Cisjordanie, entre réforme sécuritaire et occupation

IRIN, samedi 14 juillet 2012

"Un sondage du Pro­gramme des Nations Unies pour le déve­lop­pement (PNUD), réalisé en 2010 dans la zone, a montré que 52 pour cent des per­sonnes inter­rogées pen­saient que les ser­vices de sécurité garan­tis­saient un envi­ron­nement sûr. Mais cette nou­velle sécurité n’est pas sans contre­partie : les ser­vices de police et du ren­sei­gnement assurent également la pro­tection d’Israël. "

« Je n’ai jamais vu de ma vie autant de bru­talité, sauf de la part des forces israé­liennes », déclare Aliya*, encore choquée au len­demain de la marche de pro­tes­tation dans la ville de Ramallah, en Cis­jor­danie, durant laquelle les mani­fes­tants ont été vio­lemment attaqués par les forces de sécurité pales­ti­niennes. « Ils nous ont frappé encore et encore ».

Aliya et quelques cen­taines de jeunes gens avaient mani­festé dimanche 1er juillet pour pro­tester contre la bru­talité poli­cière qui avait éclaté lors d’une mani­fes­tation précédente.

La réaction des poli­ciers s’est faite encore plus vio­lente lorsque les mani­fes­tants ont com­mencé à réclamer la démission d’Abdul Latif al-​​Qadumi, le chef de la police de Ramallah. Parmi les slogans scandés par les mani­fes­tants, on pouvait entendre : « Non à la police de Dayton ! Arrêtez la coordination ! ».

Le lieu­tenant général Keith Dayton - l’ancien coor­di­nateur amé­ricain de la sécurité pour Israël et l’Autorité pales­ti­nienne (USSC) - super­visait l’aide amé­ri­caine pour la recons­truction des forces de sécurité pales­ti­niennes. Il est arrivé à la fin de son mandat mais son héritage demeure : une police pales­ti­nienne et des agents du ren­sei­gnement nou­vel­lement entraînés et équipés. D’autres acteurs ont également contribué à réformer la police pales­ti­nienne : la Mission de police de l’Union euro­péenne pour les ter­ri­toires pales­ti­niens EUPOL COPPS (Bureau de coor­di­nation de l’Union euro­péenne pour le soutien de la police pales­ti­nienne), et plus de 17 États différents.

Le Bureau de coor­di­nation a été créé en 2005 en vertu de la feuille de route pour la paix, suite à la décla­ration des bailleurs de fonds affirmant leur volonté d’aider l’Autorité pales­ti­nienne (AP) à rétablir des forces de sécurité opé­ra­tion­nelles en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza. Depuis la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en 2007, l’aide apportée par USSC et EUPOL COPPS a été limitée à la Cis­jor­danie. Les six ser­vices de sécurité pales­ti­niens actuels sont dif­fé­rents les uns des autres et souvent concur­rents, un héritage de l’époque Arafat et sa stra­tégie de ‘diviser pour mieux régner’. L’objectif de ces mis­sions est de réformer ces ser­vices de sécurité, de les entraîner et de les équiper afin qu’ils puissent main­tenir l’ordre public.

À l’instar de la nou­velle AP, la plupart des ser­vices de sécurité pales­ti­niens n’ont pas été offi­ciel­lement ins­taurés avant les accords d’Oslo II de 1995. À mesure que la seconde Intifada, sur­venue en 2000, s’intensifiait et que bon nombre de recrues nou­vel­lement équipées pre­naient part aux affron­te­ments contre les forces israé­liennes, ces der­nières firent en sorte que les infra­struc­tures, comme les capa­cités opé­ra­tion­nelles, soient détruites. S’ensuivit l’anarchie et le règne des bandes armées - dont beaucoup étaient liées à des milices armées du parti.

