« C’est la pire Noël qu’ait connue Bethléem »

L’Orient le jour avec AFP (Sarah BENHAIDA), samedi 19 décembre 2015

Dans les échoppes vides et les hôtels désertés, commerçants et guides touristiques sont unanimes : « C’est la pire Noël qu’ait connue Bethléem. » La ville où naquit Jésus selon la tradition biblique prépare donc dans la résignation les célébrations des 24 et 25 décembre, dont la traditionnelle messe de minuit dans la basilique de la Nativité. Il y a quelques jours encore, les affrontements entre jeunes jeteurs de pierres palestiniens et soldats israéliens se déroulaient au pied des hôtels, déjà fortement affectés par la construction par Israël du Mur de séparation qui coupe Bethléem de Jérusalem. Dans les lobbies déserts, l’odeur des gaz lacrymogènes et, pire encore, de l’eau putride dont l’armée israélienne a aspergé les rues avec ses canons antiémeutes est encore prégnante. Un peu plus loin, aux abords de la basilique et sous un énorme sapin décoré aux couleurs du drapeau palestinien (noir, blanc, rouge et vert), une demi-douzaine de guides touristiques font les cent pas. Ils attendent depuis le matin des chalands qui ne sont pas au rendez-vous. Jusqu’à l’année dernière, « au moins 60 à 70 bus arrivaient chaque matin », assure Hicham Khamis, guide depuis une dizaine d’années. « Aujourd’hui, sur les registres de police, on en compte quatre ou cinq, parfois 10 », dit-il.

Obstacles sur la route

Quant aux hôtels, habituellement remplis à 80/90 % en cette saison, ils n’ont pas atteint la moitié de ce chiffre, estiment les autorités palestiniennes. Elles refusent d’évaluer précisément les pertes dans une ville qui vit en grande partie du tourisme et où plus d’un actif sur cinq est au chômage. Pour Jamal Chehada, qui tient un magasin où bonnets de père Noël, chapelets et autres icônes restent désespérément accrochés, les responsables sont les Israéliens qui accueillent touristes et pèlerins dès leur descente d’avion, à Tel-Aviv. Un passage obligé pour un voyage dans les territoires palestiniens, où se trouvent la plupart des lieux saints du christianisme, car les Palestiniens n’ont pas d’aéroport et ne contrôlent aucune de leurs frontières. « Ils disent aux touristes qu’il n’y a que des terroristes à Bethléem, alors beaucoup d’entre eux se disent : " On ferait mieux d’acheter nos souvenirs chez les Israéliens plutôt qu’à Bethléem" », accuse-t-il. De plus, « l’armée israélienne a multiplié les check-points » autour de Bethléem, dont les rues, d’ordinaire grouillant de touristes à cette période de l’année, sont vides et silencieuses.

Les pèlerins en sécurité

« Les pèlerins ne devraient pas avoir peur de venir », a lancé dans son message de Noël le patriarche latin de Jérusalem, Fouad Twal. « Malgré la situation tendue en cette terre, leur itinéraire est sans risque », a martelé la plus haute autorité catholique romaine en Terre sainte. Cet avis est partagé par Sherwood N’Guma, l’un des rares touristes qui se prend en photo avec son groupe venu du Nigeria devant l’église de la Nativité. « On nous a dit de toujours nous déplacer avec le groupe », explique M. N’Guma, qui, malgré le contexte, n’aurait annulé son voyage pour rien au monde. « C’est un énorme privilège. Tout le monde n’a pas cette opportunité, donc je me suis dit que je devais venir en Palestine pour voir ce qui s’y passe et participer à ce que Dieu a fait de cet endroit », dit-il. « Ceux qui viennent en paix amènent la paix », veut croire son compagnon de voyage Douglas Saba, casquette vissée sur la tête. Mais parce que la paix n’a jamais paru si loin, les autorités palestiniennes, et notamment la municipalité de Bethléem, ont drastiquement réduit les festivités. « Avant, le monde entier venait se réjouir et chanter avec nous à Bethléem, aujourd’hui il n’y a plus rien. Cette année, Noël à Bethléem est triste et déprimante », se lamente M. Khamis, le guide palestinien.