Budrus se mobilise pour conserver ses terres

Rabab Khaïry - Pour La Palestine n°44, jeudi 24 février 2005

Lutte contre le Mur /

Depuis un an, les habi­tants du village de Budrus, en Cis­jor­danie, affrontent quo­ti­dien­nement l’appareil militaro-​​juridique israélien pour empêcher que le Mur ne les enferme et ne les prive de la moitié des terres agri­coles qui leur restent.

L’expérience de la résis­tance du village de Budrus est la meilleure illus­tration de la lutte menée depuis bientôt deux ans contre le Mur construit par Israël en Cis­jor­danie. Depuis décembre 2003 en effet, pas un mètre du Mur qui entoure main­tenant Budrus n’a été construit sans une série de mani­fes­ta­tions ponc­tuelles ras­sem­blant les vil­la­geois, des inter­na­tionaux et des Israé­liens solidaires.

Situé le long de la Ligne verte dans le dis­trict de Ramallah, Budrus, village de 1300 habi­tants, a déjà été coupé d’une partie de ses terres en 1948. En 1967, elles sont devenues « défi­ni­ti­vement » israé­liennes. Lorsque fin 2003 le per­sonnel des Nations unies [1]chargé d’évaluer les consé­quences du Mur en Cis­jor­danie est venu les informer que le Mur allait tra­verser leur village, les vil­la­geois se sont unis pour s’opposer aux nou­velles confis­ca­tions de terres qui allaient s’ensuivre. Les habi­tants de Budrus consi­dèrent même qu’en com­pa­raison de 1948, il en va cette fois-​​ci de leur propre survie.

Budrus, Mas’ha, Baqa al Sharqiya, Jayyus… Le Mur exclut et exile

Budrus se retrouve dans la même situation que les autres villes et vil­lages situés plus au nord sur la Ligne verte. Deux murs sont construits tout autour de Budrus : l’un pour le séparer d’Israël et l’autre pour séparer Budrus et les vil­lages voisins, Ni’lin, Al Midya et Qibya du reste de la Cis­jor­danie. Les deux murs privent Budrus de 45% de ses terres. Le schéma devient aujourd’hui clas­sique puisque cette incursion du Mur dans les ter­ri­toires pales­ti­niens per­mettra ainsi aux colonies situées à l’ouest de Ramallah d’être annexées à Israël [2].

A l’isolement et au dépiè­cement s’ajoute la crise écono­mique. Car comme l’ensemble des villes et des vil­lages plus ou moins proches de la Ligne verte et qui subissent direc­tement les consé­quences du Mur, l’économie de Budrus repose prin­ci­pa­lement sur la pro­duction agricole. Cet état des choses s’est même imposé depuis le déclen­chement de la deuxième Intifada. Le travail en Israël étant devenu pra­ti­quement impos­sible et les nom­breux check-​​points de la région les empê­chant d’avoir un travail régulier à Ramallah, la plupart des habi­tants de cette zone ont été contraints de ranger leurs diplômes et se sont tout natu­rel­lement recon­vertis dans le travail de leurs terres.

La construction du Mur, qui entraîne la confis­cation d’une grande partie des terres les plus fer­tiles et des terres servant au pâturage, laisse ainsi des familles entières sans aucune source de revenus alter­native, à moins, pour elles, d’envisager l’exil ou l’exode vers les zones urbaines.

Unis dans la non-​​violence

Alors que la pre­mière phase de la construction du Mur s’est faite en 2002 et début 2003 dans une semi-​​inertie, sans que les Pales­ti­niens n’aient eu le temps de mesurer ce qui leur arrivait et de réagir, les habi­tants de Budrus ont choisi de résister et de s’opposer fer­mement aux des­seins de l’occupant. Axer cette résis­tance sur des mobi­li­sa­tions non-​​violentes leur est immé­dia­tement apparu la meilleure stra­tégie à adopter face aux vel­léités israé­liennes. Avant même que l’armée ne vienne signifier aux habi­tants la construction du Mur sur leurs terres et les expro­pria­tions qui en décou­laient, le village avait déjà créé son comité de résis­tance popu­laire contre le Mur, regroupant les prin­ci­pales familles de Budrus et des vil­lages alentour sans dis­tinction d’appartenance poli­tique. A partir de là, les vil­la­geois ont élaboré ensemble leur tac­tique de bataille. Il s’agit d’alerter le village dès que quelqu’un aperçoit l’arrivée des jeeps de la police des fron­tières ou de l’armée israé­liennes. Les femmes sont alors les pre­mières pour aller au devant d’eux et faire un sit-​​in dans les oli­ve­raies ou sur les terres que les bull­dozers menacent de raser.

© Mouvement Taayush

Aussi, en reprenant l’exemple de Mash’a [3], les vil­la­geois ont très tôt alerté les inter­na­tionaux et les Israé­liens déjà mobi­lisés contre le Mur pour qu’ils les rejoignent dans leur combat. Com­mence alors la série des mani­fes­ta­tions qui va faire connaître Budrus.

