“… C’est à dire l’État d’Israël”

Uri Avnery, dimanche 4 mai 2008

Plus nous appro­chons des fes­ti­vités gran­dioses du 60e anni­ver­saire, plus je rumine la question : si Issar pouvait ouvrir les yeux pour nous voir, en étant encore le garçon de 19 ans qu’il était alors, que penserait-​​il de l’État offi­ciel­lement créé ce jour là ? Plus que tout, il serait choqué de découvrir que la guerre brutale qui l’a tué et qui m’a blessé, comme des mil­liers d’autres, se poursuit sans faiblir. Elle condi­tionne toute la vie de la nation. Elle remplit les pre­mières pages des journaux et fait l’ouverture des bul­letins d’information.

Á CHAQUE FOIS que j’entends la voix de David Ben Gourion pro­noncer les mots « Nous voici donc ras­semblés ici… » je pense à Issar Barsky, un charmant jeune homme, le petit frère de l’une de mes amies.

La der­nière fois que nous nous sommes vus, c’était devant la salle à manger du Kib­boutz Hulda, le ven­dredi 14 mai 1948.

La nuit sui­vante, ma com­pagnie devait attaquer al-​​Qubab, un village arabe sur la route de Jéru­salem, à l’est de Ramle. Nous nous affai­rions aux pré­pa­ratifs. J’étais en train de net­toyer mon fusil de fabri­cation tchèque quand quelqu’un est venu nous annoncer que Ben-​​Gourion était jus­tement en train de pro­noncer un dis­cours sur la fon­dation de l’État.

Pour être franc, aucun de nous ne s’intéressait aux dis­cours des poli­ti­ciens de Tel Aviv. La ville sem­blait si loin­taine. Ce dont nous étions convaincus, c’est que l’État était ici, avec nous. Si les Arabes devaient triompher, c’en était fini de l’État, et de nous. Si nous l’emportions, il y aurait un État. Nous étions jeunes et sûrs de nous, et nous ne dou­tions pas un seul instant de notre victoire.

Mais il y avait un détail dont j’étais vraiment curieux : quel nom allait-​​t-​​on donner au nouvel État ? Judée ? Sion ? L’État Juif ?

Je me pré­ci­pitai donc à la salle à manger. La voix tout à fait carac­té­ris­tique de Ben Gourion reten­tissait à la radio. Quand il arriva aux mots “ … c’est-à-dire l’État d’Israël ” j’en avais entendu assez et je quittai la salle.

Dehors, je tombai sur Issar. Il appar­tenait à une autre com­pagnie qui devait attaquer un autre village cette même nuit. Je lui annonçai le nom de l’État et lui dit « prends garde à toi ! »

Quelques jours plus tard il a été tué. Je me sou­viens donc de lui tel qu’il était alors : un garçon de 19 ans, un sabra grand et sou­riant, plein de joie de vivre et d’innocence.

PLUS NOUS APPRO­CHONS des fes­ti­vités gran­dioses du 60e anni­ver­saire, plus je rumine la question : si Issar pouvait ouvrir les yeux pour nous voir, en étant encore le garçon de 19 ans qu’il était alors, que penserait-​​il de l’État offi­ciel­lement créé ce jour là ?

Il verrait un État qui s’est déve­loppé au-​​delà des rêves les plus fous. Á partir d’une petite com­mu­nauté de 635.000 âmes (dont plus de 6.000 allaient mourir avec lui dans cette guerre) nous sommes devenus un peuple de plus de sept mil­lions de per­sonnes. Les deux miracles que nous avons réa­lisés – la renais­sance de la langue hébraïque et l’institution de la démo­cratie israé­lienne – sont une réalité bien vivante. Notre économie est forte et dans cer­tains domaines – comme la haute tech­no­logie – nous sommes parmi les meilleurs au monde. Issar serait enthou­siaste et fier.

Mais il éprou­verait aussi le sen­timent que quelque chose ne va plus dans notre société. Le Kib­boutz où nous avions planté nos petites tentes de bivouac ce jour-​​ là est devenu une entre­prise indus­trielle comme toutes les autres. La soli­darité sociale dont nous étions si fiers a disparu. Des masses d’adultes et d’enfants vivent en dessous du seuil de pau­vreté, les gens âgés, les malades et les chô­meurs doivent se débrouiller par eux-​​mêmes. L’écart entre les riches et les pauvres est l’un des plus impor­tants du monde déve­loppé. Et notre société, qui s’est mobi­lisée dans le passé sous la ban­nière de l’égalité et de la justice, se contente de le déplorer et passe à autre chose.

Plus que tout, il serait choqué de découvrir que la guerre brutale qui l’a tué et qui m’a blessé, comme des mil­liers d’autres, se poursuit sans faiblir. Elle condi­tionne toute la vie de la nation. Elle remplit les pre­mières pages des journaux et fait l’ouverture des bul­letins d’information.

