Broyeurs d’identités

Meron Benvenisti, mercredi 17 octobre 2007

Nous sommes à ce point habitués au para­digme du mor­cel­lement que nous avons perdu de vue que ce n’était pas le « pro­blème » que nous avons décomposé en ses éléments mais le peuple pales­tinien lui-​​même qu’au fil des trois der­nières géné­ra­tions, nous avons broyé en sous-​​groupes.

Avez-​​vous prêté attention à la col­lection d’informations qui ont été publiées un même jour de cette semaine ? Des groupes de négo­cia­teurs dis­cutent d’une décla­ration d’intentions qui sera pré­sentée à la Confé­rence d’Annapolis ; le vice-​​Premier Ministre revient sur son projet de réduire les « quar­tiers limites » des fron­tières de la muni­ci­palité de Jéru­salem et soulève un tollé ; la Com­mission par­le­men­taire des Finances a débattu d’une pro­po­sition de loi qui auto­ri­serait le Fonds National Juif (KKL) à ne donner des terres à bail qu’à des Juifs ; un tir de Katioucha depuis la Bande de Gaza a suscité un tumul­tueux débat sur la question de la réoc­cu­pation de cer­taines zones dans la Bande de Gaza.

Le lien entre toutes ces infor­ma­tions et ces événe­ments pourrait sembler sim­plement fortuit ; après tout, quel rapport y aurait-​​il entre le KKL et une Katioucha ? Mais un examen plus appro­fondi révè­lerait qu’il s’agit en fait d’aspects dif­fé­rents de ce qu’on appelle « le pro­blème pales­tinien ». Ce pro­blème, nous le mor­celons, pour notre confort, en frag­ments de ques­tions, faisant l’hypothèse que « plus c’est petit, plus c’est facile à traiter ».

Nous sommes à ce point habitués au para­digme du mor­cel­lement que nous avons perdu de vue que ce n’était pas le « pro­blème » que nous avons décomposé en ses éléments mais le peuple pales­tinien lui-​​même qu’au fil des trois der­nières géné­ra­tions, nous avons broyé en sous-​​groupes. Et non seulement nous les avons broyés de force, mais nous les avons amenés à adopter pour eux-​​mêmes une identité éclatée et à se sou­mettre à l’agenda que nous leur avons prescrit.

Les Pales­ti­niens qui prennent part aux négo­cia­tions pré­pa­ra­toires à la Confé­rence d’Annapolis luttent afin d’obtenir de meilleures condi­tions pour à peine un quart environ du peuple pales­tinien. Pour ce qui est du sort des autres mor­ceaux - Gazaouis, Pales­ti­niens israé­liens, dia­spora, habi­tants de Jérusalem-​​Est - d’autres s’en occu­peront. Ceux de Jérusalem-​​Est veulent seulement qu’on les laisse tran­quilles et qu’on ne les force pas, « par patrio­tisme », à renoncer à leurs pri­vi­lèges de rési­dents israéliens.

Les Pales­ti­niens israé­liens luttent pour l’obtention de contrats de bail du KKL comme élément de leur reven­di­cation d’être reconnus comme « minorité nationale » et pour une égalité de droits. Ils ne lient pas ce combat qui est le leur au combat de leurs frères de l’autre côté de la clôture de sépa­ration : les Pales­ti­niens des Ter­ri­toires luttent pour une « auto­dé­ter­mi­nation » et ils reven­diquent quant à eux une « égalité de droits du citoyen ». Les gens du Hamas à Gaza ne sont pas inté­ressés par les impli­ca­tions de leurs actes vio­lents et de leur rhé­to­rique sur les intérêts de l’ensemble du peuple pales­tinien. La réduction en sous-​​communautés n’est pas encore arrivée à son terme.

L’entreprise sio­niste, dont le déve­lop­pement a repré­senté un défi pour la com­mu­nauté arabe et qui l’a cris­tal­lisée en un groupe national dis­tinct, est devenue au cours des géné­ra­tions le facteur dominant sous les coups duquel la com­mu­nauté pales­ti­nienne s’est brisée. Ce broyage est devenu le prin­cipal ins­trument de contrôle israélien. Ce n’est que grâce à lui que les Israé­liens [juifs] peuvent main­tenir leur contrôle sur tout l’espace de la terre d’Israël [1] et il sert de cer­ti­ficat de garantie contre la « menace démo­gra­phique » qui sur­viendra lorsque les Pales­ti­niens, très bientôt, consti­tueront une majorité numé­rique dans les ter­ri­toires qui vont de la Médi­ter­ranée au Jourdain.

La com­mu­nauté juive domi­nante conti­nuera, même quand elle sera devenue une minorité, à imposer la division pales­ti­nienne par les moyens habi­tuels du bâton et de la carotte qui main­tien­dront et même appro­fon­diront le manque de coor­di­nation entre les frag­ments de com­mu­nautés palestiniennes.

Dans les années 60 et 70 du siècle dernier, la poli­tique de mor­cel­lement a été mise en œuvre contre la petite minorité des « Arabes d’Israël ». Elle est main­tenant appliquée avec beaucoup de sophis­ti­cation à l’égard de près de cinq mil­lions de Pales­ti­niens, sans presque éveiller l’attention et ce n’est pas un hasard. La pro­pa­gande israé­lienne n’a aucun intérêt à mettre en valeur ses réus­sites en matière de mor­cel­lement ; au contraire, Israël aspire à placer l’épouvantail de la « menace exis­ten­tielle » qui figure un ennemi intrai­table et décidé. Sans y faire attention, les cercles de gauche y contri­buent en s’attachant à l’illusion roman­tique d’un peuple pales­tinien uni dans sa lutte pour la liberté, et ils sont rejoints par des porte-​​parole pales­ti­niens aux yeux des­quels faire entendre la thèse de la division relève de la pro­pa­gande hostile.

Par là, la stra­tégie du mor­cel­lement est sus­cep­tible de réussir - l’opinion publique en est dis­traite au profit de ques­tions mar­gi­nales comme le KKL ou le « partage de Jéru­salem » - et même des gens bien informés se montrent surpris quand leur est pré­sentée l’intensité de la division, du mor­cel­lement. Ce n’est pas d’un Nelson Mandela que les Pales­ti­niens ont besoin mais d’un Giu­seppe Gari­baldi qui se lève au milieu d’eux et les unisse.

[1] Il faut remarquer ici les contra­dic­tions de Ben­ve­nisti qui déplore la poli­tique sio­niste de mor­cel­lement d’une part mais vois la Palestine his­to­rique comme "terre d’Israël. De même sa pré­sen­tation des "mor­ceaux" du peuple pales­tinien est-​​​​ elle pour le moins simplifiée.