Ce qui guide la politique d’Israël

Ilan Pappé, lundi 5 juillet 2010

En 2010, Israël reste, à bien des égards, un État prussien colo­ni­sateur. C’est-à-dire un État com­binant, à tous les niveaux de la vie, des poli­tiques colo­nia­listes et un haut niveau de militarisation.

His­torien israélien dis­sident, désormais expatrié en Grande-​​Bretagne, Ilan Pappé se dis­tingue par ses ana­lyses claires et lucides des res­sorts internes du conflit. En un récent article publié dans le Herald Scotland, il explique le lavage de cerveau auquel est soumis tout citoyen israélien. Et éclaire les moti­va­tions biaisées et fal­la­cieuses sous-​​tendant l’attaque de la flot­tille. Traduction :

L’aspect le plus déroutant de l’affaire de la flot­tille de Gaza a très cer­tai­nement été la défense indignée et mora­li­sa­trice du gou­ver­nement et du peuple israélien.

Les moda­lités de cette réponse sont peu relayées par la presse bri­tan­nique, mais il s’agit aussi bien de com­mu­ni­ca­tions offi­cielles, célé­brant l’héroïsme des com­mandos ayant pris d’assaut le navire, que de mani­fes­ta­tions d’écoliers en soutien incon­di­tionnel au gou­ver­nement et contre une pré­tendue nou­velle vague d’antisémitisme.

En tant que natif d’Israël, passé avec enthou­siasme par tout son pro­cessus de socia­li­sation et d’endoctrinement pendant un quart de siècle, je ne connais que trop bien cette réaction.

Com­prendre l’origine de cette attitude furieu­sement pro­tec­trice est une clé essen­tielle pour appré­hender cor­rec­tement l’obstacle prin­cipal à la paix en Israël et en Palestine. On ne peut mieux définir cette bar­rière que comme la per­ception offi­cielle et popu­laire qu’ont les juifs Israé­liens de la réalité poli­tique et cultu­relle qui les entoure.

Un certain nombre de fac­teurs expliquent ce phé­nomène, mais trois d’entre eux sont par­ti­cu­liè­rement remar­quables, et inter­con­nectés. Ils forment l’infrastructure mentale indi­vi­duelle sur laquelle la vie en Israël de tout juif sio­niste est basée, et dont il est presque impos­sible de s’écarter - ce dont, per­son­nel­lement, je n’ai que trop fait l’expérience.

La pre­mière hypo­thèse, et la plus impor­tante, est la sui­vante : ce qui était his­to­ri­quement la Palestine est d’après un irré­fu­table droit sacré la pro­priété poli­tique, cultu­relle et reli­gieuse du peuple juif repré­senté par le mou­vement sio­niste, puis plus tard par l’Etat d’Israël.

La plupart des Israé­liens, les hommes poli­tiques comme les citoyens, com­prennent que ce droit ne peut être plei­nement appliqué. Mais bien que les gou­ver­ne­ments suc­cessifs aient été assez prag­ma­tiques pour accepter la nécessité d’entamer des négo­cia­tions de paix et celle d’une sorte de com­promis ter­ri­torial, ce rêve n’a pas été aban­donné. Et - ce qui est encore plus important - la conception et la repré­sen­tation de toute poli­tique réa­liste est ainsi consi­dérée comme un acte de géné­rosité inter­na­tionale ultime et sans précédent.

Toutes les insa­tis­fac­tions pales­ti­niennes ou - dans le cas qui nous inté­resse - inter­na­tio­nales, exprimées devant les pro­po­si­tions mises en avant par Israël depuis 1948, ont donc été consi­dérées comme insul­tantes et ingrates face à la poli­tique accom­mo­dante et éclairée de la « seule démo­cratie du Moyen-​​Orient ». Main­tenant, ima­ginez que ce mécon­ten­tement se tra­duise par une lutte réelle et parfois vio­lente, et vous com­mencez à com­prendre les méca­nismes de cette fureur ver­tueuse. Lorsque nous étions écoliers, pendant le service mili­taire et plus tard en tant que citoyens israé­liens adultes, la seule expli­cation donnée aux réac­tions arabes ou pales­ti­niennes était que notre com­por­tement civilisé s’opposait à la bar­barie et aux anta­go­nismes de la pire espèce.

