Choukran Abou Ammar

Bernard Dréano - Pour la Palestine n°44, vendredi 14 janvier 2005

Arafat l’héritage /

L’agonie de Yasser Arafat a fait fleurir dans le paysage média­tique français toutes sortes de mots, de sym­pathie : « symbole de son peuple  », « per­sonnage his­to­rique  », d’antipathie : « ter­ro­riste  », «  homme des occa­sions man­quées  », exo­tiques : « mouqata’a  », «  rais  », comme pour tenir l’événement à distance.

Mais la mort du Pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne n’est pas pour nous, mili­tants de l’anticolonialisme, de la paix, du droit des per­sonnes et des peuples, un événement que nous vivons « à dis­tance ». C’est un deuil que nous par­ta­geons fra­ter­nel­lement avec le peuple pales­tinien, qui est aussi notre deuil. Cer­tains s’efforcent d’ensevelir sa mémoire sous les cou­ronnes de fleurs, d’autres sous les tom­be­reaux d’injures. Nous voulons au contraire, en lui rendant hommage, loin des dis­cours convenus, au-​​delà des sou­venirs glo­rieux ou amers, faire connaître aux nou­velles géné­ra­tions son message et contribuer à une his­toire qui est aussi la nôtre, un avenir qui nous concerne.

Yasser Arafat était, comme les fon­da­teurs du Fatah ou des autres orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes, un enfant de la « Naqba », la catas­trophe de la puri­fi­cation eth­nique qui a accom­pagné la fon­dation d’Israël et la guerre de 1948, au terme de laquelle il n’y avait plus de lieu pour l’expression nationale du peuple pales­tinien, ni en Israël (78 % de la Palestine his­to­rique au lieu des 51% prévus par le plan de partage de l’ONU), ni en Cis­jor­danie annexée par le roi Abdallah de Trans­jor­danie, ni à Gaza, admi­nistrée par l’Egypte et enrôlée dans le vaste dessein de la « Nation arabe ».

La défaite arabe de 1967 et son « sep­tième jour », l’occupation de la Cis­jor­danie et Gaza par les Israé­liens, auraient dû sceller le sort des Pales­ti­niens et pré­ci­piter leur chute dans le néant his­to­rique, elles ont au contraire été l’occasion de leur émer­gence. Avec ses cama­rades, Yasser Arafat a réussi une double révo­lution pour briser le destin funeste promis aux Pales­ti­niens : en prenant le contrôle de l’Organisation de libé­ration de la Palestine créée quelques années plus tôt par les Etats arabes, les fedayins, dont Yasser Arafat va appa­raître comme le leader, ont érigé les Pales­ti­niens en acteurs de leur his­toire et non en sujets mani­pu­lables par les gou­ver­ne­ments arabes.

En rompant avec le slogan d’Ahmed Chou­keiry « Les juifs à la mer  », au nom de la Palestine « laïque et démo­cra­tique », ces Pales­ti­niens libres posaient la question pales­ti­nienne comme un projet poli­tique contem­porain et non comme une régressive répé­tition des croisades.

Ceux qui avaient vu dans la grande vague mon­diale de la déco­lo­ni­sation et du mou­vement autour de 1968 qui la pro­longe une pro­messe d’émancipation du genre humain pou­vaient consi­dérer ces Pales­ti­niens comme des leurs et leurs objectifs révo­lu­tion­naires comme allant dans le sens de leurs aspi­ra­tions. Contrai­rement à ce que les habi­tuels croque-​​morts de l’espérance et autres révi­sion­nistes de l’histoire veulent aujourd’hui faire croire, il n’y avait pas là qu’illusions ou naï­vetés, en ces temps où des femmes com­bat­taient les armes à la main pour leur liberté dans le sul­tanat d’Oman, où des mili­tants lut­taient pour un Liban fra­ternel et décon­fes­sion­nalisé, où du Maroc au Soudan, d’Irak au Yémen, et bien sûr dans les camps de réfugiés pales­ti­niens, de jeunes hommes et assez souvent aussi de jeunes femmes rêvaient d’une liberté qu’ils croyaient annoncée par le martyre de Che Guevara. Tout a été mis en œuvre par les régimes arabes en place et par les puis­sants du monde pour étouffer ce mou­vement : mas­sacres, cor­rup­tions, exils, etc. La lutte des Pales­ti­niens, l’une des der­nières de la déco­lo­ni­sation, allait malgré tout devenir l’une des plus sym­bo­liques et des plus tra­giques de la nou­velle période, et, d’Amman à Bey­routh, ils ont payé le prix fort de cette éradi­cation de l’espérance.

