Colère et las­situde dans le camp de réfugiés pales­ti­niens de Shoufat, près de Jérusalem

Michel Bôle-​​Richard, jeudi 1er janvier 2009

Après le check-​​point qui conduit à l’entrée du camp de réfugiés de Shoufat à la péri­phérie de Jérusalem-​​Est, tout est noir. La rue n’est plus qu’un lit de cailloux à travers les­quels coule une suie pro­venant des pneus que les mani­fes­tants brûlent chaque jour depuis le 27 décembre, pour pro­tester contre "le carnage de Gaza".

En haut d’un escar­pement, une ving­taine de très jeunes Pales­ti­niens lancent des pierres sur les forces de police en contrebas. Presque tous ont moins de 15 ans. Plu­sieurs ont le visage dis­simulé par des cagoules et des kef­fiehs. Cer­tains manient la fronde. "Nous défendons notre nation. Nous pro­testons contre ce qui se passe à Gaza. Nous voulons libérer notre pays. Que l’on nous donne des armes et nous allons tous les tuer."

Mais leurs pierres sont loin d’atteindre la jeep qui leur fait face et les forces de police impor­tantes prêtes à toute éven­tualité. Ces jeunes garçons jouent à la guerre contre des hommes bien armés qui les main­tiennent à dis­tance par des balles en caou­tchouc et des gre­nades lacry­mo­gènes. Depuis samedi, il y a eu une cin­quan­taine de blessés et des arres­ta­tions. Des membres des forces de sécurité israé­liennes en civil, vêtus à la pales­ti­nienne, vont cueillir ces pro­tes­ta­taires qui rêvent d’en découdre. "Nous ne crai­gnons que Dieu", dit l’un d’eux en réclamant un briquet pour mettre le feu à une mon­tagne de détritus afin "d’enfumer" ceux qu’ils appellent "les envahisseurs".

"Les juifs nous ont expulsés de la vieille ville de Jéru­salem pour nous mettre ici et ils nous main­tiennent dans la ligne de mire de leur fusil, pro­teste une vieille dame qui sou­haite que tous ces jeunes rentrent chez eux pour éviter de nou­veaux drames. Mais il n’y a rien à leur dire. Ils sont bou­le­versés par la situation à Gaza. Tout le monde l’est ici et il faut bien que d’une manière ou d’une autre nous mon­trions notre désaccord." "Comment est-​​il pos­sible d’accepter cela ?", s’indigne Abou Moussab, un commerçant.

"Comment peut-​​on tolérer que l’on tue 400 per­sonnes en trois jours et que l’on rase toutes les infra­struc­tures parce qu’elles appar­tiennent à une orga­ni­sation que l’on n’aime pas. Dans quel monde vivons-​​nous !", enchaîne un client ulcéré par la mol­lesse des réac­tions inter­na­tio­nales. "Quel est le prix d’un enfant pales­tinien face à celui d’un Israélien ?" s’interroge cet homme. "Lorsque l’on songe à tout le tapage qui a été fait autour de l’attaque de Bombay et que l’on ne condamne pas ce qui est en fait un attentat délibéré contre le peuple pales­tinien, l’on est en droit de se poser des ques­tions", poursuit-​​il.

Après les quelques jours de tur­bu­lences qui ont suivi le déclen­chement de l’opération "Plomb durci", la vie reprend petit à petit son cours normal dans le camp de Shoufat comme ailleurs en Cis­jor­danie. Mais le res­sen­timent est tou­jours vivace. A Qalandia, le check-​​point qui conduit à Ramallah, des pro­tes­ta­taires tentent de main­tenir la flamme de la révolte en lançant des pierres contre les véhi­cules mili­taires et les forces de sécurité israé­liens. Une expression de soli­darité pour les vic­times de Gaza. "Que peut-​​on faire d’autre ? se demande un mani­festant. Il faut montrer qu’Israël ne peut pas faire ce que bon lui semble. Le droit de résister au blocus et à l’occupation est un droit légitime."

Est-​​ce le début d’une troi­sième intifada ? Samy Mohammed Ali n’y croit pas. "Les gens sont fatigués de la vio­lence. Ils aspirent à une vie pai­sible. Ils veulent la paix et la tran­quillité mais les Israé­liens ne veulent pas les leur donner, car ils veulent tout conquérir, tout contrôler. (…) Nous sommes presque habitués à tous ces mas­sacres depuis le temps qu’il y en a." Et d’accuser : "Les Pales­ti­niens crèvent mais tout le monde s’en fiche, les diri­geants arabes comme les leaders occi­dentaux." Tous avouent leur impuis­sance, leur dénuement face au drame vécu pendant ce temps à Gaza.

"Comment le monde entier peut-​​il tolérer qu’un mas­sacre succède à un blocus ? Car le blocus est à l’origine de tout. Et ce sont des inno­cents qui payent. Ce n’est plus une punition col­lective, c’est un enfer insup­por­table, crie Naji Al-​​Qam. Je croyais avoir tout vu. Et bien non, et j’espère que le pire n’est pas à venir." Dans le camp de Shoufat, plus per­sonne ne croit en Mahmoud Abbas, pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne. Plus per­sonne ne croit dans la création pro­chaine d’un Etat pales­tinien. Plus per­sonne ne croit vraiment à la pos­si­bilité d’une paix. Chacun essaie de sur­vivre au jour le jour.