Ça suffit ! Le temps du boycott est venu

Naomi Klein, lundi 11 janvier 2010

OPINION : La meilleure façon de faire cesser cette occu­pation san­glante est de cibler Israël avec le même type de mou­vement qui a mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud

Il est temps. Cela a trop duré. La meilleure stra­tégie pour faire cesser cette occu­pation de plus en plus san­glante est qu’Israël devienne la cible de ce type de mou­vement mondial qui a fait mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud. En juillet 2005, une énorme coa­lition de groupes pales­ti­niens a dressé les plans pour faire exac­tement cela. Ils ont appelé les « gens de conscience, partout dans le monde, à imposer des boy­cotts étendus et à mettre en place des ini­tia­tives de dés­in­ves­tis­sement contre Israël, simi­laires à ceux appliqués contre l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid ». La cam­pagne [BDS] - Boycott, Dés­in­ves­tis­sement et Sanc­tions – était née.

Chaque jour où Israël pilonne Gaza fait venir plus de convertis vers la cause du BDS – même parmi les Juifs israé­liens. En plein milieu de cette attaque, environ 500 Israé­liens, parmi eux des dou­zaines d’artistes et d’universitaires célèbres, ont envoyé une lettre aux ambas­sa­deurs étrangers en Israël. Celle-​​ci demande « l’adoption de mesures res­tric­tives et de sanc­tions immé­diates » et tire un parallèle clair avec la lutte anti-​​apartheid. « Le boycott de l’Afrique du Sud a été efficace, mais on prend des gants avec Israël… Ce soutien inter­na­tional doit cesser. »

Pourtant, même face à ces appels clairs, bon nombre d’entre nous ne peuvent tou­jours pas y répondre. Les raisons sont com­plexes, émotion­nelles et com­pré­hen­sibles. Mais elles ne sont tout sim­plement pas assez bonnes. Les sanc­tions écono­miques repré­sentent l’arme la plus efficace de l’arsenal de la non-​​violence : y renoncer frise la com­plicité active.

Voici les quatre prin­ci­pales objec­tions à la stra­tégie BDS, suivies des contre-​​arguments.

Plutôt que de les persuader, des mesures punitives aliéneront les Israéliens

Le monde a essayé ce que l’on a appelé « l’engagement constructif ». Il a com­plè­tement échoué. Depuis 2006, Israël a constamment inten­sifié ses actions cri­mi­nelles : expansion des colonies, lan­cement d’une guerre scan­da­leuse contre le Liban et impo­sition d’une punition col­lective contre Gaza au moyen de ce blocus brutal. En dépit de cette escalade, Israël n’a pas fait l’objet de mesures puni­tives – c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Les armes et les 3 mil­liards de dollars annuels d’aide que les Etats-​​Unis envoient à Israël ne sont que le début. Pendant toute cette période-​​clé, Israël a béné­ficié d’une amé­lio­ration consi­dé­rable de ses rela­tions diplo­ma­tiques, cultu­relles et com­mer­ciales avec toute une variété d’autres alliés. Par exemple, en 2007, Israël est devenu le premier pays non latino-​​américain à signer un accord de libre échange avec le bloc du Mer­cosur. Au cours des neuf pre­miers mois de 2008, les expor­ta­tions israé­liennes vers le Canada ont aug­menté de 45%. Un nouvel accord avec l’UE doit per­mettre de doubler les expor­ta­tions israé­liennes d’aliments en conserve. Et en décembre, les ministres euro­péens « ont reva­lorisé » l’accord de par­te­nariat entre l’UE et Israël, une récom­pense attendue depuis long­temps par Jérusalem.

C’est dans ce contexte que les diri­geants israé­liens ont com­mencé leur der­nière guerre : confiants qu’ils ne seraient confrontés à aucun coût signi­fi­catif. Il est remar­quable que pendant plus de sept journées bour­sières en temps de guerre, l’index de la Bourse de Tel Aviv soit monté effec­ti­vement de 10,7%. Lorsque la carotte ne marche pas, le bâton est nécessaire.