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© Joss Dray

Mais cet échec ne s’explique pas seulement par l’ampleur de l’offensive des ordres et des nantis pour la détruire. Il y avait aussi là une révo­lution rêvée, et donc une Palestine rêvée, trop éloignée des aspi­ra­tions plus pro­saïques des popu­la­tions, trop dis­tanciée par rapport à leur culture, trop négli­gente des réa­lités his­to­riques en mou­vement. Yasser Arafat a contribué à la recon­nais­sance de cette réalité et à la faire par­tager par ceux qui le sou­te­naient, depuis son dis­cours his­to­rique de l’ONU en 1974 jusqu’à la pro­cla­mation de l’Etat de Palestine à Alger en 1988. Ce qui était en cause n’était pas une nou­velle aventure mes­sia­nique, au nom du Socia­lisme ou de l’Arabisme, pour cette terre qui a, en la matière, beaucoup donné. Il s’agissait « sim­plement » d’une demande de droits élémen­taires pour des hommes et des femmes consti­tuant un peuple et qui ne deman­daient rien d’autre que les mêmes droits que ceux qui sont reconnus à la plupart des autres. Bien sûr, il a fallu du temps aux Pales­ti­niens (le pro­cessus est tou­jours en cours) pour com­prendre que l’édification d’une réalité israé­lienne, se tra­duisant par les injus­tices dont ils étaient les vic­times, ne se résumait pas aux cir­cons­tances de la nais­sance d’Israël et qu’il fallait, si l’on voulait choisir la vie, com­poser avec elle. Remar­quons que du côté israélien la démarche de recon­nais­sance du fait pales­tinien, dans l’égalité en droit et en dignité, semble demander bien plus de temps encore ! Remar­quons aussi combien les Euro­péens et les Amé­ri­cains du Nord ont du mal à faire res­pecter la justice et l’équité, peut être parce qu’ils ont transféré leur culpa­bilité concernant le génocide des juifs d’Europe sur la mal­heu­reuse Palestine !

Quand les condi­tions de la pre­mière négo­ciation israélo-​​palestinienne de l’histoire ont été enfin réunies, Yasser Arafat a accepté une dyna­mique qui devait déboucher sur un Etat pales­tinien sur 22 % du ter­ri­toire his­to­rique, à condition d’avoir Jérusalem-​​Est pour capitale et que soient reconnus, d’une manière ou d’une autre, l’injustice his­to­rique faite aux Pales­ti­niens et les droits pour les réfugiés vivant, souvent fort mal, en dia­spora. Il s’y était engagé malgré les voix qui criaient au casse-​​cou, malgré les entraves mises dès le début au pro­cessus par les Israé­liens, avec le maintien de la seg­men­tation de Gaza, la pour­suite de la colo­ni­sation en Cis­jor­danie, le non-​​respect du calen­drier, malgré la mau­vaise volonté des Etats-​​Unis et la pas­sivité des Euro­péens, pourtant garants du pro­cessus, etc.

C’est à ce sujet que l’on parle, concernant Yasser Arafat, « d’incapacité à décider  », de «  mauvais homme d’Etat », etc. Mais de quoi parle-​​t-​​on ? Veut-​​on com­parer l’ambiguïté de ces prises de posi­tions à celle de Shimon Peres ou Ehoud Barak et même de Yizhak Rabin qui encou­ra­geaient la colo­ni­sation israé­lienne sur le ter­ri­toire promis à la Palestine ?

