Clics et déclics (Les Palestiniens, un livre d’Elias Sanbar)

Yvette Reynaud-​​Kherlakian - Pour La Palestine n°43, dimanche 5 décembre 2004

Culture /

Ce livre est une réflexion sub­jective sur l’image des Pales­ti­niens " écrit Elias Sanbar. On ne saurait mieux pré­senter ce qui fait la sub­stance -texte et photographies-​​ de l’ouvrage et son approche - à la fois his­to­rique et sin­gu­lière - du destin de la Palestine…

"Ce livre est une réflexion sub­jective sur l’image des Pales­ti­niens " écrit Elias Sanbar. On ne saurait mieux pré­senter ce qui fait la sub­stance -texte et photographies-​​ de l’ouvrage et son approche - à la fois his­to­rique et sin­gu­lière - du destin de la Palestine et des Pales­ti­niens à partir du moment où ils deviennent objets pho­to­gra­phiques, donc des modèles que le pho­to­graphe, naïf ou retors, retaille à l’aune de son regard. C’est dire que la moisson de pho­to­gra­phies faite par Elias Sanbar n’est pas traitée comme l’échantillonnage -sur plus d’un siècle et demi-​​ d’une réalité pales­ti­nienne toute constituée et qui serait enfin rendue visible par la dupli­cation de l’image mais comme le signe de pré­sences, d’absences, de pos­sibles à décrypter. Elias Sanbar se réclame de Jean-​​Luc Godard pour qui toute image, à la façon d’une carte postale, contient " présent, futur et passé " : celui qui écrit et le des­ti­na­taire sont imbriqués dans le choix et le contenu de l’image, laquelle est seulement le dépôt ins­tantané de rela­tions qui bougent dans l’espace et dans le temps. Le clic de l’appareil est ainsi le signal d’une ren­contre entre un oeil et ce qu’il voit. L’analyse d’Elias Sanbar pro­voque le déclic mental qui nous fait balayer -et traverser-​​ la surface de l’image pour chercher la Palestine des Pales­ti­niens sous la Palestine pré­sentée - ou plutôt repré­sentée - par le photographe.

Car nous sommes les des­ti­na­taires - d’abord étonnés mais vite conquis - de ces images choisies et légendées selon l’intelligence cri­tique de l’historien d’aujourd’hui et la sen­si­bilité d’un Pales­tinien qui nous invite, pudi­quement, à feuilleter avec lui son " album de famille ".

"Hors du lieu, hors du temps "

Etrange album de famille, en vérité : il ne montre d’abord (pages 36 à 103) qu’un décor -pay­sages, ruines, édifices religieux-​​ où l’homme figure inci­demment et comme pour sug­gérer la pré­sence de plus grand que lui ; et il se referme presque sur le face-​​à-​​face (ô combien sym­bo­lique !) du Mur qui masque le paysage et de l’olivier qui le garde. Le destin des Pales­ti­niens serait-​​il d’être à jamais interdits de Palestine ?

La Palestine, pour le pho­to­graphe occi­dental et chrétien d’une bonne partie du XIXe siècle, c’est d’abord la terre de l’Ancien et du Nouveau Tes­tament, marquée par la Révé­lation. Cette attitude révé­ren­cieuse s’exaspère avec la volonté de prouver -contre Darwin-​​ la vérité his­to­rique des épisodes les plus mar­quants de la Révé­lation judéo-​​chrétienne. Il ne suffit plus alors de res­pirer Dieu dans la conso­nance des textes sacrés et des lieux que l’on par­court ; la terre est sommée de dégorger les ves­tiges attestant l’accord de la foi et de la science : l’archéologie se fait ins­trument de lutte contre l’impiété d’une cer­taine science.