La sécurité non sans contrepartie

Aujourd’hui, dans la quasi-​​totalité de la zone A – les 17,5 pour cent de ter­ri­toires contrôlés par les forces de l’AP en Cis­jor­danie – la situation est dif­fé­rente. Les forces de sécurité pales­ti­niennes patrouillent dans les rues tandis que les mili­ciens armés sont seulement visibles sur des affiches à la gloire des ‘martyrs’.

Un sondage du Pro­gramme des Nations Unies pour le déve­lop­pement (PNUD), réalisé en 2010 dans la zone, a montré que 52 pour cent des per­sonnes inter­rogées pen­saient que les ser­vices de sécurité garan­tis­saient un envi­ron­nement sûr. Mais cette nou­velle sécurité n’est pas sans contre­partie : les ser­vices de police et du ren­sei­gnement assurent également la pro­tection d’Israël.

La coor­di­nation avec les ser­vices de sécurité israé­liens est l’un des piliers de ces réformes. Les poli­ciers sont entraînés et équipés pour répondre aux demandes des agences israé­liennes pour éradiquer les groupes armés. Pendant le mois du ramadan, au cours duquel beaucoup de Pales­ti­niens tentent de franchir les postes de contrôle et de se rendre à Jérusalem-​​Est pour des raisons reli­gieuses, c’est désormais la police pales­ti­nienne qui contrôle les allées et venues. C’est elle qui décide si les Pales­ti­niens rem­plissent les condi­tions exigées par Israël pour l’obtention d’un droit de passage.

Beaucoup de Pales­ti­niens et d’experts externes affirment que les chan­ge­ments qui s’opèrent au sein de l’AP et de ses ser­vices de sécurité sont pré­oc­cu­pants. Un expert inter­na­tional en sécurité, basé à Ramallah et qui sou­haite garder l’anonymat, a dit à IRIN : « C’est sûr, ce que nous vivons ici n’est rien en com­pa­raison de la situation en Égypte ou en Syrie, mais il y a de fortes dérives auto­ri­taires, à l’intérieur de l’AP comme dans les ser­vices de sécurité ».

Cet avis n’est pas isolé comme le montre un récent sondage réalisé auprès de 1 200 Pales­ti­niens. Seuls 29 pour cent des per­sonnes inter­rogées en Cis­jor­danie consi­dé­raient qu’elles pou­vaient cri­tiquer sans crainte leur gouvernement.

Pour l’instant, la répression a été dirigée, dans une large mesure, contre les oppo­sants poli­tiques et leurs milices armées : le Hamas, le Jihad isla­mique et même le groupe armé du parti Fatah du pré­sident Abbas ; les Bri­gades des martyrs d’Al-Aqsa.

Cependant, cette récente mani­fes­tation à Ramallah est le signe que les choses sont peut-​​être en train de changer. Les mani­fes­tants étaient de jeunes Pales­ti­niens, nombre d’entre eux fils et filles de l’élite de Ramallah. Selon l’expert interrogé par IRIN, ce n’est un secret pour per­sonne que l’équipement, comme la for­mation aux opé­ra­tions anti­émeute, est fourni par EUROPOL COPPS et les bailleurs de fonds bilatéraux.

Le soutien de la police de l’Union européenne

EUPOL COPPS a déclaré à IRIN : « EUPOL COPPS sou­tient les Forces spé­ciales de police (SPF) pales­ti­niennes en lui offrant équi­pe­ments spé­cia­lisés et for­ma­tions. Les SPF rem­plissent plu­sieurs rôles au sein de la police civile pales­ti­nienne (PCP), notamment la maî­trise des foules. Les SPF ont couvert des cen­taines d’évènements en main­tenant l’ordre public sans aucun pro­blème et dans le respect total des droits de l’homme et des normes éthiques en vigueur dans la police ».

Selon Aliya, les SPF sont arrivées tard sur les lieux de la mani­fes­tation ; ce sont des agents de sécurité en civil et des membres de la police civile pales­ti­nienne en uni­forme qui s’en sont pris aux manifestants.

