Colonisation juive en Palestine : "L’Histoire est trompeuse"

Gershom Gorenberg, mardi 7 octobre 2008

L’installation [de Juifs dans la colonie] de Kfar Etzion, il y a 41 ans cette semaine, est tenue pour le premier exemple du mode d’action des colons : leur manière d’imposer leur volonté à un gou­ver­nement hésitant. Les docu­ments montrent qu’il n’en fut pas exac­tement ainsi.

L’Histoire est parfois trom­peuse – du moins telle qu’elle est fami­lière à beaucoup. A l’exemple de Kfar Etzion, établi, il y a 41 ans cette semaine, comme la pre­mière colonie israé­lienne en Cisjordanie.

Dans la conscience du public, Kfar Etzion a joué un double rôle. D’un côté, il était considéré comme l’ultime colonie du consensus, dans la mesure où ceux qui s’y établis­saient reve­naient en un lieu où était le kib­boutz jusqu’à sa chute avec les autres colonies du Goush Etzion, à la veille de la création de l’Etat. Même de vieux oppo­sants à la colo­ni­sation des Ter­ri­toires [occupés] étaient portés à sourire, à lever les épaules et à dire : « Le Goush Etzion, c’est autre chose ». D’un autre côté, Kfar Etzion est perçu comme le début du mou­vement de la colo­ni­sation reli­gieuse messianique.

Dans la nar­ration qui a cours aussi bien parmi les sym­pa­thi­sants de ce mou­vement que chez ses oppo­sants, un groupe de jeunes gens reli­gieux est parvenu à imposer sa volonté à un gou­ver­nement hésitant à la tête duquel se trouvait Lévi Eshkol. Il y avait là la marque de tout ce qui allait suivre. Si ce n’est que cette conception répandue du retour dans le Goush Etzion s’appuie sur des erreurs et des tromperies.

Ceux qui se sont ins­tallés à Kfar Etzion n’avaient pas fait plier Eshkol. Sans le savoir, ils ont forcé une porte ouverte. Comme en témoignent des docu­ments d’archives, Eshkol avait mené un typique débat avec lui-​​même au cours de l’été 1967 pour en arriver à la ferme décision de pousser à l’installation à Kfar Etzion. En juillet de la même année encore, lorsqu’il avait reçu une note tout à fait secrète sur les options concernant l’avenir de la Cis­jor­danie, Eshkol n’avait ajouté, dans la marge, qu’une seule note portant sur le Goush Etzion et sur Beit Ha’arava, un kib­boutz qui avait été aban­donné en 1948.

Eshkol, qui était un homme du mou­vement de la Colo­ni­sation Tra­vailleuse, était déjà inté­ressé par le réta­blis­sement des colonies perdues. En sep­tembre, Eshkol recevait – à sa demande, semble-​​t-​​il – un rapport de l’Agence Juive à propos du fon­dement écono­mique d’une colo­ni­sation du Goush Etzion. Dans le même temps, il recevait secrè­tement un avis portant sur les aspects juri­diques d’une ins­tal­lation dans les Ter­ri­toires [occupés] en général et dans le Goush Etzion en par­ti­culier. Quelques jours plus tard, il annonçait au gou­ver­nement qu’il auto­risait un groupe ori­gi­naire du Goush Etzion de s’établir là-​​bas.

L’avis juri­dique sur lequel s’appuyait Eshkol avait été rédigé par Theodor Meron, le conseiller juri­dique du Ministère des Affaires étran­gères. Meron, un rescapé du génocide, titu­laire d’un doc­torat en droit de l’Université de Harvard, était à l’époque le plus éminent spé­cia­liste en droit inter­na­tional au service de l’Etat. Dix ans plus tard, il fut nommé à un poste aca­dé­mique aux Etats-​​Unis et est devenu, dans son domaine, une autorité de répu­tation inter­na­tionale. Il siège actuel­lement comme juge au Tri­bunal Pénal Inter­na­tional pour l’ex-Yougoslavie. Son statut dans le monde du droit confère un poids par­ti­culier à ce qu’il disait il y a 41 ans. Lorsque Meron avait com­mu­niqué son avis au cabinet du Premier ministre, il y avait joint un condensé suc­cinct : « Ma conclusion est qu’une colo­ni­sation civile dans les ter­ri­toires détenus contre­vient aux dis­po­si­tions expli­cites de la qua­trième Convention de Genève ».

