Choc ou alliances des civi­li­sa­tions. Quelles ini­tia­tives concrètes pour la Méditerranée ?

Mustapha Cherif, samedi 31 juillet 2010

La culture au coeur des relations méditerranéennes
Choc ou alliances des civi­li­sa­tions, poli­tique et reli­gieux, coopé­ration décen­tra­lisée, stra­tégies d’influence des médias… La Médi­ter­ranée est-​​elle un trait d’union ou une ligne de fracture entre le Nord et le Sud ? [1]

"Dia­logue des civi­li­sa­tions, ces mots sont tel­lement usés que leur usage est suspect. Dans un contexte où le cynisme, la cruauté, l’arrogance et le double langage sont bana­lisés, ne servent-​​ils pas d’enseignes à l’entreprise de jus­ti­fi­cation de l’hégémonie, dont la loi est celle de la concen­tration crois­sante des richesses et des ins­tru­ments de décision, même si d’autres pôles sont en cours d’émergence ? Celui qui se déclare algérien, magh­rébin, arabo-​​berbère, médi­ter­ranéen, héritier de l’esprit de l’Andalousie, connaît la valeur réelle de ces mots. Alors que les deux mondes, Occident –Orient, sont mêlés et imbriqués, et qu’aujourd’hui on peut dire que la dis­tinction entre eux n’a pas vraiment lieu d’être, des pro­pa­gan­distes cherchent à les opposer et à imposer l’amnésie afin de faire diversion aux injus­tices et souffrances.

Durant des siècles se sont mêlés des peuples d’Orient et d’Occident. Dia­loguer est une pra­tique ancienne et sage. Pourquoi ne serions-​​nous pas capables de nous penser comme un creuset pour une culture encore inédite ? La « mon­dialité » peut porter les chances d’un espace commun de sens pos­sible. Ce monde est bien le nôtre, celui de tous. Cependant, trois causes au moins nour­rissent la logique de la confron­tation : 1-​​ L’ignorance de partout 2-​​ Les injus­tices de partout et 3-​​ la stra­tégie d’hégémonie. Cela suscite un regain de la xéno­phobie, d’une part et du fana­tisme d’autre part. Il y a urgence à dia­loguer, pour désen­claver les cultures, car les iden­tités repliées et cloi­sonnées sont la mani­fes­tation du pro­blème. La sortie de crise morale passe par le dia­logue. On ne dia­logue pas pour dicter sa loi. Un dia­logue n’est pas seulement un face-​​à-​​face avec autrui, il est avec soi-​​même acceptant d’être trans­formé. On a besoin les uns des autres, nul ne peut faire face seul aux défis com­plexes et mul­tiples de notre temps, les enjeux sont les même pour tous, à com­mencer par celui du risque de déshu­ma­ni­sation, quelque soit la dif­fé­rence entre faibles et puissants.

Le Choc : une diversion

Les écrits depuis 1993 sur la stra­tégie du « clash des civi­li­sa­tions » entre le monde musulman et l’Occident, bien avant les attentats du 11 sep­tembre, sont l’expression de l’invention d’un nouvel ennemi après la chute du mur de Berlin en 1989. L’islamophobie est une diversion anté­rieure au ter­ro­risme des faibles. Le concept de « civi­li­sation » réduit les ten­sions à des ques­tions cultu­relles. Malgré des siècles de rap­ports féconds, l’islamophobie au Nord et les cou­rants du repli au Sud pré­sentent des tableaux tronqués, ils nient les liens entre le « Grec » et « l’Arabe », entre le « Juif » et l’Arabe », entre le « Latin » et « l’Arabe ». Des juge­ments de valeur, qui refusent la diversité et opposent des blocs ima­gi­naires : Jésus et Mohammed, l’Orient et l’Occident, l’islam et le chris­tia­nisme, le barbare et le civilisé.

