Chaussettes sales

Uri Avnery - 7 février 2009, mardi 10 février 2009

C’est la plai­san­terie de l’adjudant qui déclare à ses hommes : "J’ai une bonne nou­velle et aussi une mau­vaise nou­velle. La bonne nou­velle, c’est que vous allez changer vos chaus­settes sales. La mau­vaise nou­velle c’est que vous allez les échanger entre vous."

Je ne suis pas le seul, au moment où se déroulent les élec­tions, à me sou­venir de cette vieille blague mili­taire britannique.

Nous avons devant nous un groupe lamen­table de poli­ti­ciens dont cer­tains sont des ratés avérés tandis que d’autres ont un passé vierge de toute réa­li­sation. Il n’y a entre eux aucune dis­cussion signi­fiante sur les pro­blèmes. Aucun des prin­cipaux concur­rents ne propose de solu­tions réelles à nos pro­blèmes fon­da­mentaux. Les dif­fé­rences entre eux ne sont visibles qu’à la loupe.

La réaction ins­tinctive : « Qu’ils aillent tous au diable ! N’allons pas voter ! »

Mais c’est de l’enfantillage. Nous ne pouvons pas nous per­mettre de ne pas voter ou d’exprimer un vote de dépit ou de pro­tes­tation. Même si les dif­fé­rences sont faibles – elles peuvent se révéler importantes.

En consé­quence, bouchons-​​nous le nez et votons. S’il le faut prenons un médi­cament contre les nausées. S’ils sont tous mauvais, cher­chons où est le moindre mal.

POUR MOI le plus grand mal est Benyamin (Bibi) Netanyahou.

S’il obtient une voix de plus que ses rivaux, le pré­sident lui confiera la mission de constituer le pro­chain gou­ver­nement. Neta­nyahou s’est engagé à faire appel à Avigdor Liberman, l’élève du fas­ciste Meir Kahane, comme premier par­te­naire, et aussi au parti Shas, qui est désormais devenu un parti d’extrême droite. Il fera peut-​​être aussi appel à l’"Union Nationale" qui est encore plus extré­miste et à ce qui reste du Parti National Reli­gieux ainsi qu’aux orthodoxes.

Si cela doit constituer le cœur de la future coa­lition, nous aurons un gou­ver­nement extré­miste, natio­na­liste et raciste, un gou­ver­nement qui rejettera abso­lument toute pos­si­bilité de mettre fin à l’occupation, de constituer un État pales­tinien et d’évacuer les colonies. Après cela, Neta­nyahou pourrait bien faire appel à Kadima et aux tra­vaillistes, mais cela n’aurait plus d’importance. À partir du moment où il serait en mesure de constituer un gou­ver­nement sans eux, il obtien­drait leur concours sans presqu’aucune concession. Dans un tel gou­ver­nement, ils feraient seulement office de feuille de vigne, de voile à l’intention des Américains.

Il faut aussi se sou­venir de ceux qui accom­pa­gne­raient Neta­nyahou : des gens comme Limor Livnat, Benny Begin et Bogie Yaalon.

Il y a eu des gens pour émettre une idée machia­vé­lique : laissons le Likoud accéder au pouvoir. Ainsi, le monde entier verra le vrai visage d’Israël et le boy­cottera. Le gou­ver­nement tombera et nous pourrons repartir sur de nou­velles bases.

Désolé, c’est un pari trop risqué pour moi. Je ne suis pas disposé à jouer avec l’avenir d’Israël. Pour reprendre un vieux slogan : je n’ai pas d’autre pays.

Cer­tains s’efforcent de nous ras­surer avec une autre idée : Neta­nyahou est un être faible. Si les Amé­ri­cains exercent des pres­sions sur lui, il cèdera. Au bout du compte, il fera ce qu’Obama lui demandera.

Je n’en suis pas si sûr. Je ne suis pas prêt à parier là-​​dessus non plus. Ses par­te­naires ne lui per­met­tront pas de se sou­mettre. Pour moi, la pre­mière décision est non à Netanyahou.

TZIPI LIVNI bénéficie d’un énorme avantage : elle n’est pas Bibi.

Il semblerait que c’est aussi là son seul avantage.

En ce moment, elle est la seule per­sonne qui pourrait – peut-​​être, peut-​​être – barrer la route à une coa­lition menée par le Likoud. Pour beaucoup, c’est une raison suf­fi­sante pour voter en sa faveur.

Y a-​​t-​​il une autre raison ? Il est dif­ficile d’en voir une. Elle aurait pu se sortir des eaux troubles et émettre un message clair et ciblé : la paix avec le peuple pales­tinien et le monde arabe. Cela l’aurait séparée de Neta­nyahou et aussi d’Ehoud Barak et lui aurait donné une stature de femme d’État. Cela aurait fait des élec­tions un réfé­rendum en faveur de la guerre ou de la paix.

Elle n’a pas saisi cette chance. Comme tous les autres can­didats, elle a peur du mot "paix". Ses conseillers ont pro­ba­blement attiré son attention sur le fait qu’à la bourse de l’opinion publique les actions de la paix sont à la baisse.

