Circuit "politique" en Cisjordanie

Benjamin Barthe, dimanche 20 juillet 2008

Plu­sieurs agences déve­loppent un tou­risme alter­natif au plus proche de la vie quo­ti­dienne des Palestiniens.
Un dédale de tour­niquet métal­lique, de détecteur élec­tro­nique et de clôture grillagée sous un toit de tôle chauffé à blanc par le soleil de Palestine : c’est le check-​​point d’Huwara, sas d’entrée de Naplouse, la capitale du nord de la Cis­jor­danie, et c’est là que Thomas et Char­lotte, deux tren­te­naires pari­siens, ont choisi de passer une partie de leur lune de miel.

Venus ini­tia­lement rendre visite à une amie qui réside à Tel-​​Aviv, les jeunes mariés ont vite res­senti le besoin de voir " l’autre côté " du conflit israélo-​​palestinien. Après quelques jours à Jéru­salem, ponctués par une visite de Yad Vashem, le beau et dou­loureux mémorial de la Shoah, ils ont réservé deux places dans l’un de ces tours-​​opérateurs qui refusent de réduire la Palestine à quelques arrêts photo devant l’église de la Nativité, à Bethléem, ou sur l’esplanade des Mos­quées à Jérusalem.

Labellisé " poli­tique ", " res­pon­sable " ou " soli­daire ", ce type de circuit tou­ris­tique connaît en Cis­jor­danie un essor important depuis que, au début de l’année 2006, à la suite de l’élection du pré­sident Mahmoud Abbas, l’Intifada y a de facto pris fin. " Le tou­risme en Terre sainte est pri­sonnier des infra­struc­tures et des men­ta­lités israé­liennes, explique Fred Shlomka, un militant israélien antioc­cu­pation, fon­dateur d’Alternative Tours in English, l’une de ces nou­velles agences. " Les tour-​​opérateurs font tout ce qu’ils peuvent pour tenir les tou­ristes étrangers à l’écart des ter­ri­toires occupés. Mon optique est jus­tement de les emmener dans ces zones, pour qu’ils prennent conscience par eux-​​mêmes des ravages de l’occupation israélienne. "

A Naplouse, car­refour com­mercial de la Cis­jor­danie, étranglé par les colonies, les bases mili­taires israé­liennes et les check-​​points, Char­lotte et Thomas sont pris en charge par un jeune Pales­tinien. En l’espace de cinq heures, leur guide les pilote à travers le lacis de ruelles du camp de réfugiés de Balata, les pas­sages cou­verts de la casbah et les hau­teurs du mont Gerizim, site d’implantation de la très secrète com­mu­nauté sama­ri­taine de Palestine.

" LES CERTITUDES VACILLENT "

Le circuit est jalonné de pauses dans les locaux d’une ONG de femmes, une fabrique de savon, un hammam ottoman et une bou­tique de knafeh, ce gâteau à base de fromage et de cheveux d’ange qui fait la fierté des habi­tants. L’occasion de découvrir la richesse du patri­moine d’une ville long­temps sur­nommée " la petite Damas " et surtout d’entendre ces his­toires de shahids (martyrs), d’attente inter­mi­nable aux check-​​points et d’arrestations arbi­traires la nuit, qui font le quo­tidien des Pales­ti­niens. " J’ai tou­jours été fasciné par l’histoire du peuple juif, par l’énergie folle et tota­lement légitime qu’il a investie pour revenir sur sa terre et bâtir cet Etat, dit Thomas. Mais quand tu vois Naplouse, tes cer­ti­tudes vacillent, tu as envie de crier au scandale. Même si, sur le fond, cette entre­prise me semble tou­jours jus­ti­fiable, la manière, elle, me semble impardonnable. "

Les pre­miers pas du tou­risme alter­natif en Palestine coïn­cident avec l’établissement de l’Autorité pales­ti­nienne, au milieu des années 1990. Jusqu’à cette date,

l’administration mili­taire israé­lienne inter­disait aux Pales­ti­niens de Cis­jor­danie et de la bande de Gaza de tra­vailler comme guides. L’agence pion­nière dans ce domaine, le Groupe de tou­risme alter­natif (GTA), voit le jour en 1995, à Beit Sahour, la localité voisine de Bethléem, fameuse pour son acti­visme paci­fique contre l’occupation et notamment une longue grève des taxes durant la pre­mière Intifada. De deux groupes la pre­mière année à plus de quatre-​​vingts l’année passée, GTA a régu­liè­rement étoffé ses acti­vités, des­tinées prin­ci­pa­lement aux pèlerins. " Au mois de mai, près de 150 000 tou­ristes sont entrés dans Bethléem, dit Ayman Abu Al-​​Zulof, le directeur du mar­keting de GTA. C’est un chiffre énorme. Le pro­blème, c’est que la majorité d’entre eux n’ont vu que l’église de la Nativité et que, sitôt la visite ter­minée, ils sont repartis dormir à Jéru­salem. Avec nous, les pèlerins voient le "mur" - la bar­rière de sépa­ration israé­lienne qui encercle la ville - avant l’église. Ils ont l’occasion de dormir chez des familles pales­ti­niennes et d’assister à des spec­tacles de musique. On s’efforce de leur faire ren­contrer des gens, des tra­di­tions, une culture. "

La visite au " mur " est la figure imposée du tou­risme alter­natif en Palestine. Elle figure notamment au cata­logue d’Alternative Tours and Trans­por­ta­tions, une petite agence gérée depuis la cour d’un hôtel de Jérusalem-​​Est. L’itinéraire com­mence à Abu Dis, une ban­lieue de la Ville sainte, désormais cein­turée par des palis­sades de béton de 8 mètres de haut. Il se poursuit par une visite de Ma’aleh Adoumim, une colonie qui s’étire sur une dizaine de kilo­mètres, de l’ouest à l’est de la Cis­jor­danie. Puis il s’achève au check-​​point de Kalandiya, le ter­minal d’accès à la région de Ramallah, où le " mur " est agré­menté de miradors, de gué­rites blindées et de caméras de surveillance.

