Bravo à notre ami Alaa, jeune avocat d’Hébron

AFPS 63, mardi 17 novembre 2015

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Alaa en Auvergne au mois d’août 2015

Une échappée de quelques jours loin de son quotidien sous occupation. Alaa qui tout au long de son séjour parmi nous n’a eu de cesse de nous raconter sa Palestine, emprisonnée, humiliée, meurtrie avec son lot quotidien d’agressions, de bombardements, d’arrestations, de prisonniers (souvent sans jugement), de destructions, d’expropriations, de morts. Sa Palestine où il est difficile pour la jeunesse de rêver son futur mais où demeure la capacité de résistance et l’amour de la terre mère.

Alaa est l’un de ces jeunes épris de justice, il en a fait son métier, il est avocat. Alors pour lui, ex-étudiant à l’Université Al Qods à Abu Dis (près de Jérusalem mais au-delà du mur d’apartheid érigé par Israël), il est apparu comme une évidence de participer au « Concours International de Plaidoiries pour les droits de l’Homme en Palestine » dont l’un des principaux initiateurs et organisateurs est le Docteur Anwar Abu Eisheh, l’un de ses anciens professeurs.

Le 18 octobre dernier se déroule la 7ème édition du concours. Mais en ce début d’automne ce n’est pas le calme et la sérénité qui règnent sur le campus de l’université ; l’armée israélienne y fait de fréquentes incursions, multiplie les obstacles pour tenter d’empêcher les étudiants de se rendre à leurs cours : checkpoints, contrôles, fouilles…comme en témoigne un étudiant : « Même si j’ai peur, même si la route est bloquée, je vais essayer de me rendre à l’université. Je dois venir, parce que ceci est ma façon de montrer que le résiste » Ce dimanche 18 octobre Alaa plaide, comme les neufs autres participants (Palestiniens, Jordanien, Burkinabé et Français), il plaide la cause du « Martyr 210 »

« Le Martyr 210 »

Maître Alaa Marka, Barreau d’Hébron.

Mesdames et Messieurs les membres du jury,

Je me tiens aujourd’hui devant votre honorable assemblée, et je suis honoré de plaider cette cause en exprimant ma partialité absolue concernant les opprimés dans ce monde, et encore plus honoré d’appartenir à un peuple opprimé, souffrant de toutes les formes de l’oppression, dont la plus odieuse est l’occupation.

Je vais exposer devant votre honnête conscience la cause d’un jeune palestinien, dont le cas symbolise la majorité d’un peuple qui malgré les restrictions subies tente de conserver dignité et l’humanité.

Le jeune homme a été détenu dans les prisons israéliennes, comme des milliers de ses confrères qui sont soumis à une arrestation aléatoire. Il était une source de fierté pour sa famille qui admirait sa haute moralité, et il était sur le point d’obtenir son diplôme. Son rêve de devenir avocat n’a pas été atteint, car son arrestation a détruit tous les beaux rêves de ce jeune homme.

Messieurs les jurés,

Je parle du prisonnier martyr Jaafar Awad, un jeune homme de vingt-deux ans, du village de Beit Ummar, dans la région d’Hébron. Jaafar a été détenu dans les prisons israéliennes après avoir été inculpé par les autorités israéliennes qui l’ont arbitrairement accusé de constituer une menace pour la sécurité d’Israël. Il a été soumis à une série d’interrogatoires et de tortures qui sont monnaie courante pour chaque détenu dans les prisons israéliennes, mais Jafaar a succombé à une maladie qui s’est avérée mortelle, tout simplement parce qu’il n’a pas obtenu le droit aux soins médicaux appropriés comme le prévoient les droits humains les plus élémentaires, ni de la part du gardien pendant la période de détention, ni de celle du gouvernement palestinien après sa libération. C’est ainsi que Jaafar Awad est devenu le 210è martyr à cause d’une négligence médicale dans les prisons israéliennes. Il a en outre subi de nombreux châtiments tels que l’isolement, la privation de sommeil, l’obligation de rester debout ou assis, détenu dans des positions douloureuses pendant une longue période, (lorsque le détenu est assis, c’est sur une petite chaise dont les dimensions ne dépassent pas 25 cm x 25 cm, et d’une hauteur d’environ 30 cm, mains attachées dans le dos), ainsi que le refus des toute visite familiale. Ce traitement cruel et inhumain a contribué à la détérioration de l’état de Jaafar. Le 11 novembre 2013, Jaafar s’est rendu au centre d’enquête d’Etzion à la demande des services de renseignements israéliens, où il a été arrêté sous prétexte qu’il portait atteinte à la sécurité d’Israël. Il a été placé en détention administrative pendant 37 jours, passant d’une cellule à l’autre, la superficie des cellules en question ne dépassant jamais les trois mètres carrés, soit la taille d’une tombe.