Si elle était un véri­table leader, si la paix brûlait dans ses os (comme nous disons en hébreu), elle aurait oublié ces conseils pour s’affirmer comme une femme de principes.

Au lieu de cela, elle s’efforce de se montrer plus macho que tous les machos (le seul homme du gou­ver­nement). Elle jure ses grands dieux qu’elle est contre tout dia­logue avec le Hamas. Elle est contre tout accord réci­proque de cessez-​​le-​​feu. Elle essaie de riva­liser avec Neta­nyahou et Liberman à coup de mes­sages natio­na­listes débridés.

C’est mauvais. C’est également stupide. Celui qui est à la recherche d’un vrai mâle ne votera pas pour une femme. Celui qui est à la recherche d’un brutal chef de guerre ne votera pas pour un civil de sexe féminin qui, selon les termes de Barak, "n’a jamais eu un fusil entre les mains".

C’était un test de leadership. Et Tzipi a été recalée.

C’est vrai, ici et là, elle a émis quelques vagues idées à propos de deux États-​​nations" mais pendant toutes les années où elle a été au gou­ver­nement elle n’a pas fait le moindre pas concret dans cette direction.

Par consé­quent, il n’y a aucune raison de voter pour elle, sauf une : si elle obtient une voix de plus que Neta­nyahou, le pré­sident fera appel à elle pour tenter de former un gou­ver­nement. Un tel gou­ver­nement inclura cer­tai­nement Neta­nyahou et pro­ba­blement aussi Liberman. Pourtant, il sera dif­férent d’un gou­ver­nement dirigé par Neta­nyahou. Sous l’influence de fortes pres­sions amé­ri­caines, il pourrait même évoluer vers la paix.

JE NE PEUX PAS voter pour Ehoud Barak. Même si ma tête le voulait, mes mains n’obéiraient pas.

La guerre inhu­maine de Gaza a reflété le caractère inhumain de Barak lui-​​même. Il a engagé la guerre comme un élément de sa cam­pagne élec­torale. Lorsque les mani­fes­tants anti-​​guerre défi­laient dans les rues de Tel Aviv en criant : "N’achetez pas des votes avec le sang des bébés" ils n’étaient pas si loin de la vérité.

Comme Neta­nyahu, Barak est un raté avéré. J’étais dans la foule qui fêtait son triomphe sur la Place Rabin en 1999 quand il a été élu Premier ministre, et, à peine un an plus tard, j’ai poussé un soupir de sou­la­gement lorsque son gou­ver­nement s’est effondré. Pendant son court passage au pouvoir, il a réuni la confé­rence de Camp David et l’a sabordée, il a répandu le message pervers et men­songer que "nous n’avions pas de par­te­naire pour la paix", il a pro­voqué la seconde intifada et détruit le camp de la paix de l’intérieur.

Contrai­rement à Livni, Barak ne prétend même pas avoir une pers­pective de paix. Il voit devant lui un paysage infini de chaînes de mon­tagnes de guerres, mon­tagne après mon­tagne, s’étendant bien au-​​delà de l’horizon.

À la dif­fé­rence des listes de Kadima et du Likoud, la liste élec­torale du parti tra­vailliste com­porte quelques bons éléments. Mais ceux-​​là n’auront aucune influence sur les affaires futures. En réalité, c’est la liste d’un seul homme, et ce seul homme est pro­fon­dément mauvais.

PENDANT UN TEMPS il a semblé que le Meretz allait évoluer vers quelque chose de plus grand. Il a incorporé dans sa liste quelques per­son­na­lités nou­velles inté­res­santes. Des intel­lec­tuels les recom­man­daient chaudement.

Et alors il leur est arrivé quelque chose, la même chose qui leur était arrivé la der­nière fois. Une guerre a éclaté et le Meretz lui a apporté un soutien enthou­siaste. Ses trois mous­que­taires intel­lec­tuels - Amos Oz, A.B. Yehoshua et David Grossman – se sont mis en quatre pour appeler à la guerre et y applaudir, à tour de rôle. Exac­tement comme ils l’avaient fait pour la seconde guerre du Liban.

En réalité, après quelques jours, tous les trois – avec le Meretz et La Paix Main­tenant – ont appelé a mettre fin à l’attaque. Cet appel ne fut pas accom­pagné d’excuses pour l’appel pré­cédent. Cela témoi­gnait d’un sacré culot. Après avoir aidé à rompre la digue, ils s’imaginaient qu’ils pour­raient arrêter le flot d’un cla­quement de doigts. Mais, après qu’ils eurent légitimé la guerre d’atrocités, per­sonne ne les écoutait plus. Chaque femme et chaque enfant tué au cours de cette guerre, jusqu’au tout dernier jour, devrait peser sur leur conscience.

Natu­rel­lement, cer­tains diront : vous ne votez pas pour infliger une punition ou pour vous venger. Malgré le crime, il faut voter pour le Meretz parce que, parmi les partis "sio­nistes", ils sont les moins mauvais. Ils parlent de paix et de justice sociale, et cer­tains de leurs repré­sen­tants, comme Shu­lamit Aloni et Yossi Sarid ont fait du bon travail dans le gou­ver­nement Rabin. Le Meretz aussi a fourni du bon travail par­le­men­taire en faveur des bonnes causes.

