Cinq ans de pouvoir du Hamas ont changé le visage de Gaza

Véronique Chocron, La Croix​.com, jeudi 14 juin 2012

  • De nou­velles for­tunes se sont créées grâce au com­merce par les tunnels de contrebande.
  • Le blocus des expor­ta­tions imposé par Israël entrave tout réel déve­lop­pement de l’enclave palestinienne.
  • Long­temps au point mort, les dis­cus­sions pour la récon­ci­liation entre le Hamas et le Fatah sont relancées.

Scrutant du regard la Médi­ter­ranée, seul horizon pos­sible à Gaza, le poli­to­logue Mkhaimar Abusada fait le bilan des cinq années écoulées depuis que, le 14 juin 2007, le parti Hamas a pris le contrôle de l’enclave pales­ti­nienne contre les forces du Fatah (parti du pré­sident pales­tinien Abbas), ren­forçant le blocus de ce ter­ri­toire par les auto­rités israé­liennes et par l’Égypte.

« Les Pales­ti­niens et le Hamas ont survécu au siège, constate-​​t-​​il. Le Hamas s’en est sorti grâce aux tunnels de contre­bande entre Gaza et l’Égypte et parce que la division avec l’Autorité pales­ti­nienne de Mahmoud Abbas a perduré. »

En cinq ans, Gaza a changé. L’ordre et la sécurité sont revenus et, depuis un an, les immeubles poussent sur fond de spé­cu­lation immo­bi­lière. L’enclave compte désormais quatre centres com­mer­ciaux, sept ouvriront leurs portes avant la fin de l’année.

« Il y a des mil­liar­daires d’un nouveau genre, des com­mer­çants qui ont profité du trafic des tunnels et ceux qui font des affaires dans l’immobilier , observe Ziad Medoukh, coor­di­nateur du Centre pour la paix au sein des uni­ver­sités de Gaza. Il y a un déve­lop­pement écono­mique et, dans le même temps, une dégra­dation de la situation sociale : la classe moyenne dis­paraît, restent les pauvres et de nou­veaux riches. »

L’activité des tunnels s’est ralentie

Parmi eux, Abou Mohammad, dont la famille a très lar­gement profité du trafic avec l’Égypte. Lui-​​même pos­sédait cinq tunnels qui, il y a deux ans, rap­por­taient chacun 12 000 € par jour. Mais après l’assaut d’Israël sur la « flot­tille pour Gaza » (mou­vement d’ONG contre le blocus israélien), le 31 mai 2010, l’État hébreu a allégé l’embargo sur les pro­duits de consom­mation cou­rante, notamment alimentaires.

L’activité des tunnels s’est ralentie et s’est concentrée sur les maté­riaux de construction, dont les prix ont méca­ni­quement chuté.

« Le seul tunnel que j’ai conservé ne rap­porte plus que 800 à 950 € par jour. Alors, je réin­vestis dans l’immobilier : j’achète des ter­rains, je fais construire des immeubles. ça marche très bien, car on manque de loge­ments à Gaza », explique Abou Mohammad. En moins d’un an, le prix du mètre carré s’est envolé dans les quar­tiers recherchés de la ville de Gaza, attei­gnant 1 500 €, voire 4 000 € pour du « haut de gamme ».

Rares sont les Gazaouis à pouvoir aujourd’hui acheter un appar­tement, alors que, selon l’ONG israé­lienne Gisha, plus de 70 % de la popu­lation reçoit une aide humanitaire.

Le taux de chômage, pourtant amorti par l’emploi public – 39 % des tra­vailleurs sont fonc­tion­naires, soit du Fatah, soit du Hamas –, dépassait 31 % au premier tri­mestre 2012, allant jusqu’à 59 % chez les 25-​​29 ans. Le blocus sur les expor­ta­tions entrave tout réel déve­lop­pement de l’enclave.

Les Gazaouis regardent vers l’Egypte

Dans le quartier des menui­siers de la ville de Gaza, appelé « Port Saïd », les frères Masharawi pos­sèdent un vaste atelier de fabri­cation de meubles, l’une des spé­cia­lités locales. Le bois pro­vient d’Israël lorsque son épaisseur ne dépasse pas cinq cen­ti­mètres. Au-​​delà, l’importation est interdite et les planches passent par les tunnels.

« Avant le blocus, il y avait 800 ate­liers, aujourd’hui il en reste moins de 400, parce que les expor­ta­tions vers Israël et la Cis­jor­danie, sont inter­dites depuis cinq ans », explique Nabil Masharawi. L’atelier a fermé pendant deux ans, puis rouvert en se contentant du marché local. « Nous n’employons plus que 13 ouvriers, ajoute son frère Nazeeh. Si nous avions pu pour­suivre nos expor­ta­tions, aujourd’hui nous aurions une cen­taine d’employés. »

Les Gazaouis regardent désormais vers l’Égypte, qui élira ce week-​​end son nouveau pré­sident. « Les par­tisans du Hamas penchent pour le can­didat des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Ceux du Fatah pour Ahmed Chafiq (dernier premier ministre sous Mou­barak). Mais tous les Gazaouis attendent la même chose : la fin du siège de Gaza, avec l’ouverture totale du passage de Rafah, à la fron­tière avec l’Égypte, relève le poli­to­logue Mkhaimar Abusada. Le Caire y mettra une condition : la récon­ci­liation entre le Fatah et le Hamas, pour que la res­pon­sa­bilité de la bande de Gaza n’incombe pas à l’Égypte. »

Clientélisme et corruption

Cette récon­ci­liation, restée au point mort depuis plus d’un an, fait des progrès. Les deux fac­tions dis­cutent de la for­mation d’un gou­ver­nement d’unité nationale, et la com­mission élec­torale s’est rendue à Gaza, dans la pers­pective d’un scrutin commun à tous les Pales­ti­niens. Le Hamas n’y a pas intérêt, alors que sa popu­larité s’est effondrée, à cause du blocus israélien, du chômage et de la hausse massive des taxes. « Le Hamas a sacrifié la résis­tance à l’exercice du pouvoir , analyse Ziad Medoukh. Il est tombé, comme l’Autorité pales­ti­nienne, dans le clien­té­lisme et la corruption. »