Un porte-​​parole de EUPOL COPPS a fourni des ren­sei­gne­ments à IRIN mon­trant que la mission inves­tissait mas­si­vement dans des pro­grammes des­tinés à garantir que la police assume mieux ses res­pon­sa­bi­lités et intègre le respect des droits de l’homme dans chacune de ses actions.

Shirin Abu-​​Fannouna, qui tra­vaille pour l’organisation pales­ti­nienne des droits de l’homme al-​​Haq, a déclaré à IRIN que les forces de sécurité avaient ten­dance à prendre pour cible les dis­si­dents poli­tiques qui mani­fes­taient contre l’AP.

Dans ces condi­tions, il est dif­ficile d’apporter des conseils pour amé­liorer le secteur de la sécurité. Même si la mission EUPOL COPPS est devenue ces der­nières années une com­po­sante de l’état de droit, la plupart des bailleurs de fonds ont beaucoup de mal à s’assurer que les équi­pe­ments et les for­ma­tions pro­posées ne soient pas uti­lisés pour réprimer des mani­fes­ta­tions légitimes.

Offi­ciel­lement, les six ser­vices de sécurité de l’AP emploient un total de 29 500 per­sonnes en Cis­jor­danie. Mais l’AP continue également de payer les salaires de 36 500 per­sonnes chargées de la sécurité et qui sont inac­tives depuis la prise de contrôle du Hamas en 2007. Dans un tel contexte, la réforme du secteur de la sécurité, au lieu d’être une aide purement tech­nique, se trans­forme en véri­table ‘exercice poli­tique’, comme l’a remarqué l’organisation Inter­na­tional Crisis Group (spé­cia­lisée dans la pré­vention et la réso­lution des conflits armés) dans un rapport de 2010. C’est par­ti­cu­liè­rement le cas compte tenu de la fai­blesse du contrôle de légalité des dif­fé­rents ser­vices. En effet, le Conseil légis­latif pales­tinien (par­lement) est en sommeil depuis 2007 et le pré­sident Abbas gou­verne par décrets.

Création d’emplois

Du fait de la conjoncture écono­mique morose en Cis­jor­danie, les ser­vices de sécurité consti­tuent l’une des rares pos­si­bi­lités d’emploi pour les hommes pales­ti­niens n’ayant pas fait d’études supé­rieures, et la pression poli­tique permet de déter­miner qui seront les heureux élus. Les affi­lia­tions poli­tiques conti­nuent à jouer un rôle majeur, et la plupart des ser­vices de sécurité recrutent parmi les membres du mou­vement Fatah du pré­sident Abbas.

Néan­moins, il y a « une modi­fi­cation des iden­tités » comme l’a remarqué l’expert en sécurité. « Il ne s’agit plus seulement d’une milice du Fatah agissant contre des oppo­sants poli­tiques. Les mili­ciens sont aussi prêts à s’attaquer à d’autres membres du Fatah, si néces­saire. Nous assistons désormais un curieux mélange où les ser­vices de sécurité sont devenus beaucoup plus pro­fes­sionnels et tech­no­cra­tiques, mais où les intérêts per­sonnels jouent un rôle beaucoup plus grand ».

Les raisons qui motivent la réforme des ser­vices de sécurité par les diri­geants pales­ti­niens sont doubles : pre­miè­rement, il s’agit de reprendre le contrôle des dif­fé­rentes milices ennemies, et deuxiè­mement, d’écarter tout argument sécu­ri­taire que pourrait avancer le gou­ver­nement israélien dans le but de reporter les négo­cia­tions de paix.

Cependant, les diri­geants pales­ti­niens ont réalisé que la com­mu­nauté inter­na­tionale n’était pas en mesure de remplir sa mission avec succès en ce qui concerne les négo­cia­tions de paix. Par consé­quent, la stra­tégie de l’AP semble être de garder la situation actuelle sous contrôle.

L’expert en sécurité s’interroge : « La question essen­tielle est de savoir quel impact peut avoir la réforme du secteur de la sécurité dans ces cir­cons­tances. Dans quelle mesure cette réforme est-​​elle durable ? ».

*le nom a été changé

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]