’’Ce n’est pas rendre service à Israël que de refuser de dire les choses.’’

Entretien avec Gilles Kraemer :, jeudi 6 novembre 2008

" Israël ne sera un pays normal que quand la Palestine existera."

Gilles Kraemer est l’auteur de Jours tran­quilles à Ramallah (Rive­neuve), livre de chro­niques où il relate ses trois années passées en Palestine comme directeur du centre culturel franco-​​allemand de Ramallah. Il évoque dans cet entretien son expé­rience sur le terrain et les ensei­gne­ments qu’il en a tirés.

non​fiction​.fr : Vous avez été nommé co-​​directeur du centre culturel franco-​​allemand de Ramallah en 2004. Était-​​ce à votre initiative ?

Gilles Kraemer : Non. D’ailleurs, tout en tra­vaillant depuis long­temps dans le contexte médi­ter­ranéen, je n’avais de connais­sances de cette zone, ni d’intérêt par­ti­culier dans ce conflit. J’avais demandé à partir dans des zones cos­mo­po­lites, comme Alexandrie, Tanger ou Beyrouth.

Les zones de guerre ne me font pas fan­tasmer. Je n’ai ni l’excitation des reporters de guerre, ni leur courage. Je devais être nommé à Alger, mais mon affec­tation a changé au dernier moment pour Ramallah, parce qu’il fallait un ger­ma­no­phone pour ce poste. J’ai eu très peu de temps pour réfléchir, et j’ai dit oui.

non​fiction​.fr : En tant que jour­na­liste, puis dans les postes que vous avez occupés, le monde arabe est tout de même un point central.

Gilles Kraemer : C’est vrai, mais pas Israël et la Palestine. Je connais plutôt le Maghreb, le Liban, peu le Golfe. Et j’ai vécu deux ans en Égypte.

Quand je tra­vaillais à l’école de jour­na­lisme (CFJ), j’ai par­ticipé à un pro­gramme européen qui consistait à réa­liser un magazine unique, Euro­mé­di­ter­ranée, avec une rédaction com­posée de jour­na­listes de tout le pourtour médi­ter­ranéen. J’ai eu un premier contact avec des jour­na­listes pales­ti­niens et israé­liens à cette occasion. C’était dans l’euphorie des accords d’Oslo, en 1994 et 1995.

Pour autant, je n’ai jamais nourri d’espoirs fous, ni vécu au rythme des accords de paix et des cessez-​​le-​​feu comme cer­tains de mes collègues.

non​fiction​.fr : Les livres écrits par des jour­na­listes sont d’une qualité très inégale, malgré parfois l’excellente connais­sance de la région, et les livres de témoi­gnages sur la vie en Palestine ont fleuri ces der­niers temps. Pourquoi vouloir en écrire un autre ?

Gilles Kraemer : C’est vrai que les livres de jour­na­listes ne sont en général lus que par d’autres jour­na­listes… À mon arrivée, je n’ai pas du tout eu le temps ni même l’idée d’écrire. J’étais le premier co-​​directeur, avec mon col­lègue allemand, du nouveau centre culturel franco-​​allemand et il y avait énor­mément à faire. C’était un travail passionnant.

Et puis quand Arafat est mort, tout s’est arrêté brus­quement. Ça a été un moment très bizarre. La ville était habitée par un sen­timent de "fin du monde". Le temps était très mauvais, et tout était silen­cieux. Pour qui a vu une grande ville arabe, tou­jours bruyante, vivante, c’était très déroutant. C’est là que j’ai com­mencé à écrire les chro­niques qui consti­tuent le livre.

non​fiction​.fr : À la lecture de ces chro­niques, on sent un grand fata­lisme. Est-​​ce l’état d’esprit dans lequel vous avez vécu là-​​bas ?

Gilles Kraemer : À Ramallah, qui est une ville très dyna­mique, on vit comme si tout était normal, alors qu’en fait rien n’est vraiment normal. J’ai eu grâce à mon travail l’occasion d’avoir des contacts avec beaucoup de gens sur place, et tous me disaient : "Ce que je sais, c’est que je n’ai aucun avenir." Au mieux ils ajou­taient "ici". C’était le plus dur à supporter.

