Citoyens, mais pas égaux

Akiva Eldar, mardi 17 août 2010

Il est plus facile pour Neta­nyahu de pré­senter ses voeux pour le Ramadan que d’arrêter la construction du Musée de la Tolé­rance sur le site de ce qui était autrefois un cime­tière musulman dans le centre de Jérusalem.

Il était assu­rément très courtois de la part du Premier ministre Ben­jamin Neta­nyahu de sou­haiter « Ramadan karim » à nos frères musulmans pour leur mois saint. Comme tous les ans, les émis­sions de radio vont parler de la façon dont le pré­sident a été l’hôte de « res­pectés Arabes » pour le repas de l’iftar à la fin du jeûne quo­tidien du Ramadan. Il est plus facile pour Neta­nyahu de pré­senter ses voeux pour le Ramadan que de mettre un terme aux caprices d’un groupe de juifs amé­ri­cains qui a décidé de construire un Musée de la Tolé­rance en lieu et place de ce qui était un cime­tière musulman dans le centre de Jéru­salem. Et le plus dif­ficile de tout est de remplir les obli­ga­tions his­to­riques des pères fon­da­teurs de l’Etat, telles qu’énoncées dans la Décla­ration d’Indépendance, qui demandent de garantir à tous ses habi­tants une « com­plète égalité de droits sociaux et politiques ».

Aux Etats-​​Unis, pays dont la popu­lation musulmane est infé­rieure à 2% de la popu­lation globale, le pré­sident a approuvé la création d’un centre pour la com­mu­nauté musulmane près de Ground Zero. Le rapport de la Com­mission Or sur les évène­ments vio­lents d’octobre 2000, au cours des­quels 13 mani­fes­tants arabes ont été tués dans l’affrontement avec la police, indique qu’il y a environ 100 mos­quées désaf­fectées à travers le pays. Beaucoup d’entre elles sont aujourd’hui uti­lisées à d’autres fins : comme écuries, bâti­ments de sto­ckages, res­tau­rants, galeries, et même comme syna­gogues. Lors d’un col­loque organisé à l’occasion du cin­quième anni­ver­saire de ces épou­van­tables évène­ments, un membre de la Com­mission Or, le pro­fesseur Shimon Shamir, a fait remarquer qu’il n’y avait eu aucune amé­lio­ration notable dans la situation des mos­quées. Selon le célèbre orien­ta­liste, per­sister dans l’ignorance de la pro­fa­nation de ces maisons du culte musulman était emblé­ma­tique de la façon dont était traité quo­ti­dien­nement le secteur arabe.

« L’Etat et ses gou­ver­ne­ments suc­cessifs ne se sont pas, de façon déter­minée et com­plète, attaqués aux dif­fi­ciles pro­blèmes posés par l’existence d’un large minorité d’Arabes au sein de l’Etat juif, » déclare la Com­mission dans son rapport. Elle conclut également que les poli­tiques des gou­ver­ne­ments, des­tinées à répondre aux besoins de la minorité arabe, peuvent pour la plus grande part être qua­li­fiées de négli­gentes et dis­cri­mi­na­toires dans l’allocation des res­sources. Le rapport Or cite notamment des docu­men­ta­listes avec le service de sécurité du Shin Bet qui sou­lignent les insuf­fi­sances bud­gé­taires et le manque de terres dis­po­nibles dans les muni­ci­pa­lités arabes et font valoir que le pro­blème de l’égalité est un « pro­blème fon­da­mental » pour les Arabes d’Israël.

Ces conclu­sions dépri­mantes tombent à propos, alors que nous nous pré­parons à marquer les dix ans depuis les affron­te­ments, comme on peut le voir dans l’enquête par­le­men­taire sur la pénurie d’Arabes dans la fonction publique. Les audi­tions de la com­mission d’enquête, qui furent pré­sidées par le député Ahmed Tibi, ont eu lieu la semaine der­nière. Il semble que les quatre réso­lu­tions minis­té­rielles votées entre 2004 et 2007 et appelant à aug­menter le nombre d’embauches d’Arabes (aug­men­tation pourtant modeste pour aller à 10% d’employés arabes dans le secteur public d’ici 2010) ne sont pas appliquées.

Le Dr Danny Geyra, qui fut le conseiller prin­cipal de la toute pre­mière com­mission par­le­men­taire pré­sidée par un député arabe, a pré­senté des sta­tis­tiques qui montrent que le nombre de salariés arabes employés par l’Etat n’excédait pas 6,6% à fin 2009. Si on exclut les salariés du système de santé publique, ce pour­centage tombe à 5,2%. Entre 2001 et 2009, le nombre d’Arabes ayant des postes de haut niveau dans les orga­nismes gou­ver­ne­mentaux a légè­rement aug­menté. Mais il n’y a pas plus de huit Arabes à être contrac­tuel­lement employés à un poste de direction. La com­mission est également arrivée à la conclusion qu’il y avait deux hié­rar­chies dis­tinctes, une pour les employés juifs et une autre pour les Arabes, dans les minis­tères, per­mettant ainsi à l’Etat de pré­senter une fausse réalité mon­trant une pré­tendue amé­lio­ration dans le nombre d’Arabes à des fonc­tions à responsabilité.

Les budgets addi­tionnels que le ministre en charge des Mino­rités, Avishay Bra­verman, a récemment obtenus du Trésor ne sont juste qu’une goutte d’eau dans l’océan qui fait la sépa­ration entre les res­sources allouées à la minorité arabe pour l’enseignement, le logement et la pro­tection sociale, et les pro­messes poli­tiques et les déci­sions de la Cour suprême contre les dis­cri­mi­na­tions qui perdurent.

« Les poli­ti­ciens et hommes d’affaires juifs per­mettent aux chi­rur­giens arabes de leur ouvrir le ventre et de les opérer dans la tête, » dit Tibi, qui est lui-​​même médecin, « mais quand un médecin arrive à l’aéroport Ben Gourion, ils lui font baisser son pan­talon. Quand ce médecin demande à tra­vailler, les employeurs le ren­voient chez lui. »

Soixante-​​deux ans après la création de l’Etat et dix ans après les émeutes d’octobre, il est temps de recon­naître que l’Etat juif n’est pas inté­ressé pour être aussi l’Etat de ses citoyens arabes. La situation dif­ficile que connaît la minorité arabe entre la Médi­ter­ranée et la Ligne verte, spé­cia­lement la minorité arabe musulmane, est révé­la­trice de l’attitude de l’Etat démo­cra­tique juif envers ceux qui n’appartiennent pas aux sei­gneurs de la terre.

Nos frères musulmans en Galilée, dans la région du Tri­angle et les vil­lages bédouins, ont coutume d’inviter des convives pour se délecter ensemble à leur table durant le Ramadan. Voilà une excel­lente occasion pour les gens de droite, et ceux de gauche qui pro­posent de renoncer à la solution à deux Etats en faveur d’une annexion du ter­ri­toire, de voir de près, la grosse et laide face qu’aurait un Etat bina­tional entre la Jor­danie et la Méditerranée.

Ramadan karim, effectivement.