C’EST UN TOUT AUTRE PRO­BLÈME qui est posé par les trois partis dits "arabes", dont l’un est le parti com­mu­niste Hadash, qui com­prend une petite com­po­sante juive.

Le pro­gramme du Hadash est plus proche du véri­table camp de la paix qu’aucun autre. Cer­tains pour­raient dire : cela est assez proche. Je vote selon mes convic­tions et non en fonction de consi­dé­ra­tions tac­tiques. On doit aussi porter au crédit du Hadash d’avoir défendu quelques causes justes à la Knesset.

Le pro­blème des listes "arabes" c’est qu’elles n’ont pas réussi à jouer un rôle signi­fi­catif dans une arène poli­tique qui est restée le domaine exclusif des partis "sio­nistes" ("sio­niste" dans ce contexte veut dire "non arabe"). Afin de faire une percée dans la rue juive, le Hadash aurait pu faire figurer en tête de sa liste, ou au moins en deuxième position, Dov Kenin qui est devenu une vedette lors des récentes élec­tions muni­ci­pales à Tel Aviv. En ne le faisant pas ils se sont privés au moins de quelques unes des voix qu’ils auraient pu sous­traire au Meretz et au parti travailliste.

L’impact des partis "arabes" sur la poli­tique israé­lienne est pra­ti­quement nul. Il se limite à une chose : le len­demain des élec­tions, la question va se poser de savoir si les partis du centre et de gauche ensemble, de Kadima à la gauche, peuvent réunir suf­fi­samment de voix pour faire barrage à un gou­ver­nement de droite. Dans ce contexte, et seulement à cette occasion, les partis "arabes" peuvent jouer un rôle.

IL RESTE le phénomène Liberman.

Liberman a créé un parti qui est sim­plement et com­plè­tement raciste. Sa cam­pagne élec­torale est centrée sur l’exigence de sup­primer la citoyenneté israé­lienne des gens "non loyaux". En l’occurrence, les Arabes qui repré­sentent 20% des citoyens israéliens.

Dans tout autre pays, le pro­gramme de Liberman serait qua­lifié de fas­ciste, sans guillemets. Nulle part dans le monde occi­dental on ne trouve un grand parti qui oserait for­muler une telle exi­gence. Les néo-​​fascistes en Suisse et en Hol­lande veulent expulser les étrangers, mais pas sup­primer la citoyenneté de ceux qui la pos­sèdent de naissance.

Le cœur du parti est constitué d’immigrants de l’ancienne Union sovié­tique, dont beaucoup ont amené de leur patrie un profond mépris pour la démo­cratie, le désir d’un chef fort ( un Staline ou un Poutine), une attitude raciste à l’égard des citoyens au teint bazané et le goût des guerres bru­tales comme en Tchet­chénie. Ils ont main­tenant été rejoints par des jeunes Israé­liens de nais­sance, que la guerre récente a radicalisés.

Lorsque Joerg Haider est entré au gou­ver­nement autri­chien, Israël a pro­testé en rap­pelant son ambas­sadeur à Vienne. Mais, comparé à Liberman, Haider était très libéral, et il en va de même pour Jean-​​Marie Le Pen. Et main­tenant, Neta­nyahou a annoncé que Liberman serait "un ministre important" dans son gou­ver­nement. Livni a laissé entendre qu’il serait dans son gou­ver­nement, également, et Barak n’en a pas exclu la possibilité.

La version opti­miste dit que Liberman s’avèrera n’être qu’une curiosité pas­sagère. Chaque cam­pagne élec­torale israé­lienne fait appa­raître un parti à la mode qui reflète l’humeur du moment, obtient un succès spec­ta­cu­laire et puis dis­paraît. En 1977 ce fut le parti Dash qui enfour­chait le cheval du "chan­gement de système". Il rem­porta 12,5% des suf­frages, se divisa et dis­parut avant les élec­tions sui­vantes. Plus tard, ce fut le parti Tzomet de Rafael Eitan, sur le cheval de la pureté inal­térée. Il y eut encore le parti Shinui (chan­gement) qui che­vau­chait la monture de la haine anti­re­li­gieuse et dis­parut sans laisser de traces. Aux der­nières élec­tions, ce fut la liste des retraités auquel des dizaines de mil­liers de jeunes s’amusèrent à apporter leurs suf­frages. Pour les élec­tions actuelles, le parti de Liberman est allé dans le sens du courant, surfant sur les émotions pri­mi­tives des masses libérées par la guerre de Gaza.

Il y a aussi une version pes­si­miste : le fas­cisme est devenu un acteur sérieux dans le domaine public israélien. Les trois prin­cipaux partis lui ont main­tenant donné une légi­timité. C’est un phé­nomène qu’il faut stopper avant qu’il ne soit trop tard.

DONC, COMMENT vais-​​je voter ce prochain mardi ?

J’ai l’intention d’établir une liste qui com­mencera par le pire pour aller vers le moins mauvais. Le dernier de la liste aura ma voix.