Selon le dis­cours dominant, il y aurait deux forces mal­veillantes à l’œuvre contre Israël. La pre­mière consis­terait en l’ancien et habituel mou­vement anti­sémite du monde au sens large, un virus infec­tieux tou­chant soi-​​disant tous ceux qui entrent en contact avec les Juifs. Selon ce dis­cours, les Juifs modernes et civi­lisés ont été rejetés par les Pales­ti­niens sim­plement parce qu’ils étaient juifs, et non par exemple parce qu’ils ont volé leur terre et leur eau jusqu’en 1948, expulsé la moitié de la popu­lation Pales­ti­nienne en 1948, imposé une occu­pation vio­lente de la Cis­jor­danie et, der­niè­rement, un siège inhumain de la bande de Gaza. Cela explique également pourquoi l’action mili­taire est consi­dérée comme la seule réaction pos­sible : une fois les Pales­ti­niens vus comme cher­chant iné­luc­ta­blement à détruire Israël, suivant en cela une pulsion ata­vique, la seule manière pos­sible d’y faire face repose sur la force militaire.

La seconde force est également un phé­nomène qui, selon eux, n’a rien de neuf : une civi­li­sation isla­mique cher­cherait à détruire les Juifs en tant que foi et nation. Le courant dominant chez les orien­ta­listes israé­liens, appuyés par de nou­veaux uni­ver­si­taires conser­va­teurs aux États-​​Unis, a contribué à définir cette phobie comme étant une vérité scien­ti­fique. Ces peurs, pour être immuables, doivent évidemment constamment être nourries et manipulées.

De là découle la seconde carac­té­ris­tique per­mettant une meilleure com­pré­hension de la société juive israé­lienne : Israël est dans une position de déni. Même en 2010, avec tous les moyens de com­mu­ni­cation et d’information alter­natifs et inter­na­tionaux, la plupart des Juifs israé­liens sont tou­jours ali­mentés quo­ti­dien­nement par des médias qui leur cachent la réalité de l’occupation, de la stag­nation ou de la dis­cri­mi­nation. C’est notamment valable en ce qui concerne le net­toyage eth­nique commis par Israël en 1948, qui a trans­formé la moitié de la popu­lation pales­ti­nienne en réfugiés, a détruit la moitié de ses villes et vil­lages, et a vu les Israé­liens s’arroger 80 % de son pays. Il est dou­lou­reu­sement clair que, même avant que les murs et clô­tures de l’apartheid n’aient été construits autour des ter­ri­toires occupés, l’Israélien moyen n’était pas au courant. Et qu’il ne s’intéressait pas aux 40 années de vio­la­tions sys­té­ma­tiques des droits civils et humains de mil­lions de per­sonnes, réa­lisées sous le contrôle direct et indirect de son État.

Les Israé­liens n’ont pas non plus eu accès à des comptes rendus hon­nêtes sur la souf­france des habi­tants de la bande de Gaza pendant les quatre der­nières années. Et, sur le même schéma, les infor­ma­tions dis­tillées sur la flot­tille cor­res­pondent à l’image d’un État attaqué par les forces com­binées de l’antisémitisme sécu­laire et du nouvel isla­misme judéocide fana­tique, forces débar­quant pour détruire Israël. (Après tout, pourquoi auraient-​​ils envoyé l’élite des meilleurs com­mandos du monde pour faire face à des mili­tants des droits de l’homme sans défense ?)

Quand j’étais jeune his­torien en Israël dans les années 1980, c’est d’abord ce déni qui a attiré mon attention. En tant que cher­cheur débutant, j’avais décidé d’étudier les événe­ments de 1948, et ce que j’ai alors trouvé dans les archives m’a permis de mettre un pied hors du sio­nisme. Doutant de l’explication offi­cielle du gou­ver­nement à propos de son agression du Liban en 1982 et de son com­por­tement pendant la pre­mière Intifada en 1987, j’ai com­mencé à réa­liser l’ampleur de la mani­pu­lation. Je ne pouvais plus sous­crire à une idéo­logie déshu­ma­nisant les Pales­ti­niens autoch­tones et favo­risant des poli­tiques de dépos­session et de destruction.