Au cours de l’enquête, Jaafar a subi des pressions psychologiques et physiques afin de briser sa volonté et détruire son moral et sa détermination, dans l’optique de lui extorquer des aveux correspondant à l’acte d’accusation dont il faisait l’objet. Cinq mois se sont écoulés entre la détention et le début de l’enquête. Pendant cette période, toute visite familiale a été interdite au détenu. En mars 2014, l’administration pénitentiaire a permis à sa mère de lui rendre visite pour la première fois depuis son arrestation.

Lorsqu’elle l‘a revu, sa mère n’a pas reconnu son fis, il était très pâle, faible et maigre.

Son cœur a saigné, c’est comme si le destin la préparait à vivre le pire. En juin 2014, le détenu martyr a été transféré à la prison Eshel dans le Néguev. C’est à la même période qu’il a été exposé à une maladie en raison des conditions de détention non conformes aux principes de base de la justice. Comme d’habitude, et comme c’est le traitement pour tout prisonnier, on lui a administré un comprimé d’Acamol, qui est un antalgique. C’est un traitement que l’administration pénitentiaire donne à tout prisonnier souffrant, ne cherchant pas à faire la distinction entre une migraine, un problème cardiaque, ou encore un cancer.

Suite à une détérioration de son état de santé, Jaafar a été transféré à la clinique de la prison Eshel où il a subi d’autres tortures. Son père me raconte ce qui est arrivé à son fils alors qu’il avait été transféré à la clinique de la prison Eshel, reprenant les propos de ce dernier avant sa mort :

« Il a été reçu par un officier en uniforme, dont l’épaule était ornée de médailles militaires et qui portait une arme. Rien n’indiquait qu’il s’agissait d’un médecin, et sans aucun examen médical ou diagnostic, il a donné à Jaafar une injection, mais quelle sorte d’injection ? De quelle molécule s’agit-il ? Quel est son effet médical ? Jaafar ne sait pas et personne ne lui a rien dit ».

Quatre jours après cette injection mystérieuse, Jaafar a commencé à sentir de graves symptômes de maladie, à commencer par un gonflement des yeux et une atrophie musculaire progressive. Deux semaines plus tard, il souffrait d’une pneumonie, de problèmes du pancréas et du gonflement de la thyroïde ainsi que de la perte de son œil gauche. Chaque parti de son corps se plaignait de maladie, y compris de diabète qui était lié au facteur génétique, alors que personne de la famille de Jaafar ne souffre des mêmes symptômes.

Lorsque son état est devenu très critique et qu’une paralysie a atteint quelques-uns de ses membres, Jaafar a été transféré à un hôpital militaire à Ramla où il s’est retrouvé allongé sur un lit de malade les mains et les pieds enchaînés et attachés au lit !

Malheureusement, n’ayant pas reçu le traitement approprié dans cet hôpital, il a sombré dans le coma. Son état s’étant détérioré de façon significative, les autorités l’ont transféré à l’hôpital Asaf Harofé, toujours dans le coma, les mains et les pieds toujours menottes !

Après des jours de souffrance, le médecin supervisant le traitement a annoncé que Jaafar souffrait d’une maladie appelée le Syndrome de Kearns Sayre (Kearns Sayre Syndrome). Selon lui, Jaafar serait le seul infecté par la maladie au Moyen-Orient.

On n’a permis au père de Jaafar de rencontrer le médecin superviseur responsable du traitement de son fis qu’une seule fois et cela en présence d’un officier de l’armée israélienne qui transmettait et traduisait ce que le médecin disait au père de Jaafar. Donc on n’a pas autorisé une conversation directe entre le père et le médecin, et on n’a même pas demandé au père si d’autres membres de la famille avaient déjà été touchés par le Syndrome de Kearns Sayre.

L’explication de tout ce que Jaafar a subi de pression physique et psychologique et la négligence médicale s’est avérée plus tard, quand Jaafar a commencé à reprendre conscience : un officier de l’armée d’occupation se tenait à côté de son lit, il lui a adressé la parole, en disant : « si tu veux vivre et récupérer ta santé, tu dois coopérer avec nous et voilà l’antidote dans ma main, et si tu n’es pas d’accord, tu resteras dans cet état ».

Jaafar a refusé de trahir son peuple et sa cause et a choisi la voie que choisit tout personne honnête et fidèle à son peuple et à sa cause.

Mais pourquoi ont-ils demandé à une personne accusée d’être un danger pour la sécurité d’Israël de travailler avec eux ?

Une fois le malade arrivé à un stade désespéré, à savoir proche de la mort, le tribunal israélien a décidé le 21.01.2015 de la libération de Jaafar sous caution d’un montant de quarante mille NIS.

