé Jéru­salem réunifiée comme capitale d’Israël, alors que l’Administration amé­ri­caine faisait preuve de plus de pru­dence ». Il faisait ainsi allusion au projet souvent évoqué par des pré­si­dents amé­ri­cains, mais jamais réalisé, de trans­férer l’ambassade des Etats-​​Unis à Jéru­salem. Du côté pales­tinien, le pré­sident Mahmoud Abbass ainsi que les isla­mistes du Hamas ont dénoncé les propos du can­didat démocrate.

« Nous rejetons ces propos. Jéru­salem est l’un des dos­siers en cours de négo­ciation. Tout le monde sait par­fai­tement que Jérusalem-​​Est a été occupée en 1967 et nous n’accepterons pas un Etat sans Jéru­salem, cela doit être clair », a affirmé Mahmoud Abbass. Face à la colère des diri­geants pales­ti­niens, Obama a mis le len­demain un bémol au soutien apporté la veille à Israël sur la question de Jéru­salem. « Evi­demment, il reviendra aux parties de négocier sur ces ques­tions. Et Jéru­salem fera partie de ces négo­cia­tions », a dit le sénateur de l’Illinois sur CNN.

[1] *Ame­rican Israel Public Affairs Council (AIPAC), le prin­cipal lobby pro-​​​​israélien aux Etats-​​​​Unis