L’Occident a été judéo-​​islamo-​​chrétien et gréco-​​arabe. Le mono­théisme, l’humanisme et la Médi­ter­ranée sont nos sources com­munes, com­binées, entre­mêlées et recom­posées. Il n’y a pas d’hostilité entre les civi­li­sa­tions, mais des cou­rants tentent de cibler autrui dif­férent comme ennemi, afin que les pul­sions de vio­lence qui som­meillent en chacun exa­cerbées par les misères écono­miques, psy­chiques, cultu­relles, les injus­tices, les inéga­lités et l’oppression, se déversent dans une autre direction que celle des sys­tèmes en place. C’est la poli­tique du bouc émis­saire, de la culture de la peur, qui désigne l’autre comme une menace. Il ne peut y avoir d’entente, d’échange et de partage si d’entrée de jeu on appré­hende l’autre comme un ennemi potentiel. Dans ce contexte les cou­rants xéno­phobes dénient à l’autre civi­li­sation les points de conver­gences, la part qu’elle a prise à l’œuvre de l’humanité et refusent de recon­naitre en l’autre son droit à vivre librement ses mul­tiples appartenances.

L’on ne pourra pas com­prendre l’humanisme, « qu’est ce l’homme ? », sans dia­loguer avec les autres civi­li­sa­tions. « L’humanisme ne pense pas assez haut l’humanitas de l’homme », reconnait la phi­lo­sophie moderne. La civi­li­sation de l’humanisme n’est pas visible, c’est parfois même le contraire qui trans­parait. Il ne s’agit pas de faire retour au reli­gieux comme solution, mais de réac­tiver l’humanisme, car 1-​​ l’autrui contribue à faire connaître ce que veut dire être « humain » 2-​​ s’ouvrir à des normes com­munes a peu à voir avec les dangers que les approches fermées font courir à la liberté et à la dignité des hommes 3-​​ vivre ensemble est incon­tour­nable. Les défis communs appellent à faire entendre la voix de cultures dignes de leurs hautes tra­di­tions, non pas "modérées" - qua­li­fi­catif faible-​​ mais celles de l’interprétation, de l’ouverture, de la hauteur de pensée, ce qui n’exclut pas la vigi­lance, la cri­tique et l’autocritique. Retrouver des normes uni­ver­selles qui orga­nisent la vie en commun sans avoir à nier autrui est une des tâches essen­tielles de notre temps.

Des poli­tiques et des médias imposent au Nord un dis­cours négatif sur autrui dif­férent au Sud sur l’Occident. Edifier des pas­se­relles est vital. La cen­tralité de la Médi­ter­ranée ne peut être niée, en consé­quence on ne peut se limiter à des projets tech­niques. Sans les dimen­sions humaines et cultu­relles, le par­te­nariat sera amputé de l’essentiel. Nous aurions espéré que l’UPM par exemple, soit celle d’un par­te­nariat entre l’Union euro­péenne et le monde arabe. La visi­bilité aurait été grande. Il n’y aurait eu aucune appré­hension, ni celle d’une nor­ma­li­sation pré­ma­turée avec Israël, ni celle qui dévie l’adhésion de la Turquie à l’UE. Les concepts de monde arabe et Maghreb qui ren­voient à des dimen­sions géo­cul­tu­relles doivent êtres gardés en vue, la Médi­ter­ranée n’est pas le lieu de la dilution.

La culture religieuse au cœur du débat

Sur le plan de l’histoire cultu­relle, l’Occident s’est forgé en oppo­sition à ses alté­rités, dans un mou­vement de rupture et d’appropriation de la raison, de la démo­cratie et de la sécu­la­ri­sation. Ces concepts méritent d’être réin­ter­rogés, car contrai­rement aux pré­jugés, ils ne sont pas étrangers à d’autres cultures comme celles de l’islam. Dans ce contexte, alors que tous les Euro­péens ne confondent pas islam et fana­tisme, l’inconscient col­lectif considère le « musulman » comme l’étranger qui résiste au système de valeurs modernes. Que les musulmans fassent lever des ques­tions est légitime. Nous devons accepter les cri­tiques au sujet de conduites pro­blé­ma­tiques, mais pas les amal­games et les juge­ments hâtifs. Il est vital de recon­naitre à l’autre le droit de garder vivante sa culture, sans se couper du monde.