Yasser Arafat n’était évidemment pas irré­pro­chable, sûrement pas comme ges­tion­naire, sans doute pas comme diri­geant, et vrai­sem­bla­blement parfois pas comme négo­ciateur, et les mul­ti­tudes de blagues, aussi affec­tueuses qu’acides, que la rue pales­ti­nienne col­portait sur « le Vieux » en sont un symptôme. S’agit-il pourtant de le com­parer avec de « mer­veilleux » hommes d’Etat comme l’intègre Silvio Ber­lusconi ou le démo­crate Zine El Abidine Ben Ali ? Ou bien ne lui reproche-​​t-​​on pas plutôt autre chose : il a accepté le com­promis his­to­rique d’une Palestine aux côtés d’Israël sur 22 % du ter­ri­toire, mais refusé une Palestine « ban­tous­ta­nisée » en quelques réserves mor­celées sur 16% du ter­ri­toire his­to­rique, un « Etat pales­tinien » aban­donnant les ins­tru­ments élémen­taires de sa sou­ve­raineté et acceptant d’abandonner pour tou­jours la défense des Pales­ti­niens de la dia­spora. Comme le remarque très jus­tement le général israélien Amy Ayalon, on ne construira pas une paix israélo-​​palestinienne qui recon­naî­trait à Israël des droits tota­lement niés aux Palestiniens !

Yasser Arafat n’a pas voulu pro­voquer une guerre civile inter-​​palestinienne au nom d’une « paix » de ce genre. Et c’est là une carac­té­ris­tique per­ma­nente de son action, car s’il n’était pas un modèle dans le respect des pro­cé­dures démo­cra­tiques, il a tou­jours accepté, et même reven­diqué deux choses essen­tielles : le plu­ra­lisme du paysage poli­tique pales­tinien, qu’il impose à l’OLP quand il en prend le contrôle et fera grosso modo res­pecter, à l’inverse de ce qui s’est passé dans les autres fronts de libé­ration de l’Algérie au Viêt Nam, et le refus de com­battre son propre peuple, en quoi il s’est dis­tingué radi­ca­lement des autres diri­geants arabes, de Hassan II à Saddam Hussein, d’Hafez el-​​Assad au roi Fayçal.

Et que dire de cette incroyable cri­tique des pseudo-​​démocrates, sur son « refus de nommer un suc­cesseur », ignorant tran­quillement l’élémentaire principe démo­cra­tique qui donne au peuple pales­tinien le droit d’élire ses diri­geants et l’élémentaire réalité pra­tique qui fait que c’est l’occupation qui empêche l’expression des suf­frages du peuple !

Les images du passé qui nous rap­pellent le Fedaï à la tribune de l’ONU, l’exilé quittant le Liban, la chaise vide de la messe de minuit à Bethléem et fina­lement le pri­sonnier de la Moukata’a, réduit à l’impuissance, ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel : celui qui vient de dis­pa­raître demeurait, para­doxa­lement, le seul chef d’Etat arabe réel­lement non soumis et libre de ses paroles.

Nous savons que la lutte du peuple pales­tinien pour sa survie continue, que le combat pour la paix, avec des mili­tants israé­liens et tant d’autres, se poursuit, que la résis­tance à la fracture de la guerre des civi­li­sa­tions est en marche. Abou Ammar menait ces batailles, avec tous les défauts du monde et encore quelques autres, il n’était pas à l’abri de cri­tiques per­son­nelles et poli­tiques, mais ce qu’il a repré­senté et ce qu’il a apporté à l’Histoire, celle de la Palestine et la nôtre, pour des­siner ensemble notre avenir commun, demeure.

Aussi, par­ta­geant la peine des hommes et des femmes de Palestine, nous pouvons dire à ce frère qui vient de nous quitter, « choukran » (merci).