Châteaux dans le sable

Graham Usher, samedi 24 septembre 2005

Le 12 sep­tembre à 3 heures de l’après-midi, le dernier soldat israélien a quitté le ter­ri­toire occupé de la Bande de Gaza. Après son départ, le peuple, que l’armée et le gou­ver­nement israé­liens avaient dominé pendant 38 ans, s’est levé pour reprendre sa terre dans un mou­vement de marée inexorable.

Cer­tains réa­li­saient dif­fi­ci­lement leur liberté - comme les mil­liers qui se sont répandus à travers le bou­clier main­tenant vide de Neve Dekalim, ont passé les huttes de Mawasi pour fina­lement arriver à la mer : pour beaucoup d’entre eux, c’était la pre­mière fois qu’ils accé­daient au rivage depuis les 5 der­nières années. Huit Pales­ti­niens se sont noyés, suite au manque de maîtres nageurs et de l’impossibilité pour les ambu­lances de tra­verser la foule.

Cer­tains ont eu envie de se venger : brûlant des syna­gogues, écrasant des jouets sous leurs pieds et plantant des dra­peaux pales­ti­niens sur les ruines des villas car­relées de rouge.

Cer­tains expri­maient leur sen­timent de vic­toire, comme ces camions remplis de com­bat­tants du Jihad, cagoule noire sur le visage, gre­nades à pro­pulsion atta­chées au bras et criant que « la résis­tance va continuer ».

Des mil­liers sont venus pour un net­toyage, tamisant le sable à la recherche des balles cou­vertes de cuivre - « 2$ le kilo » - prenant tout ce qui pouvait l’être dans les serres, empilant des piliers en béton, des câbles métal­liques, des tuyaux en plas­tique et même des pal­miers sur des char­rettes tirées par des ânes épuisés. Au milieu de la journée, lundi, Neve Dekalim res­sem­blait à un véri­table marché égyptien.

Mais la plupart sont venus pour regarder - ayant eu peur tant que Gaza n’était pas libérée des soldats, des colons et des colonies. « Je ne peux pas encore tout à fait y croire », nous dit Abu Tukia, un garçon de 16 ans, monté sur la tour de guet main­tenant détruite de la colonie de Net­zarim. « Pendant des années cette chose était un fléau pour nous et main­tenant, main­tenant c’est un château dans le sable ».

Mais ce qui dominait, c’était une pro­fonde ambi­va­lence dans les émotions. « Je ressens de la joie car les colons sont partis, et parce que les bull­dozers qui ont détruit nos terres, nos champs, ont main­tenant détruit leurs terres et leurs champs », dit Moussa Al-​​Ghoul du village de Sifiya au nord de Gaza.

Durant les cinq der­nières années, Al-​​Ghoul s’est vu divisé en deux par une bar­rière avec des chaînes. Il a vu comment 90% (3500 dunums) de ses terres ont été confis­quées pour sécu­riser les minus­cules colonies d’Alei Sinai et Dugit. Trois membres de sa famille ont été tués par l’armée israé­lienne, y compris, en octobre 2004, Adnan, second-​​en-​​chef de l’aile mili­taire du Hamas, les bri­gades Ezzedin Al-​​Qassam. « Et je ressens de la douleur en pensant au sacrifice du grand nombre de per­sonnes qui ont donné leur vie pour arriver à ce moment. »

L’amivalence était aussi ce qui mar­quait la réponse de l’Autorité Pales­ti­nienne. Deux céré­monies offi­cielles avaient été orga­nisées le 11 sep­tembre pour marquer la fin de « la res­pon­sa­bilité israé­lienne » sur Gaza. Les Pales­ti­niens n’étaient pas pré­sents. « La direction pales­ti­nienne a bien compris que les Israé­liens n’avaient pas l’intention de pro­céder à un retrait complet », a dit le ministre des Affaires Civiles de l’Autorité Pales­ti­nienne (AP), Mohamed Dahlan.

Une des raisons de la colère des Pales­ti­niens a été la décision de der­nière minute du cabinet israélien de laisser en place 23 des 25 syna­gogues - une manoeuvre cynique que Dahlan décrit comme une « bombe à retar­dement » pour laquelle l’AP sera condamnée au niveau inter­na­tional si ces bâti­ments sont détruits et maudits au niveau interne si ce n’est pas le cas. Même les Amé­ri­cains ont été ennuyés par l’esprit pervers des Israé­liens qui fai­saient en sorte que les Pales­ti­niens seront cri­tiqués « quoiqu’ils fassent ».