Pour le dire plus sim­plement, Meron aver­tissait que la colo­ni­sation dans les Ter­ri­toires [occupés] était par­fai­tement illégale. L’argument selon lequel la Cis­jor­danie ne serait pas un ter­ri­toire occupé « normal » ne vien­drait pas à l’appui d’Israël sur la scène inter­na­tionale, écrivait-​​il. D’un autre côté, disait-​​il, la colo­ni­sation « par des corps mili­taires » était permise, si elle avait un « caractère tem­po­raire et non pas permanent ».

Eshkol a exploité cette ouverture que lui laissait cet avis juri­dique. A la popu­lation et à la repré­sen­tation israé­lienne à l’ONU, on expliqua qu’une colonie de Nahal allait être fondée. Un ordre mili­taire secret remontant au jour de l’établissement de la colonie, le 27 sep­tembre 1967, établissait que le lien entre Kfar Etzion et Nahal consti­tuait « une ‘cou­verture’ pour les besoins de la bataille diplo­ma­tique », mais que « il n’y a aucune intention de faire prendre par l’armée des mesures concrètes en vue de concré­tiser cette ‘cou­verture’ ». C’était une super­cherie, sur ordre, des­tinée à cacher une vio­lation au droit international.

Les vétérans du Goush, ainsi que la seconde géné­ration, n’étaient pas au courant de l’activité d’Eshkol der­rière l’écran du secret et ont inter­prété sa décision comme une réponse à leurs pres­sions. Le sou­venir des poli­ti­ciens laïcs se laissant « entraîner » par les colons s’était fixé dans la conscience de la popu­lation. Ce sou­venir dis­simule la col­la­bo­ration établie de fait entre eux.

Mais l’auto-illusion la plus fon­da­mentale s’accompagnait d’un sen­timent qui a motivé la décision d’une réins­tal­lation dans le Goush Etzion et forgé le consensus entourant la question de cette colo­ni­sation. Le sen­timent en question assurait que ceux qui avaient perdu leurs maisons y retour­ne­raient. Les loca­lités qui étaient tombées ou qui avaient été aban­données et gravées dans la mémoire nationale, il fallait les réoc­cuper. Et si les réfugiés eux-​​mêmes ou leur des­cen­dants devaient ne pas être inté­ressés par un tel retour, d’autres Juifs « retour­ne­raient » sur place.

Autrement dit, le droit au retour des réfugiés de 1948 devenait quelque chose qui allait de soi tant qu’il s’agissait de réfugiés juifs. C’est devenu une position poli­tique, diplo­ma­tique : dans les négo­cia­tions, il ne serait venu à l’esprit d’aucun repré­sentant israélien de renoncer au Goush Etzion. Le camp arabe devait com­prendre notre atta­chement sen­ti­mental à ce lieu. C’était une pensée stra­té­gique à l’eau de rose et dan­ge­reuse. Y a-​​t-​​il rien de plus stupide que l’obstination israé­lienne à la réou­verture du dossier de 1948 et au retour de tous les réfugiés chez eux ?

La vraie his­toire de Kfar Etzion est l’histoire d’une col­la­bo­ration entre les colons et la direction de l’Etat qui voyait dans la colo­ni­sation une valeur sacrée. C’est l’histoire d’une super­cherie, d’une opé­ration qu’on savait par avance illégale et d’une pensée poli­tique chan­ce­lante. C’est pré­ci­sément en cela qu’elle était la marque, le symbole de tout ce qui allait suivre.