Que notre armée, l’armée qui était réel­lement “nous”, est devenue quelque chose de com­plè­tement dif­férent, une armée dont la prin­cipale occu­pation consiste à opprimer un autre peuple.

CETTE NUIT nous avons vraiment attaqué al-​​Qubab. Quand nous sommes entrés dans le village il était déjà déserté par ses habi­tants. J’ai forcé la porte d’une des maisons. La marmite était encore tiède, il y avait de la nour­riture sur la table. Sur une étagère j’ai trouvé des photos : un homme qui, de façon évidente, venait de se peigner, une vil­la­geoise, deux petits enfants. Je les ai conservées par devers moi.

J’imagine que le village attaqué par Issar cette nuit là pré­sentait le même tableau. Les vil­la­geois – hommes, femmes, enfants – se sont enfuis à la der­nière minute en laissant toute leur vie der­rière eux.

Il n’y a aucune échap­pa­toire à ce fait his­to­rique : le Jour de l’Indépendance d’Israël et la Naqba (catas­trophe) pales­ti­nienne repré­sentent les deux faces d’une même médaille. En 60 ans nous n’avons pas réussi – et en fait nous n’avons même pas essayé – à défaire ce nœud en créant une autre réalité.

Et ainsi la guerre se poursuit.

Á L’APPROCHE du 60e Jour de l’Indépendance, un comité a siégé pour choisir un emblème pour l’événement. Celui auquel il a abouti res­semble à quelque chose pour Coca Cola ou pour un concours de chansons de l’Eurovision.

Le véri­table emblème de l’Ėtat est com­plè­tement dif­férent et aucun comité de bureau­crates n’a eu à l’inventer. Il est planté dans le sol et se voit de loin : le Mur. Le Mur de Séparation.

Séparation entre qui, entre quoi ?

Appa­remment entre le Kfar Sava israélien et le Qal­qi­liyah pales­tinien voisin, entre Modi’in Illit et Bil’in. Entre l’Ėtat d’Israël (avec un peu plus de terres acca­parées) et les Ter­ri­toires Pales­ti­niens Occupés. Mais en réalité, entre deux mondes.

Dans l’imagination déli­rante de ceux qui croient au “choc des civi­li­sa­tions”, qu’il s’agisse de Georges Bush ou d’Ousama Ben-​​Laden – le Mur est la fron­tière entre les deux titans de l’histoire, la civi­li­sation occi­dentale et la civi­li­sation isla­mique, deux ennemis mortels menant une guerre de Gog et Magog.

Notre mur est devenu la ligne de front entre ces deux mondes.

Le mur n’est pas une simple structure de béton et de bar­belés. Plus que toute autre chose, le mur – comme tout mur de ce genre – est une décla­ration à caractère idéo­lo­gique, une décla­ration d’intention, une réalité intel­lec­tuelle. Ses bâtis­seurs affirment leur appar­te­nance, corps et âme, à un camp, le camp occi­dental, et que, de l’autre côté du mur, com­mence le monde anta­go­niste, l’ennemi, les masses d’arabes et autres musulmans.

Quand cela a-​​t-​​il été décidé ? Qui a pris la décision ? Comment ?

Il y a 102 ans, Théodore Herzl a écrit dans son ouvrage fon­da­mental, “L’État des Juifs”, qui a donné nais­sance au mou­vement sio­niste, une phrase lourde de sens : “Pour l’Europe nous consti­tuerons là-​​bas (en Palestine) un élément d’un rempart face à l’Asie, nous serons l’avant-garde de la culture face à la barbarie.”

Ainsi, en 22 mots alle­mands, était exposée la conception que le sio­nisme avait du monde et de la place que nous y occu­pions. Et main­tenant, au terme de quatre géné­ra­tions, le mur matériel a emboîté le pas au mur mental.

Le tableau est lumineux et clair : nous sommes essen­tiel­lement une partie de l’Europe (comme l’Amérique du Nord), un domaine culturel tota­lement européen. De l’autre côté : l’Asie, un continent barbare, sans culture, incor­porant le monde musulman et arabe.

On peut com­prendre la vision qu’avait Herzl du monde. C’était un homme du 19e siècle qui écrivait son traité au moment où l’impérialisme blanc était à son zénith. Il l’admirait de toute son âme. Il s’efforça (sans succès) d’organiser une ren­contre avec Cecil Rhodes, l’homme qui sym­bo­lisait le colo­nia­lisme bri­tan­nique. Il prit contact avec Joseph Cham­berlain, le Secré­taire Bri­tan­nique aux Colonies, qui lui proposa l’Ouganda, alors colonie bri­tan­nique. Dans le même temps il admirait le Kaiser allemand et son Reich bien organisé qui se livra à un hor­rible génocide en Afrique du sud-​​ouest l’année de la mort de Herzl.