RELANCE TOURISTIQUE

" C’est mon premier jour dans la région, mais je crois avoir vu et compris plus de choses que la plupart des tou­ristes qui passent une semaine ici, dit Inge, une jeune Nor­vé­gienne qui a suivi ce tour. Je ren­trerai chez moi dans l’idée qu’Israël est un Etat beaucoup plus brutal que je ne l’imaginais et que les Pales­ti­niens vivent der­rière les murs d’une prison. Comment négocier dans une situation pareille ? "

Para­doxa­lement, l’Autorité pales­ti­nienne n’a guère investi dans le déve­lop­pement de ce secteur. Alors que la baisse du niveau de vio­lence permet à la région de réap­pa­raître sur la carte des tours-​​opérateurs occi­dentaux, le tou­risme de masse reli­gieux reste la priorité des auto­rités de Ramallah.

Signe éloquent, le gou­ver­nement du premier ministre Salam Fayyad planche sur un plan de relance tou­ris­tique qui suppose la mise en place à l’entrée de Bethléem d’un check-​​point " light ", à l’usage exclusif des bus remplis de pèlerins étrangers… Une hérésie pour les par­tisans du tou­risme alter­natif, qui déplorent une mise en scène des­tinée à "gommer" l’occupation. Aux convois de bus qui s’engouffrent dans l’église de la Nativité, ils pré­fèrent les cir­cuits inti­mistes, au plus près de la popu­lation et de ses pré­oc­cu­pa­tions. " Je veux donner à mes clients un goût de la Palestine, par­tager des ambiances, dit Sabri Giroud, patron d’Al-Diwan Voyage. Visiter des monu­ments sans ren­contrer les gens qui les font vivre, cela n’a pas de sens. "

Naplouse (Cisjordanie) Envoyé spécial

Benjamin Barthe

Le Monde daté du 12 juillet


Carnet de route

De Paris à Tel Aviv, deux vols quo­ti­diens avec Air France, à partir de 424 euros (430 de vol).

- For­faits avion-​​hôtel, agences et cir­cuits guidés. Alter­native Tourism Group (Groupe de tou­risme alter­natif) : basé à Beit Sahour, près de Bethléem, propose des visites guidées de Bethléem, Hébron et Jéru­salem. Fin octobre, il organise un séjour d’une semaine autour de la cueillette des olives. Sur le cata­logue également, une visite de Yad Vashem, le mémorial de la Shoah, à Jéru­salem, en com­pagnie d’une guide israé­lienne " pro­gres­siste ". (www.atg.ps ; tél. : 0097222 772151).

- Al-​​Diwan Voyage : fondée par un Français qui réside à Jéru­salem depuis douze ans, cette agence propose des séjours autour de thèmes pointus, comme " L’élevage à Tubas ", ou bien " Les murs ont la parole " (sur les graf­fitis le long de la bar­rière de sépa­ration). Elabore aussi des cir­cuits sur mesure (diwanvoyage@gmail.com ; tél :00-972-504-558-902).

- Alter­native Tours and Trans­por­ta­tions : ins­tallée en bordure de la Vieille Ville de Jéru­salem, cette agence propose, outre des cir­cuits clas­siques, un tour poli­tique autour de la Ville sainte, le long de la bar­rière de sépa­ration, des check-​​points et des colonies qui maillent le paysage de Cis­jor­danie (www.alternativetours.ps ; tél. : 00972522864205).

- Asso­ciation d’échanges culturels Hébron-​​France : animé par un couple franco-​​palestinien avec l’aide du CCFD (Comité français contre la faim et pour le déve­lop­pement), cet orga­nisme propose un choix de cir­cuits et de séjours dans la région d’Hébron, avec décou­verte du souk et de l’artisanat local, logement chez l’habitant, pré­sen­tation de la situation socio-​​politique (www.hebron-france.org ; tél. : 0097222224811).

- Alter­native Tours in English : propose chaque semaine une série d’excursions dans les prin­ci­pales villes de Cis­jor­danie, ainsi qu’un périple de Bethléem à Ramallah, sur les routes caho­teuses, jalonnées de check-​​points, qu’empruntent les taxis col­lectifs pales­ti­niens (www.toursinenglish.com ; tél. : 00972546934433).

Sécurité. L’arrêt non déclaré de l’Intifada en Cis­jor­danie y a rendu les séjours par­fai­tement sûrs. Les accom­pa­gna­teurs sur place sauront vous indiquer les atti­tudes à adopter et les - rares - lieux à éviter.

Météo. Le relief rela­ti­vement escarpé de la Cis­jor­danie fait que l’hiver peut y être rude, notamment entre Jéru­salem et Naplouse, où il peut neiger. La meilleure période pour voyager est le prin­temps. En été, les journées peuvent être très chaudes, mais les soirées sont tou­jours douces.

Infor­ma­tions . Office du tou­risme israélien à Paris uni­quement par télé­phone ou sur Internet (tél. : 01428589 et 85-​​82, www.otisrael.com).