"C’est le moment d’Abbas"

ENtretien avec Ali Jarbawi - Pour la Palestine n°55, mardi 6 novembre 2007

Pour Ali Jarbawi, Mahmoud Abbas est convaincu que les négo­cia­tions sont le seul moyen pour obtenir des résultats. Il a rejeté le principe d’un accord inté­ri­maire. Cependant, estime le poli­to­logue, les diri­geants israé­liens ne sont pas prêts actuel­lement à plus qu’un tel accord .

Bit­ter­lemons : On a fait beaucoup de bruit autour des ren­contres entre Abbas et Olmert. Vont-​​elles mener à quelque chose ?

- Ali Jarbawi : Il faut d’abord com­prendre quel est le motif qui pousse à ces réunions. Le Premier ministre israélien, Olmert, est très faible ; il est confronté à de nom­breux pro­blèmes internes, avec la pro­chaine sortie du rapport Winograd, et au sein de son gou­ver­nement de coa­lition. Il veut quelque chose qui pourra au moins ralentir sa chute. La seule chose qui puisse le per­mettre est de reprendre les dis­cus­sions avec les Pales­ti­niens et de donner l’impression que quelque chose est en cours, qu’il y a un progrès.

Bitterlemons : Et pour le président palestinien Mahmoud Abbas ?

- A.J. : C’est la seule voie qui lui soit ouverte. Il y croit, et pas uni­quement au niveau tac­tique. Il croit que c’est la seule façon de par­venir à un accord avec les Israé­liens. Il veut y impliquer les Amé­ri­cains, il veut impliquer les Israé­liens et il est prêt à dis­cuter. Pré­cé­demment il en a été empêché, d’abord par l’ancien pré­sident, Yasser Arafat, puis par le Hamas. Il est main­tenant sorti de leurs ombres res­pec­tives et il avance à pleine vitesse pour faire naître ce à quoi il croit.

Bit­ter­lemons : Pourtant, c’est une chose d’avoir des réunions mais c’en est une autre d’obtenir des résultats concrets. Pour le moment on n’a pas vu grand chose…

- A.J. : Au début per­sonne ne pensait que ces réunions abou­ti­raient à quoi que ce soit mais l’idée d’un ras­sem­blement inter­na­tional à l’automne leur a insufflé un peu de vie. Les Amé­ri­cains -pour des raisons qui leur sont propres : l’Irak, l’aspect régional etc.- veulent qu’il y ait des progrès sur ce front. Ils savent qu’ils ne pourront pas résoudre le pro­blème mais ils veulent au moins donner un élan pour que la nou­velle admi­nis­tration puisse pour­suivre. Ces réunions vont continuer jusqu’à la réunion de l’automne et les Amé­ri­cains veulent qu’elles se foca­lisent sur un cadre général afin de donner quelque chose de tan­gible à la réunion de l’automne : un document qui défi­nisse le cadre pour traiter des ques­tions essen­tielles pour le statut final.

Bit­ter­lemons : Mais ces prin­cipes n’existent-ils pas déjà ? Est-​​il néces­saire d’en reparler ?

- A.J. : Si les parties savent qu’elles n’arriveront pas à un accord final, elles peuvent viser un accord inté­ri­maire à la place. Et cet accord, pour qu’il tienne, au moins devant le peuple pales­tinien, le Hamas et d’autres groupes, doit être pré­senté dans un cadre. A plu­sieurs occa­sions Abbas a rejeté un accord inté­ri­maire mais la seule chose qu’on puisse espérer d’Israël actuel­lement c’est un accord inté­ri­maire. Aussi faut-​​il donner un cadre à cette solution qui per­mette aux gens de com­prendre qu’il ne s’agit que d’une étape parmi de nom­breuses autres.

Bit­ter­lemons : Il semble tou­jours que nous soyons sim­plement revenus à une étape du pro­cessus d’Oslo.

- A.J. : C’est le cas. Les Israé­liens ne sont pas prêts à parler de points spé­ci­fiques, aussi ce cadre sera-​​t-​​il extrê­mement général. Il se peut qu’Israël accepte le principe d’une solution à deux Etats de même que la via­bilité et la conti­guïté de l’Etat pales­tinien. Il sera fait mention de ces termes très généraux. Cependant, les Pales­ti­niens n’ont pas besoin de cela. Ils ont besoin de points précis. Quand l’occupation cessera-​​telle, quand y aura-​​t-​​ il un Etat pales­tinien et à quoi ressemblera-​​t-​​il ? C’est à ces ques­tions que les Pales­ti­niens veulent des réponses.