Les Lumières de la raison ins­tru­men­ta­lisée n’ont pas éclairé la totalité de l’être humain, alors que des ques­tions cultu­relles comme « Comment apprendre à vivre ? », « Qu’est-ce que l’homme ? », « Quel sens donner à la vie ? » se posent, on nous refuse le droit à la cri­tique. Les Euro­péens s’interrogent sur l’état du monde musulman : les débats sur la réforme, le plu­ra­lisme, la bonne gou­ver­nance ? Ce n’est pas être isla­mo­phobe de poser ces ques­tions. Mais, à l’opposé de ce que des non-​​musulmans peuvent penser, il existe une isla­mo­phobie où c’est le Musulman, comme le Juif hier, qui est condamné. Hantée par la religion, l’Europe est tra­versée par deux mou­ve­ments, l’effort pour faci­liter le par­te­nariat et une tournure crispée envers les musulmans.

Il n’est pas exact que tout l’Occident assimile « musulman » et « fana­tique », mais des pro­pa­gan­distes pour masquer leurs impasses parlent de choc et font croire que l’Islam est source de vio­lence. Ces pro­pa­gan­distes « fabriquent » de la terreur et des « extré­mistes » et les mani­pulent pour faire peur et jus­tifier l’occupation et l’hégémonie. Injus­tices, pré­sence de soldats étrangers, poli­tique des deux poids et deux mesures contre­disent, comme en Palestine, les nobles prin­cipes prônés par la rive Nord. Dans ce contexte, se pose une question pour faire reculer la logique de la confron­tation : Jusqu’à quand vont durer les injus­tices et les agres­sions qui pro­duisent déses­poirs, extré­mismes et culture de la colère au Sud et culture de la peur au Nord ? Il est urgent de penser ensemble les causes.

L’opinion finit par ne plus voir que la vio­lence de l’autre, dont elle ne saisit pas les raisons. Certes, le monde entier constate à quels extré­mismes peut conduire la dérive fana­tique de cer­tains « adeptes » d’une grande religion comme l’islam et constate l’injustifiable pérennité des des­po­tismes. L’usurpation du nom de l’islam est injus­ti­fiable, et « Le musulman est parfois une mani­fes­tation contre sa religion » comme l’affirmait, il y a un siècle, l’Emir Abdel­kader El Dja­zairi. Mais comme le sou­ligne Hannah Arendt, c’est souvent le résultat de pro­vo­ca­tions et d’injustices : « Dans les régimes tota­li­taires, la pro­vo­cation… devient une façon de se com­porter avec son voisin » Même si les pré­jugés datent de 15 siècles, l’islamophobie depuis la fin de la guerre froide, exploite et amplifie les fai­blesses du monde musulman et les réac­tions aveugles des groupuscules.

La stra­tégie du choc des civi­li­sa­tions pra­tique la dés­in­for­mation et impose l’idée que résister aux occu­pa­tions est un acte de vio­lence inad­mis­sible. Le droit à la résis­tance réside pourtant dans les condi­tions qui auto­risent –ou interdisent-​​ son recours. En Islam, comme l’exprime St Augustin pour la notion de guerre juste, la question de la résis­tance ne peut être pensée en dehors du contexte. Ainsi, le recours à la « vio­lence » comme contre-​​violence, dernier recours imposé, ne peut inter­venir que si la paix, la survie, la dignité sont com­pro­mises. L’Humanisation des rap­ports humains a été pos­sible grâce à l’interculturel. Le Médi­ter­ranéen n’a pas découvert le sens du partage le plus large c’est-à-dire celui de la com­mu­nauté humaine seulement au XVIIIe siècle qui reste un moment phare de l’émancipation. La logique du conflit est aujourd’hui exa­cerbée à la fois par la repré­sen­tation non seulement are­li­gieuse mais anti reli­gieuse du monde moderne et par l’instrumentalisation de la religion par des forces rétro­grades de la tradition.