Les Pales­ti­niens dans tout cela ? Ils ne sont guère qu’un épiphé­nomène - négligeable-​​ d’une his­toire vouée au dévoi­lement de la trans­cen­dance. Elias Sanbar insiste sur ce déni - métaphysique-​​ plus radical que l’indifférence ou l’hostilité du regard colonial ordi­naire. C’est d’ailleurs en Palestine que la conquête colo­niale se lestera d’un nouveau mes­sia­nisme dont le sio­nisme ne tardera pas à prendra la relève, lui qui pré­tendra rendre " à un peuple sans terre, une terre sans peuple "…

La Palestine " revi­sitée " par Francis Frith et tant d’autres, c’est bien d’abord une terre " hors du lieu, hors du temps ".

"La vie plus forte "…

Mais ils sont là, pourtant, les Pales­ti­niens, dans leurs ori­peaux ou leurs atours, leurs acti­vités jour­na­lières ou fes­tives. C’est que, très vite, les visi­teurs se font plus nom­breux et se diver­si­fient ; la tech­nique pho­to­gra­phique pro­gresse, se com­mer­cialise en cartes pos­tales grand public et les autoch­tones s’en emparent. De la page 105 à la page 133, nous assistons à l’irruption profane - dans la cadre de cette même Terre Sainte - du per­sonnage pales­tinien dans tous ses états : émir cha­marré, femmes alan­guies, musi­ciens, fumeurs ou fumeuses de nar­ghilé, dan­seurs, voire artisans ou paysans… Certes, il s’agit d’abord de titiller la curiosité occi­dentale et pour ce faire, on choisit, on favorise la pose en studio ou la com­po­sition de plein air. Si l’intérêt pro­prement eth­no­lo­gique pointe çà et là, il dis­paraît très vite sous la miè­vrerie folk­lo­rique et surtout la confection du stéréotype.

Elias Sanbar en fait une démons­tration écla­tante en jux­ta­posant " trois por­traits, deux regards " pages 132 et 133. A gauche, deux por­traits de 1880 : celui d’une Indienne, Daisy et de " la mariée de Bethléem " (on retrouvera cette der­nière, coloriée mais tou­jours impavide à la page 203). Lieux et pho­to­graphes sont évidemment dis­tincts mais c’est le même regard qui com­mande l’ordonnance du décor et la pré­sence massive, obtuse des deux femmes : elles sont là mais elles n’existent pas. Le bonheur de ren­contrer - à droite - la radieuse maternité d’une jeune femme pales­ti­nienne n’en est que plus vif ; le pho­to­graphe est pales­tinien et il mérite que l’on retienne son nom : Khalil Raad. Avec lui, on suit avec ten­dresse la décli­naison fami­lière de la pré­sence des Pales­ti­niens en Palestine entre 1890 et 1948.

Je lutte, donc je suis

Laquelle pré­sence pourtant conti­nuera - et continue - à ne pas aller de soi. Avec la bana­li­sation de l’image pho­to­gra­phique (la boîte Kodak indi­vi­duelle est inventée en 1886), la vision exté­rieure de la réalité pales­ti­nienne reste pri­son­nière d’un regard qui va de la nos­talgie du " paradis perdu " à la volonté d’un remo­delage à l’occidentale. A partir de 1887, grâce à un procédé com­plexe, on s’applique à colorier inno­cemment ? parfois bien joliment (pp. 190 à 250) les images d’une région aux contours incer­tains, comme échappée des mains de Dieu et qui rêve, à la lisière d’une exis­tence menacée. C’est que l’histoire, qu’on a pu croire momifiée en ces lieux après l’échec des Croi­sades, va se remettre bruyamment en marche. La longue pré­sence ottomane avait poli­ti­quement engourdi la région plus qu’elle ne l’avait bru­ta­lisée. Elle va laisser place au mandat bri­tan­nique et à la colo­ni­sation sio­niste, impa­tientes, elles, sen­sibles dans toutes les fibres de la vie locale, et étrangères.