Le prix de ma dis­si­dence intel­lec­tuelle a fini par tomber : la condam­nation et l’excommunication. En 2007, j’ai quitté Israël et mon travail à l’Université d’Haïfa pour un poste d’enseignant au Royaume-​​Uni, où les points de vue qui seraient au mieux consi­dérés en Israël comme de la folie, au pire comme une tra­hison pure et simple, sont par­tagés par presque toutes les per­sonnes hono­rables du pays, qu’elles aient ou non une connexion directe à Israël et à la Palestine. Ce cha­pitre de ma vie - trop com­pliqué à décrire ici - constitue la base de mon pro­chain livre, Out Of the Frame, qui sera publié cet automne. Briè­vement, il s’agit de l’évolution d’un sio­niste israélien tout ce qu’il y a de plus banal et ordi­naire, évolution menée grâce à la décou­verte de sources d’information alter­na­tives, à des rela­tions étroites avec plu­sieurs Pales­ti­niens et à des études post-​​universitaires à l’étranger, en Grande-​​Bretagne. Ma quête d’une véri­table his­toire des événe­ments au Moyen-​​Orient m’a obligé à démi­li­ta­riser mon esprit.

Même aujourd’hui, en 2010, Israël reste, à bien des égards, un État prussien colo­ni­sateur. C’est-à-dire un État com­binant, à tous les niveaux de la vie, des poli­tiques colo­nia­listes et un haut niveau de mili­ta­ri­sation. il s’agit là de la troi­sième carac­té­ris­tique de l’État juif, à appré­hender pour com­prendre la réaction israé­lienne. Elle se mani­feste par la domi­nation de l’armée sur l’ensemble de la vie poli­tique, cultu­relle et écono­mique d’Israël. Le ministre de la Défense, Ehud Barak, a ainsi été le com­mandant de Ben­jamin Neta­nyahu, le Premier ministre, dans une unité mili­taire sem­blable à celle qui a agressé la flot­tille. Un contexte qui explique gran­dement la réponse sio­niste de l’État à ce qu’eux, et tous les offi­ciers de com­mando, ont perçu comme l’ennemi le plus redou­table et le plus dan­gereux qui soit.

Il faut pro­ba­blement être né en Israël, comme je le suis, et être passé par tout le pro­cessus de socia­li­sation et d’éducation - y compris le service mili­taire - , pour saisir la puis­sance de cette men­talité mili­ta­riste et ses consé­quences désas­treuses. Et il faut un tel passé pour saisir pourquoi les fon­de­ments de l’approche de la com­mu­nauté inter­na­tionale au Moyen-​​Orient sont tota­lement et désas­treu­sement inadaptés à la situation.

La réaction inter­na­tionale se base sur l’hypothèse que des conces­sions pales­ti­niennes crois­santes et un dia­logue continu avec l’élite poli­tique israé­lienne pour­raient faire émerger une nou­velle réalité sur le terrain. Selon le dis­cours officiel en Occident, une solution très rai­son­nable et réa­li­sable - la solution des deux États - est à portée de la main pour peu que toutes les parties four­nissent un ultime effort. Un tel opti­misme est mal­heu­reu­sement erroné.

La seule version de cette solution [des deux États] qui soit accep­table pour Israël ne saurait l’être pour l’Autorité pales­ti­nienne « appri­voisée » à Ramallah, non plus que pour le Hamas « péremp­toire » à Gaza. Com­prendre : l’offre d’emprisonner les Pales­ti­niens dans des enclaves apa­trides pour peu qu’ils mettent fin à leur lutte. Ainsi, avant même de dis­cuter d’une solution alter­native - un État démo­cra­tique commun, ce que je sou­tiens moi-​​même - ou d’explorer l’idée plus plau­sible de l’établissement de deux États, il faut trans­former en pro­fondeur la men­talité offi­cielle et popu­laire en Israël. Cette men­talité est le prin­cipal obs­tacle à une récon­ci­liation paci­fique dans le terrain morcelé d’Israël et de la Palestine.

Comment peut-​​on la faire évoluer ? C’est là le plus grand défi que doivent relever les mili­tants en Palestine et en Israël, les Pales­ti­niens et leurs par­tisans à l’étranger, et toute per­sonne dans le monde se sou­ciant de la paix au Moyen-​​Orient. Ce qu’il faut, en premier lieu, c’est la recon­nais­sance que l’analyse pré­sentée ici est valable et accep­table. Alors seulement, on pourra com­mencer à faire des conjec­tures. Il est pré­somp­tueux de s’attendre à ce que les gens revi­sitent une his­toire de plus de 60 ans afin de mieux com­prendre pourquoi l’agenda inter­na­tional actuel concernant Israël et la Palestine repose sur des bases erronées et pré­ju­di­ciables. Mais on peut cer­tai­nement s’attendre à ce que les poli­ti­ciens, les déci­deurs géo­po­li­tiques et les jour­na­listes rééva­luent ce qui a été appelé par euphé­misme le « pro­cessus de paix » depuis 1948. Il faut également leur rap­peler ce qui s’est réel­lement passé.