Tout le monde m’avait prévenu : "Tu verras, la Palestine, on n’en revient pas indemne, on ne peut pas rentrer comme on est parti, c’est une expé­rience très forte, etc." C’est vrai que ça a été très intense. Quand on vit à Ramallah, et qu’on a la res­pon­sa­bilité d’un centre culturel, il faut prévoir l’imprévisible. On ne part jamais avec une idée de ce qu’on veut faire. Il faut un plan B, un plan C. Tout peut être organisé et tomber à l’eau au dernier moment.

Au bout de trois ans, il était temps pour moi de rentrer. Je ne me suis pas senti fon­da­men­ta­lement dif­férent à mon retour, mais j’avais des cheveux blancs. Ça peut paraître anec­do­tique, mais il y avait également une fran­çaise de 28 ans à Ramallah qui a "attrapé" ses cheveux blancs en Palestine.

non​fiction​.fr : Pourquoi les États français et allemand ont-​​ils créé un centre franco-​​allemand dans cette région, un rayon d’espoir de récon­ci­liation après des siècles de guerre ?

Gilles Kraemer : Le centre français à Ramallah existe depuis 1993. C’était un petit centre dans une galerie com­mer­çante. En 2002 l’armée israé­lienne a occupé la ville pendant l’opération Rempart et a détruit toutes les bou­tiques du bâtiment ainsi que le CCF ; il a fallu trouver un nouveau lieu plus sûr. L’Institut Goethe était dans un appar­tement trop exigu, alors les acteurs sur place se sont mis à chercher un bâtiment commun. D’une colo­cation, c’est devenu un vrai projet de par­te­nariat avec un beau bâtiment de trois étages, les dra­peaux français et allemand comme une repré­sen­tation diplo­ma­tique et une asso­ciation au quo­tidien des équipes et des pro­grammes. C’est le seul centre culturel étranger dans cette ville qui joue le rôle de capitale de sub­sti­tution de l’État pales­tinien en devenir.

non​fiction​.fr : Le conflit israélo-​​palestinien est un sujet sen­sible, où les mots pèsent lourd. Pourtant vous n’hésitez pas à rap­porter les propos d’un homme qui compare sa situation à la France occupée par les Nazis. Pourquoi ce choix, alors que le fond même du livre n’est pas du tout une cri­tique vio­lente ou unilatérale ?

Gilles Kraemer : À défaut d’être resté neutre, je pense être resté honnête. Le pro­blème de la citation est un pro­blème récurent, chez les jour­na­listes notamment. Ainsi un pro­fesseur d’université de Birzeit m’a apos­trophé un jour : "Qu’auriez vous dit si, pendant l’occupation nazie de la France, on vous avait encouragé à col­la­borer entre Français et Allemands ?"

Il voulait pro­tester contre la façon qu’ont les Euro­péens et les Occi­dentaux à tou­jours "forcer" les Pales­ti­niens et les Israé­liens à se serrer la main alors que sur le terrain il n’y a aucun accord ni aucune amé­lio­ration. Cette phrase reflétait un état d’esprit que j’ai ren­contré plu­sieurs fois, et il m’a semblé important de ne pas la cen­surer, au nom de je ne sais quel tabou.

Ce n’est pas rendre service à Israël que de refuser de dire les choses. D’ailleurs les journaux israé­liens écrivent avec beaucoup plus de liberté que nous. Ils rap­portent et uti­lisent des termes que per­sonne en France n’oserait écrire.

Je pense qu’il faut dire les choses, parce qu’il y a quelque chose de maladif dans ce conflit. Israël ne sera un pays normal que quand la Palestine existera. C’est ce que j’ai compris au cours de mes trois ans en ter­ri­toires pales­ti­niens. C’est ce que je veux dire au travers d’une parole sans interdits.