Colonisation ; "Mots choisis"

Dan Ephron, mercredi 15 juillet 2009

Comment vendre aux Amé­ri­cains l’idée des implan­ta­tions israé­liennes ? Un spé­cia­liste de l’opinion publique donne ses conseils sur la meilleure façon de s’y prendre.

Comment faire pour vendre au peuple amé­ricain l’idée selon laquelle Israël a le droit de conserver, voire d’étendre, les implan­ta­tions juives en Cis­jor­danie ? Soyez positif. Quittez le terrain des implan­ta­tions et parlez de paix. Invoquez le net­toyage ethnique.

Ce sont trois des recom­man­da­tions de Frank Luntz, consultant en poli­tique et spé­cia­liste de l’opinion publique, dans une étude interne réa­lisée pour The Israel Project (TIP), un groupe basé à Washington, sur les méthodes les plus effi­caces pour parler aux Amé­ri­cains du conflit entre Israé­liens et Pales­ti­niens. Ce document de 117 pages, titré The Israel Project’s 2009 Global Lan­guage Dic­tionary (Lexique global 2009 du Projet Israël), et com­mandé par cette orga­ni­sation à but non lucratif dont le but est de pro­mouvoir la vision israé­lienne de la question, est arrivé jusque dans les mains de Newsweek. On y trouve des cha­pitres tels que "Comment évoquer les ques­tions de l’autogouvernement pales­tinien et de la pros­périté pales­ti­nienne" et "Le langage de la lutte contre la nucléa­ri­sation de l’Iran".

Le rapport est parsemé d’encarts en gras bap­tisés "les mots qui fonc­tionnent" et "les mots qui ne fonc­tionnent pas", à côté de conseils rhé­to­riques tels que "ne parlez pas de religion" et "quelle que soit la question, répondez par un message pro israélien pro­ductif". Ensemble, les dix-​​huit cha­pitres consti­tuent un aperçu fas­cinant sur la façon dont Israël et ses par­tisans essaient d’orienter le débat public en leur faveur.

On peut trouver l’intégralité du rapport ici.

Interrogé sur le document, le fon­dateur et pré­sident de TIP, Jen­nifer Laszlo-​​Mizrahi a indiqué à Newsweek qu’il était fondé sur des son­dages et des entre­tiens avec des groupes de dis­cus­sions, et servait à for­muler des stra­tégies de com­mu­ni­ca­tions. Selon elle rétablir la vérité sur les implan­ta­tions dans le public est par­ti­cu­liè­rement important. "L’idée qui prévaut chez quelques-​​uns à Washington selon laquelle on obtiendra la paix en faisant pression sur Israël pour obtenir des conces­sions sur les implan­ta­tions est mal­heu­reu­sement à très courte vue".

La question des implan­ta­tions est la prin­cipale source de fric­tions entre les Etats-​​Unis et Israël depuis l’accession en mars de Ben­jamin Neta­nyahu au poste de premier ministre d’Israël. Le pré­sident Obama a indiqué qu’il voulait un arrêt total des construc­tions dans les com­mu­nautés juives de Cis­jor­danie. Environ 300000 Israé­liens vivent dans des implan­ta­tions établies en Cis­jor­danie, sans compter Jéru­salem est. Les Pales­ti­niens consi­dèrent la région comme le cœur de leur futur état.

Luntz, qui a prin­ci­pa­lement conseillé dans le passé des can­didats Répu­bli­cains, semble avoir testé divers mes­sages sur les groupes de dis­cussion. Il en conclut que "l’opinion publique est hostile aux implan­ta­tions", même chez ceux qui sou­tiennent Israël. "Rien n’est plus délicat à faire passer de façon efficace chez les Amé­ri­cains d’opinion neutre qu’un message en faveur des implan­ta­tions", écrit Luntz. "Pour que cette conclusion soit tout à faire claire : de nom­breux leaders israé­liens ou juifs amé­ri­cains ont essayé, mais le public amé­ricain et européen a rejeté qua­siment tout ce que nous avons pu pro­poser". Luntz n’a pas donné suite aux demandes de com­men­taires de Newsweek.

Le rapport cite trois argu­ments par­ti­cu­liè­rement inef­fi­caces qu’avancent souvent les offi­ciels israé­liens pour défendre les implantations :

(1) L’argument reli­gieux : "Citer la bible pour défendre les implan­ta­tions actuelles aura l’effet exac­tement opposé. Idem chez les membres de votre public de religion juive : ils répu­gneront à toute ten­tative d’exploiter la bible pour jus­tifier les implantations".

(2) L’argument de la pro­priété : "Parmi les lec­teurs de ce document, cer­tains rejet­teront ce conseil pour des raisons idéo­lo­giques, mais pro­clamer qu’Israël est "pro­prié­taire" des terres qui hébergent les implan­ta­tions n’aura pour effet chez la plupart des audi­teurs qu’un rejet de tout ce que vous pourrez dire ensuite. Les nuances séman­tiques sont impor­tantes, c’est vrai, mais quand on rec­tifie sys­té­ma­ti­quement le dis­cours pales­tinien en rem­plaçant "ter­ri­toires occupés" par "ter­ri­toires contestés", il faut accepter le fait que les implan­ta­tions soient également des ter­ri­toires contestés".

(3) L’argument du bouc émis­saire : "Déclarer que les Pales­ti­niens et d’autres groupes arabes exploitent la question des implan­ta­tions pour y gagner un avantage poli­tique est peut-​​être vrai, mais ne légitime en rien la poli­tique israélienne".

Dans son rapport, Luntz, définit le "meilleur argument en faveur des implan­ta­tions" comme celui qui tra­cerait un parallèle entre les com­mu­nautés arabes en Israël et les colons juifs en Cis­jor­danie — et iden­ti­fierait l’idée de l’évacuation des juifs à une forme de racisme. "L’idée selon laquelle là où il y a des Pales­ti­niens, il ne saurait y avoir de Juifs, que cer­taines zones doivent être libres de toute pré­sence juive est une idée raciste" suggère-​​t-​​il de dire. "Nous ne disons pas qu’il faut net­toyer Israël de tous les Arabes. Ils sont citoyens d’Israël. Ils béné­fi­cient des mêmes droits. Nous ne com­prenons pas pourquoi la paix requiert que toute zone pales­ti­nienne doive subir une sorte de net­toyage eth­nique visant à en retirer tous les Juifs. Nous ne l’acceptons pas. Le net­toyage pra­tiqué par un des camps contre l’autre camp est inacceptable".

Pour Luntz, il est un argument qui fait du tort à la cause israé­lienne : la poli­tique de l’état hébreu de res­triction de la construction de loge­ments arabes à Jeru­salem Est. "Les argu­ments légi­timant la démo­lition de loge­ments pales­ti­niens en raison du non-​​respect du code de l’urbanisme en vigueur à Jeru­salem sont si mal passés auprès des groupes de dis­cussion que nous n’allons même pas leur consacrer un encart "les mots qui ne fonc­tionnent pas". Les Amé­ri­cains détestent leurs ser­vices locaux d’urbanisme, qui leur disent là où ils peuvent ou non implanter une piscine ou construire une clôture. Inutile d’ajouter cette hos­tilité à vos propres soucis de cré­di­bilité. Pire encore, évoquer une "vio­lation du code de l’urbanisme" quand une télé­vision filme la des­truction d’une maison qui paraît plus ancienne que l’état moderne d’Israël est une catas­trophe pure et simple".