Je ne pense pas que le cadre apportera ces réponses. A la fin nous décou­vrirons que nous n’avançons pas et qu’Olmert et Abbas ne font que gagner du temps. Quand nous serons à l’automne, nous verrons que nous ne faisons que parler de sujets dont nous débat­tions il y a dix ans.

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© Emad Hajjaj in Al-​​Ghad (Amman)

Bit­ter­lemons : Il n’y a donc aucune raison pour ces réunions si ce n’est que les deux diri­geants gagnent du temps pour eux-​​mêmes ?

- A.J. : Ce n’est pas la peine de faire des géné­ra­lités sur la façon dont les choses pour­raient un jour paraître, sans calen­drier et sans détails. Olmert le sait et Abbas aussi. Alors, oui, ils cherchent à gagner du temps. Mais Abbas est confronté au pro­blème du Hamas et de Gaza. Ou il parle au Hamas ou il continue sur la voie actuelle. Il a refusé de parler au Hamas aussi a-​​il besoin d’obtenir, dans la voie qu’il a choisie, quelque chose à montrer à son peuple. S’il arrive à l’automne sans aucun résultat, il sera dans une situation très difficile.

Bit­ter­lemons : Dans vos décla­ra­tions vous semblez dire que rien de tan­gible ne sortira de ces dis­cus­sions. Quelle option lui resterat-​​ il alors ?

- A.J. : Je pense qu’Abbas espère obtenir quelque chose de tan­gible pour l’automne. Il espère un cadre général et, sur le terrain, une solution inté­ri­maire qui ne portera pas ce nom, une sorte d’Etat à l’intérieur du Mur, avec un allè­gement des points de contrôle et une amé­lio­ration de l’économie. Cela lui don­nerait une base tan­gible pour décider d’élections anti­cipées. Il lui faudra convaincre les Pales­ti­niens que ces élec­tions entrent dans un cadre qui mènera à l’indépendance totale, à la fin absolue de l’occupation et à la création d’un Etat pales­tinien. Il pourra alors orga­niser un réfé­rendum et, avec ce réfé­rendum, appeler à des élec­tions anticipées.

Mais s’il a les mains vides à l’automne, il se trouvera dans un vacuum. Il n’aura rien obtenu des Amé­ri­cains ni des Israé­liens et il aura refusé pendant des mois de parler au Hamas. Il se peut qu’il considère alors que sa seule option soit de démissionner.

Bitterlemons : Va-​​t-​​il parler au Hamas ?

- A.J. : Jusqu’à la réunion de l’automne, je pense qu’il va se concentrer sur des dis­cus­sions avec Olmert et les Amé­ri­cains. Pour la pre­mière fois, Abbas fait les choses à sa façon. Quand il était Premier ministre d’Arafat, il n’était pas libre d’explorer cette voie. Quand il est devenu pré­sident et que le Hamas a été élu, il ne l’a pas été non plus. Main­tenant, il fait comme il l’entend. Il a des rela­tions appro­fondies avec les Amé­ri­cains et Israël. Il veut se concilier les deux côtés afin d’obtenir quelque chose d’eux. Cela a tou­jours été sa tac­tique et je crois qu’il mérite qu’on lui laisse sa chance.

Je ne crois pas qu’il obtiendra quoi que ce soit de plus que ce qu’Arafat s’était vu offrir en 2000. A ce moment là, lui aussi, avec Arafat, avait refusé cette offre. Je crois qu’il aura moins que cela main­tenant, à sup­poser qu’il obtienne quelque chose. La question qui se pose main­tenant est celle ci : est-​​il à ce point coincé qu’il devra accepter moins ? Je pense que c’est ce qu’il veut, mais attendons l’automne pour voir ce qu’il par­vient à obtenir des Israé­liens. Je crois que ce dont lui et Olmert dis­cutent c’est surtout une solution intérimaire.

Bitterlemons : Ces réunions sont donc très importantes pour Abbas ?

- A.J. : Très impor­tantes. Il est vraiment convaincu que les négo­cia­tions sont le seul moyen pour obtenir des résultats. Nous allons voir où cela mène. Je pense que cela ne mènera à rien de bon pour les Pales­ti­niens, mais c’est main­tenant qu’il doit y aller.


Ali Jarbawi est pro­fesseur de sciences poli­tiques à l’université de Birzeit