La pho­to­graphie se gorge alors de défilés mili­taires, de récep­tions d’ambassades, d’assemblées poli­tiques, de reli­gieux chré­tiens -autoch­tones ou mis­sion­naires occidentaux-​​ qui happent ou recouvrent le visage pales­tinien. Mais " entre sabre et gou­pillon " - et mon­da­nités - se forge un nouveau per­sonnage du " pays vivant " : le com­battant qui à son tour va imposer son image. Pour preuve, attardons-​​nous un instant, comme plus haut, et tou­jours avec Elias Sanbar, sur la com­pa­raison de trois pho­to­gra­phies (pp. 260 et 261).

La photo de gauche (1936) repré­sente des chefs de maquis pales­ti­niens ; celle de droite (1911) Pancho Villa et ses proches ; celle du milieu (1937) des digni­taires bri­tan­niques dans les jardins du haut-​​commissariat à Jéru­salem. Ce qui saute aux yeux, c’est l’identité de posture et d’expression des guer­riers pales­ti­niens et mexi­cains : même ali­gnement frontal d’hommes soli­dement campés devant l’objectif avec armes et regard. " La pose est ici synonyme de spon­ta­néité " dit fort jus­tement Elias Sanbar. Les hommes de la photo cen­trale, eux, forment un groupe dis­tendu ; ils se sont laissés pho­to­gra­phier mais sont trop absorbés par leur réci­procité pour vouloir s’imposer à l’objectif. Ils ont, ou croient avoir, ce que les com­bat­tants reven­diquent : la liberté de dis­poser assez d’eux-mêmes pour entrer sou­plement dans le maillage des rela­tions humaines…

" L’avenir dure longtemps "  [1]

Cette liberté-​​là est tou­jours à conquérir. Certes, " l’album de famille " four­mille désormais de Pales­ti­niens qui se montrent et qui sont montrés. C’est que leur his­toire, long­temps occultée, éclate d’une ampleur tra­gique, quasi inso­lente, au fur et à mesure que la terre, leur terre, leur est davantage refusée. Depuis 1948 en effet, cette his­toire égrène mas­sacres, exils, misère des camps, spo­lia­tions, vio­lences de l’occupation, inti­fadas, attentats-​​suicides… Regardez (page 294) cette rangée de fillettes endormies (il y a pourtant ici et là un regard qui pétille, un fou rire qui se cache), tassées comme des poupées de son dans un dortoir de fortune ; regardez (pp. 296 à 303) les camps de toile, de cubes de par­paings, de bicoques erra­tiques mais où la menthe et le basilic poussent dans des bidons de tôle. Et regardez aussi (pp. 303 à 323) les images -souvent très belles-​​ de l’hagiographie du malheur : portage de l’eau, mater­nités, vie fami­liale, gravité et joie de l’étude ; les Pales­ti­niens, assistés, sont désormais au centre de la vision évan­gé­lique des assis­tants pour témoigner de la dignité des vic­times. Tournez les pages pour retrouver le com­battant : il s’affiche avec panache en dépit de la puis­sance de l’ennemi. Mais la nakba n’en finit pas de durer.

L’avenir aussi. L’album de famille se clôt sur deux pages d’enfants pales­ti­niens dont la tête sort de la corolle d’un vêtement rebroussé (par le vent de l’histoire ?). Aujourd’hui, plus que jamais, les Pales­ti­niens sont mis à mal par la bru­talité de la poli­tique israé­lienne. Dans les années 90, un habitant de Gaza disait à la jour­na­liste israé­lienne Amira Hass : " Ne crois pas que tu nous vois vraiment. Nous ne sommes qu’une image. A l’intérieur, tout est vide ". Conquise à grand peine sur l’indifférence ou le refus des autres, l’image de soi risque en effet de s’épuiser dans la lutte sans fin pour la simple survie. Elias Sanbar salue " la visi­bilité retrouvée " de son peuple. Pourtant aucun des huit enfants des der­nières pages ne sourit ; il y a dans le regard d’Amna ou de Khaled la mémoire du passé, le mar­tè­lement du présent, -et aussi sans doute la gravité de l’avenir, comme s’ils savaient qu’ils ont presque tout à faire pour s’inscrire enfin dans un cadre humain d’existence.

Yvette Reynaud-​​Kherlakian

[1] Louis Althusser