Depuis 1948, les Pales­ti­niens luttent contre le net­toyage eth­nique de la Palestine. Cette année-​​là, ils ont perdu 80 % de leur patrie et la moitié d’entre eux ont été expulsés. En 1967, ils ont perdu les 20 % res­tants. Ils ont été frag­mentés géo­gra­phi­quement, et trau­ma­tisés comme per­sonne ne l’a été au cours de la seconde moitié du 20e siècle. Et n’eut été la fermeté de leur mou­vement national, cette frag­men­tation eut pu per­mettre à Israël de faire main basse sur l’ensemble de la Palestine his­to­rique, poussant les Pales­ti­niens vers l’oubli.

Trans­former un état d’esprit est un long pro­cessus d’éducation et de conscien­ti­sation. Contre toute attente, cer­tains groupes alter­natifs au sein d’Israël avancent sur cette longue et sinueuse route vers le salut. En attendant, il faut mettre un terme à ces poli­tiques israé­liennes qui sont sym­bo­lisées par le blocus de Gaza. Elles ne ces­seront pas plus à cause des faibles condam­na­tions inter­na­tio­nales que nous avons entendues la semaine der­nière qu’en raison du mou­vement à l’intérieur d’Israël, trop faible pour pro­voquer un chan­gement dans un avenir proche. Et le danger ne réside pas seulement dans la des­truction continue des Pales­ti­niens, mais aussi dans la constante sur­en­chère israé­lienne qui pourrait conduire à une guerre régionale, avec des consé­quences désas­treuses pour la sta­bilité de l’ensemble du monde. Par le passé, le monde libre a fait face à ce type de situa­tions explo­sives en prenant des mesures fermes, comme les sanc­tions contre l’Afrique du Sud et la Serbie. Seules des pres­sions sérieuses et durables des gou­ver­ne­ments occi­dentaux sur Israël feront là-​​bas passer ce message que le chantage mili­taire et la poli­tique d’oppression ne peuvent être mora­lement et poli­ti­quement accep­tables pour le monde auquel Israël veut appartenir.

La conti­nuité dans la diplo­matie des négo­cia­tions et des « pour­parlers de paix » permet aux Israé­liens de pour­suivre sans cesse la même stra­tégie ; et plus cela perdure, plus il sera dif­ficile de réparer les dégâts. Le moment est venu de s’unir avec les mondes arabe et musulman, en offrant à Israël une pos­si­bilité de rentrer dans la norme et de se faire accepter, en contre­partie d’un abandon incon­di­tionnel des idéo­logies et pra­tiques passées.

Le retrait de l’armée de la vie des Pales­ti­niens opprimés en Cis­jor­danie, la levée du blocus de Gaza et l’abolition de la légis­lation raciste et dis­cri­mi­na­toire contre les Pales­ti­niens en Israël seraient de pre­miers pas fort bien venus vers la paix.

Il est également essentiel de dis­cuter sérieu­sement et sans pré­jugés eth­niques d’un retour des réfugiés pales­ti­niens, selon des moda­lités res­pectant leur droit fon­da­mental au rapa­triement et les chances de récon­ci­liation en Israël et en Palestine. Toute poli­tique allant dans ce sens doit être approuvée, accueillie et mise en œuvre par la com­mu­nauté inter­na­tionale et les popu­la­tions vivant entre le Jourdain et la mer Méditerranée.

Alors, les seules flot­tilles qui se ren­dront à Gaza seront celles des tou­ristes et des pèlerins.  [1]

[1] Notes [1] Ainsi qu’il l’explique dans un entretien donné à Il Mani­festo, où il revient sur les raisons de son départ. Le Grand Soir a traduit cet entretien. [2] Ilan Pappé revient sur l’épuration eth­nique pra­tiquée depuis 1948 dans cet entretien.