Une autre raison était le lieu d’une des céré­monies - la sortie nord de Gaza vers Israël. Les Pales­ti­niens estiment fer­mement que ce lieu se trouve en ter­ri­toire occupé et veulent que la fron­tière soit repoussée plus au nord sur la ligne d’armistice convenue en 1949 entre l’Egypte et Israël. Israël ne refuse pas seulement de res­tituer cette portion de terre, mais y construit au contraire un poste fron­tière très équipé.

Mais la plus forte raison de l’absence des Pales­ti­niens [aux céré­monies orga­nisées - N.d.T] était la question non résolue du statut de Rafah, poste fron­tière sud de Gaza per­mettant l’accès à l’Egypte, et seule et unique ouverture sur le monde pour les Pales­ti­niens de Gaza.

Le 7 sep­tembre - le jour où 750 soldats égyp­tiens devaient prendre leurs nou­velles posi­tions sur la fron­tière de Rafah - Israël a pris une décision uni­la­térale. Il a fermé le point de passage pour 6 mois, disant qu’à partir du 25 sep­tembre toutes les per­sonnes et toutes les mar­chan­dises devaient passer par Kerem Shalom, un coin de terre où se ren­contrent les fron­tières de Gaza, de l’Egypte et d’Israël.

Jusqu’à ce moment-​​là, tous les mou­ve­ments devront se faire dans le sens entrant et sortant par Erez, ce qui implique un détour de 120 kms et pour les Pales­ti­niens l’obligation de tra­verser Israël.

Après 6 mois d’essai, Israël pourrait per­mettre un troi­sième point de passage par Rafah, qui dépen­drait de la façon dont des accords pour­raient être négociés sur les ques­tions doua­nières et sécu­ri­taires. Mais le résultat immédiat serait un fort ralen­tis­sement des échanges se trans­formant en quasi glaciation.

L’AP a été furieuse, et Dahlan n’était pas le dernier, conscient que la pré­tention au lea­dership dépend de l’amélioration des condi­tions de vie des Pales­ti­niens et non pas de leur dété­rio­ration. La question est de savoir ce que peuvent faire les Pales­ti­niens, à part boy­cotter les cérémonies ?

Cer­tains pensent que l’Egypte et l’AP devraient décider uni­la­té­ra­lement d’ouvrir le point de Rafah, mais c’est une décision à risque. Israël a prévenu qu’une ouverture « non auto­risée » du point fron­tière pourrait remettre en cause les accords doua­niers entre Gaza et Israël, une sanction écono­mique qui pour­raient coûter des mil­lions à l’AP en taxes non perçues.

Le dernier espoir des Pales­ti­niens est que Omar Suleiman, res­pon­sable des ser­vices d’information mili­taires égyp­tiens, puisse négocier un accord qu’il a voulu jusque là éviter. Mais les Israé­liens ont rejeté toute autre solution que celle qu’ils ont dictée.

Les consé­quences sont déjà visibles. Le 12 sep­tembre des mil­liers de Pales­ti­niens ont escaladé les murs à Rafah, creusé des tunnels ou abattu des bar­rières pour rejoindre leurs proches du côté égyptien de la fron­tière. Un Pales­tinien a été tué dans la mêlée, pro­ba­blement par un soldat égyptien. Un marché régulier de ciga­rettes, de fro­mages et de médi­ca­ments s’est ins­tallé tout au long de la route depuis Arish jusqu’à Gaza.

Israël s’est senti outragé. « Ceci un test pour eux [les Egyp­tiens] et c’est sur cette base qu’ils seront jugés », a raillé le juge Ephraim Sneh. « Nous ne les avons pas mis à cette place pour faire autre chose  ». Tôt ou tard, la fron­tière sera fermée et Gaza sera réel­lement plus isolée après « la libé­ration » qu’avant.

Mais c’est aussi une mau­vaise nou­velle pour l’Egypte, qui sera accusée de ren­forcer sa pré­sence à la fron­tière au détriment du droit d’accès des Pales­ti­niens et pour le compte de la sécurité d’Israël. « Les Pales­ti­niens vont se poser une simple question », dit Mona Al-​​Fara, médecin à Khan Younis. « Après la lutte, l’immobilisme puis le sou­la­gement de voir les colons partir, ils vont se demander : c’est cela que signifie le désen­ga­gement - le droit d’aller librement de Gaza à Rafah ? ».