L’affirmation de Herzl n’est pas restée une pensée abs­traite. Le mou­vement sio­niste s’y est conformé dès le début et l’État d’Israël poursuit dans cette voie jusqu’à ce jour.

LES CHOSES AURAIENT-​​ELLES PU être dif­fé­rentes ? Aurions-​​nous pu devenir une com­po­sante de la région ? Aurions-​​nous pu devenir une sorte de Suisse cultu­relle, une île indé­pen­dante entre l’Est et l’Ouest, un pont et un médiateur entre les deux ?

Un mois avant que n’éclate la guerre de 1948, sept mois avant la fon­dation offi­cielle de l’État d’Israël, j’avais publié une bro­chure inti­tulée “Guerre ou paix dans la région sémite”. Elle com­mençait par ces mots :

“Lorsque nos pères sio­nistes ont décidé d’établir un “refuge sûr” en Palestine ils avaient le choix entre deux options :

“Ils pou­vaient se pré­senter en Asie de l’ouest en conquérant européen se consi­dérant comme une tête de pont de la race ‘blanche’ et le maître des ‘indi­gènes’, comme les conquis­tadors espa­gnols et les colo­nia­listes anglo-​​saxons en Amé­rique. Comme, en leur temps, les croisés en Palestine.

“L’autre option consistait à se consi­dérer comme un peuple asia­tique de retour dans sa patrie – se consi­dérant comme héritier de la tra­dition poli­tique et cultu­relle de la région sémite.”

L’histoire de cette région a vu des dizaines d’invasions. On peut les diviser en deux caté­gories principales.

Il y a eu les enva­his­seurs venus de l’ouest, comme les Phi­listins, les Grecs, les Romains, les croisés, Napoléon et les Bri­tan­niques. Une telle invasion établit une tête de pont et a pour pers­pective d’être une tête de pont. Au-​​delà, c’est un ter­ri­toire hostile dont les habi­tants sont des ennemis qu’il faut sou­mettre ou anéantir. Au bout du compte, tous ces enva­his­seurs se sont faits expulser.

Il y a eu aussi les enva­his­seurs venus de l’est, comme les Émorites, les Assy­riens, les Baby­lo­niens, les Perses et les Arabes. Ils ont conquis le pays et en sont devenus une com­po­sante, ils en ont influencé la culture et en ont subi l’influence pour fina­lement y prendre racine.

Les anciens israé­lites appar­te­naient à la seconde caté­gorie. Même si l’on a quelques doutes sur l’exode d’Égypte tel que le racontent les Livres de Moïse, ou sur la Conquête de Canaan selon le récit du Livre de Josué, on peut rai­son­na­blement penser qu’il s’agissait de tribus venues du désert et qui se sont infil­trées entre les villes cana­néennes for­ti­fiées qu’il ne leur était pas pos­sible de conquérir, selon la des­cription même de Juges I.

Les sio­nistes, d’autre part, se ran­geaient dans la pre­mière caté­gorie. Ils appor­taient avec eux la conception d’une tête de pont, d’une avant-​​garde de l’Europe. Cette conception du monde a donné nais­sance au mur en tant que symbole national. Il faut changer tout cela.

L’UNE DE nos par­ti­cu­la­rités natio­nales consiste en une forme d’argumentation où tous les inter­ve­nants, de gauche comme de droite, font appel à l’argument décisif : “Si nous ne faisons pas ceci et cela, c’en est fini de l’existence de l’État !” Peut-​​on ima­giner un tel argument en France, en Grande Bre­tagne ou aux États Unis ?

Il s’agit là d’un symptôme d’angoisse de “croisé”. Bien que les croisés soient restés dans ce pays pendant presque 200 ans et qu’ils y aient donné nais­sance à huit géné­ra­tions d’“autochtones”, ils n’ont jamais été assurés de pouvoir continuer à vivre ici.

Je n’ai pas d’inquiétude concernant l’État d’Israël. Il existera aussi long­temps que des États exis­teront. Mais la question qui se pose est : Quelle sorte d’État sera-​​t-​​il ?

Un État en guerre per­ma­nente, la terreur de ses voisins, où la vio­lence envahit tous les domaines de la vie, dans lequel le riche est prospère tandis que le pauvre vit dans la misère ; un État que fuiront les meilleurs de ses enfants ?

Ou un État vivant en paix avec ses voisins, dans leur intérêt commun ; une société moderne avec les mêmes droits pour tous ses citoyens et exempte de pau­vreté, un État qui consacre ses res­sources à la science et à la culture, à l’industrie et à l’environnement, ou les géné­ra­tions futures dési­reront vivre, une source de fierté pour tous ses citoyens ?

Voilà ce que peut être notre objectif pour les 60 années qui viennent. Je pense que c’est aussi ce qu’Issar aurait voulu.