Israël n’est pas l’Afrique du Sud

Evi­demment ! La per­ti­nence du modèle sud-​​africain réside dans le fait qu’il prouve que la tac­tique du BDS peut être efficace lorsque des mesures plus faibles (mani­fes­ta­tions, péti­tions, lob­bying en cou­lisse) ont échoué. Et il y a des relents pro­fon­dément affli­geants d’apartheid dans les ter­ri­toires occupés : cartes d’identité munies d’un code de couleur et permis de dépla­cement, maisons rasées au bull­dozer et dépla­ce­ments forcés, routes réservées aux colons. Ronnie Kasrils, un homme poli­tique sud-​​africain de premier plan, a dit que l’architecture de la ségré­gation qu’il a vue en Cis­jor­danie et à Gaza était « infi­niment pire que l’apartheid ». C’était en 2007, avant qu’Israël ne com­mence sa guerre totale contre la prison à ciel ouvert qu’est Gaza.

Pourquoi prendre Israël pour cible lorsque les Etats-​​Unis, la Grande-​​Bretagne et d’autres pays occi­dentaux font la même chose en Irak et en Afgha­nistan ? Le boycott n’est pas un dogme, c’est une tac­tique. La raison pour laquelle cette stra­tégie devrait être essayée est pra­tique : dans un pays aussi petit et qui dépend autant du com­merce, il pourrait vraiment marcher.

Les boy­cotts rompent la com­mu­ni­cation ; nous avons besoin de plus de dia­logue, pas de moins de dialogue

Je répondrai à cette objection par une his­toire per­son­nelle. Pendant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une société d’édition qui s’appelle Babel. Mais lorsque j’ai publié « La stra­tégie du choc : La montée d’un capi­ta­lisme du désastre », je voulais res­pecter le boycott. Sur les conseils de mili­tants du BDS, dont le mer­veilleux écrivain John Berger, j’ai contacté un petit éditeur, Andalus. Celui-​​ci est une maison d’édition mili­tante, très impliquée dans le mou­vement contre l’occupation et c’est le seul éditeur israélien qui se consacre exclu­si­vement à tra­duire en hébreu les écrits de langue arabe. Nous avons rédigé un contrat garan­tissant que toutes les recettes iraient au travail d’Andalus et que je ne tou­cherai rien. Je boy­cotte l’économie israé­lienne, pas les Israéliens.

Notre modeste plan d’édition néces­sitait des dou­zaines d’appels télé­pho­niques, de cour­riels et de mes­sages ins­tan­tanés, s’étendant de Tel Aviv, Ramallah, Paris, Toronto et la ville de Gaza. Ma remarque est la sui­vante : dès que vous com­mencez une stra­tégie de boycott, le dia­logue s’accroît de façon consi­dé­rable. L’argument selon lequel les boy­cotts nous cou­peront les uns des autres est par­ti­cu­liè­rement trompeur étant donné la gamme de tech­no­logies de l’information à notre dis­po­sition. Nous croulons sous les moyens de nous invec­tiver par-​​dessus les fron­tières natio­nales. Aucun boycott ne peut nous arrêter.

[Les Israé­liens sont numéro un mondial en info-​​technique, ils ne seront pas facile à boycotter]

En ce moment même, beaucoup de sio­nistes orgueilleux se pré­parent à marquer un point essentiel : ne suis-​​je pas au courant que beaucoup de ces joujoux de très haute tech­no­logie pro­viennent des parcs de recherche israé­liens, numéro un mondial en info-​​technique ? C’est assez vrai, mais ils ne sont pas les seuls. Plu­sieurs jours après le début de l’attaque de Gaza par Israël, Richard Ramsey, le gérant d’une entre­prise bri­tan­nique de télécom spé­cia­lisée en ser­vices vocaux sur internet a envoyé un courriel à la firme tech­no­lo­gique israé­lienne Mobi­leMax : « En consé­quence de l’action du gou­ver­nement israélien ces der­niers jours, nous ne serons plus en position d’envisager de faire des affaires avec vous ou toute autre société israélienne. »

Ramsey dit que sa décision n’était pas poli­tique ; il ne voulait tout sim­plement pas perdre des clients. « Nous ne pouvons nous per­mettre de perdre le moindre client », explique-​​t-​​il, « c’était donc purement défensif sur le plan commercial. »

Ce fut cette sorte de calcul froid qui conduisit de nom­breuses entre­prises à se retirer d’Afrique du Sud, il y a vingt ans. Et c’est pré­ci­sément ce type de calcul qui repré­sente notre espoir le plus réa­liste d’apporter la justice, si long­temps refusée, en Palestine.