Dès décembre 2003, les pre­miers bull­dozers arrivant dans le village accom­pagnés de mili­taires israé­liens se sont retrouvés face à tous les habi­tants du village en plus d’un député suédois, d’internationaux [4] et face à une dizaine d’Israéliens, dont le mou­vement des Anar­chistes israé­liens contre le Mur. Pour bien démontrer le caractère paci­fique de leurs mani­fes­ta­tions, ce sont les femmes et les écoliers du village qui se placent au premier rang. Mais loin de faire reculer les soldats, ceux-​​ci ne répondent que par des tirs de balles en caou­tchouc, des gre­nades assour­dis­santes, des gaz lacry­mo­gènes et des arrestations.

Cependant, comme il arrive que, pafois, ces échauf­fourées inter­rompent le travail des bull­dozers et le reportent pour quelques jours, les ras­sem­ble­ments se sont mul­ti­pliés depuis, malgré les couvre-​​feux imposés régu­liè­rement au village. De plus, depuis mars 2004, les mili­tants de Ta’ayush se sont joints en nombre aux mani­fes­ta­tions et apportent un soutien juri­dique aux habi­tants quand ils se font arrêter, tout en alertant l’opinion israé­lienne et inter­na­tionale sur leurs condi­tions de détention.

Quelques hectares de terres gagnés mais la résistance continue

Aujourd’hui, le Mur entoure Budrus du nord au sud-​​ouest. Mais la per­sé­vé­rance de Budrus et son achar­nement à garder ses terres ont fini par faire reculer le Mur jusqu’à la Ligne verte, du moins sur son flanc ouest, et d’épargner ainsi une dizaine d’hectares où s’étendait une vaste oli­veraie. En soi, c’est une véri­table vic­toire qui a été obtenue car elle crée le premier pré­cédent de l’histoire de la construction.

Cependant, les vil­la­geois sont main­tenant mobi­lisés contre la construction du Mur au sud. En octobre, ils ont attaqué en justice l’entreprise publique israé­lienne chargée de la construction du Mur qui en a dévié l’itinéraire, ini­tia­lement prévu au faîte d’une colline. Pour avancer plus faci­lement et plus vite avec ses bull­dozers, l’entreprise de construction rase les terres au pied du village. Les mani­fes­ta­tions qui ont lieu ces der­niers mois sont réprimées de plus en plus vio­lemment, surtout depuis que l’armée a laissée la place à la police des fron­tières, connue pour son agres­sivité. Femmes et enfants sont frappés sans ména­gement. Les habi­tants sou­tiennent que les gaz lacry­mo­gènes qui leur sont lancés ne sont pas les mêmes que d’habitude, ils pro­voquent des para­lysies et des suf­fo­ca­tions qui les obligent à se faire sys­té­ma­ti­quement hos­pi­ta­liser. Les der­niers couvre-​​feux durent en moyenne quinze jours.

Les arres­ta­tions se mul­ti­plient et durent de plus en plus long­temps. La der­nière en date concerne d’ailleurs l’un des leaders de cette résis­tance et l’un des diri­geants du Comité de résis­tance popu­laire contre le Mur, Ahmed Awad, qui est en détention depuis le 21 octobre. Bien sûr, Ahmed Awad n’en est pas à sa pre­mière arres­tation. Mais à chacune d’elle aupa­ravant, les motifs n’étaient jamais retenus. Cette fois-​​ci, le Shin Bet ne veut rien entendre alors même que le juge mili­taire, Adrian Agassi, a annulé l’ordre d’arrestation, jugeant que mani­fester ne repré­sentait pas un danger pour la sécurité publique d’Israël. Le 3 novembre, la cour d’appel mili­taire a annulé l’annulation du juge Agassi et décidé qu’Ahmed Awad res­terait en détention jusqu’à la fin de l’année.

Avec cette arres­tation, c’est toute la lutte paci­fique contre le Mur qui se trouve réprimée de la façon la plus iro­nique. Dans un article qu’elle consacre à Budrus, la jour­na­liste Amira Haas rap­pelle qu’Ahmed Awad n’a réel­lement à son actif que d’avoir encouragé « la fra­ter­ni­sation avec des Israé­liens, la recon­nais­sance d’une lutte palestino-​​israélienne commune contre l’occupation, le succès de la lutte popu­laire à modifier les déci­sions mili­taires, le refus de prendre le chemin de la vio­lence pour répondre à la vio­lence de l’armée et de l’occupation.  » [5]

Aujourd’hui, Budrus paye sa for­mi­dable stra­tégie de résis­tance. A nous, mou­vement de soli­darité, de faire en sorte que Budrus devienne un exemple de cette résis­tance qui s’étend et de la pour­suite de la lutte contre le Mur.

Rabab Khaïry

[1] Consulter le site de l’OCHA (United Nations Office for the Coor­di­nation of Huma­ni­tarian Affairs) pour les rap­ports et les cartes les plus récentes sur le Mur : http://​www​.ochaonline​.un​.org

[2] Notamment les grandes colonies de Modi’in Ilit et de Shilat Menora

[3] Mash’a a connu les tout pre­miers ras­sem­ble­ments de mili­tants israé­liens et inter­na­tionaux contre le Mur avant que tous soient expulsés par l’armée israé­lienne avant l’été 2003. Mash’a a perdu qua­siment 98% de ses terres.

[4] Notamment de l’International Women’s Peace Service et de l’International Soli­darity Movement.

[5] Amira Haas, « La non-​​​​violence effraie l’armée », in Haaretz, 10 novembre 2004.