Droit à la critique

Nous avons abouti à une situation ambi­va­lente. Malgré les acquis de la sécu­la­ri­sation, le déve­lop­pement du savoir détaché des sources reli­gieuses, comme l’a été le savoir arabe, l’émancipation en Europe vis-​​à-​​vis de l’autorité reli­gieuse et une sépa­ration logique de la sphère du public et du privé, nous avons aussi abouti à la mar­gi­na­li­sation des prin­cipes abra­ha­miques et à une remise en cause de la pos­si­bilité de la justice et du vivre ensemble. Le risque est celui d’une neu­tra­li­sation des deux dimen­sions de l’homme : le poli­tique (la démo­cratie) et le reli­gieux (une éthique). Après les mots d’ordre tota­li­taires « tout est poli­tique » ou « tout est reli­gieux », on impose « rien n’est poli­tique, rien n’est reli­gieux », pour laisser place au nihi­lisme et au nouveau mot d’ordre : tout est mar­chandise. Cette vision impose une seule culture, une seule conception du progrès et des rela­tions entre les peuples, résultat le dia­logue de sourds est désas­treux : les rela­tions inter­na­tio­nales ne sont pas démo­cra­tiques, les des­po­tismes per­durent et la déso­rien­tation s’étend. Pra­tiquer l’autocritique afin de dépasser ses propres points d’aveuglements au sujet des dérives de sa tra­dition et celles du désordre mondial est un devoir.

Sur le plan de la culture, le citoyen moderne n’a plus de lien avec la religion ou le sacré. Ce n’est pas la fin du monde, mais c’est la fin d’un monde. Et il nous faut le com­prendre pour inventer un autre qui échappe à toute fer­meture. Sur le plan du savoir, l’aspect inquiétant est la remise en cause de la pos­si­bilité de penser autrement. Deux récits para­doxaux de la culture moderne affirment que la culture reli­gieuse doit servir à consoler sans se mêler du monde ou bien est alié­nation. Faute d’échanges culturels continus et consé­quents la recherche commune du juste, du beau et du vrai autour de la Médi­ter­ranée est hypo­théquée. Les impasses se mon­dia­lisent, aggravées par la poli­tique des deux poids et deux mesures, ce qui rend urgent le besoin d’une civi­li­sation du vivre ensemble.

Finalité du dialogue

Le dia­logue des cultures a trois buts : l’interconnaissance, une parole commune et la justice, c’est ce qui nous manque le plus. Ce que la rive Nord doit com­prendre : l’extrémisme est l’anti-islam et le musulman a par­ticipé et le peut encore, à la recherche de la civi­li­sation. Ce que la rive Sud doit com­prendre : son ouverture sur la plus grande des com­mu­nautés celle de l’humanité, où se conju­guait unité et plu­ralité, avait permis le vivre ensemble autour de la Médi­ter­ranée. Il reste un avenir si les dis­cours domi­nants mettent fin à la poli­tique de l’épouvantail et au déni de ce que nous avons en commun, s’ils arrêtent d’imposer de manière régressive une vision mono­li­thique de leur propre culture et celle des autres et si l’on met un terme à l’instrumentalisation de la religion.

Les mesures concrètes en décou­leront pour éduquer, informer et vivre ensemble comme une chance par­tagée. Mon pays, l’Algérie, car­refour des cultures et terre d’hospitalité, par-​​delà son his­toire dou­lou­reuse et ses souf­frances, ou à cause de cela, assume sa médi­tér­ra­néité et reste plus que jamais attaché au dia­logue des cultures en vue de forger une nou­velle civi­li­sation uni­ver­selle. Tout en étant conscient des pesan­teurs, de l’asymétrie des forces et des dés­équi­libres, mais sachant que nul n’a le monopole de la vérité et que la justice envers autrui est au cœur de toute dyna­mique por­teuse d’avenir, l’homme de bonne volonté ne peut que choisir l’amitié dans la fran­chise. ”  [2]

[1] Dossier sous la direction de Didier Billion, chargé de mission auprès du directeur de l’IRIS

Réalisé avec le soutien du ministère de l’Education nationale.

Avec la par­ti­ci­pation de Gabriel Baudoin, assistant de recherche à l’IRIS Ce dossier ras­semble les inter­ven­tions pro­noncées lors du col­loque « La Culture au coeur de la Médi­ter­ranée » organisé à Nice par l’IRIS, avec le soutien du Sénat, l’Assemblée par­le­men­taire de la Médi­ter­ranée et la Ville de Nice le 28 avril 2010

[2] 1-​​ Lettres aux français édits Anep 2-​​ Le Système tota­li­taire, Edition Essais-​​​​Points.