Après la libération de Jaafar, une nouvelle phase de souffrance a commencé car l’hôpital Al-Ahli à Hébron n’a pas pu lui fournir le traitement qu’il lui fallait. De plus, l’hôpital Assaf Harofe a refusé de communiquer le dossier médical concernant le patient prisonnier, et il a refusé de le recevoir à nouveau car il était désormais un ex-prisonnier palestinien libéré.

Le père du martyr a contacté un hôpital à Lindau en Allemagne auquel il a envoyé des prélèvements de son fis. Il a été surpris d’apprendre par les rapports de cet hôpital allemand que Jaafar n’était pas infecté par le Syndrome de Kearns Sayre et qu’il pourrait être soigné de toutes les maladies dont il souffre à l’exception du diabète, et ceci en deux semaines, mais le coût serait de 22000£.

La famille a alors douté de la crédibilité des affirmations du médecin responsable du traitement de Jaafar quand il était en détention à l’ hôpital Assaf Harofe, puis elle a décidé de prendre un échantillon corporel et de l’envoyer à ce même hôpital sous un pseudonyme. Là encore, nouvelle surprise : le résultat indiquait que l’échantillon testé n’était infecté par le Syndrome de Kearns Sayre comme cela avait été affirmé précédemment par le même hôpital !

La famille n’a eu pas d’autre choix que de soigner Jaafar à l’Hôpital de Lindau en Allemagne, et du fait que Jaafar était un ancien prisonnier, il fallait une coordination de sécurité entre l’Autorité Palestinienne et les autorité israéliennes pour obtenir l’autorisation qui lui permettrait de voyager, car tous les points de passage frontaliers sont sous contrôle israélien.

Etant incapable d’assurer le coût du traitement, et étant donné l’indifférence des responsables, la famille de Jaafar a fait appel au Président à travers les médias audiovisuels et écrits pour assurer les frais de traitement du prisonnier. Après l’envoi d’une lette du chef des affaires de prisonniers M. Issa Qaraqa au Président palestinien daté du 11/03/2015 appelant à la nécessité d’assurer le coût du traitement, aucune réponse n’a été reçue, et il a rédigé une autre lette le 17/3/2015. Le 01/04/2015, une réponse favorable est donnée par le Cabinet du Président pour couvrir les frais de traitement. Le même jour, cette réponse a été transmise à la ministre de la Santé pour approbation, qui à son tour l’a communiquée à la famille le 09/04/2015, soit neuf jours après l’approbation du Bureau du Président.

Mais en ces moments, le père s’était mis au chevet de son fis le regardant dans les yeux, en tenant ses mains, se rappelant leur première rencontre, alors que Jaafar avait quatre ans. Son père était en prison (Eichel) et Jaafar était venu avec sa mère rendre visite à son père. C’est là qu’il l’a vu pour la première fois.

Le père a réalisé que le destin qui les a réuni la première fois les a séparé pour toujours ... Jaafar est parti de ce monde.

Jaafar, qui a été libéré de prison le 21/01/2015, a depuis ce jour et durant trois mois supplié d’être soigné, jusqu’au 09/04/2015, mais en vain !

Jaafar avait le droit en tant qu’être humain et citoyen que l’Autorité Palestinienne prenne en charge tous les frais de son traitement, il n’était pas nécessaire d’envoyer des chefs de tribus afin d’intercéder auprès du ministre de la Santé pour la prise en charge du traitement, cela aurait été extrêmement étrange et inapproprié !

Messieurs les jurés

Ce qui a été fait par les autorités d’occupation israéliennes contre le prisonnier constitue des violations des droits sacrés, garanti par les traités et les conventions internationales :

Premièrement , le droit à la vie consacré à l’article 3 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme a été violé.

Deuxièmement, l’administration pénitentiaire n’a pas respecté l’article 92 de la Quatrième Convention de Genève de 1949, qui impose la nécessité d’un examen médical des détenus une fois au moins tous les mois.

L’administration pénitentiaire a violé aussi l’article 116 de la même Convention en privant le détenu de sa famille et de son droit de visite durant les cinq premiers mois de l’enquête.

Troisièmement, l’Autorité de l’Occupation a commis des infractions graves définies à l’article 147 de ladite Convention :
• lorsqu’elle a donné une injection qui a conduit à une maladie mortelle, elle a commis un meurtre ;
•par des traitements inhumains, par la privation de traitement approprié et par le fait de garder le détenu enchaîné à un lit d’hôpital ;
• parce que délibérément, elle a causé de grandes souffrances, en plus de graves dégâts au corps ou à la santé.

Ainsi, les violations énoncées dans le présent article montrent que les violations des autorités d’occupation constituent un crime de guerre selon l’article (8/2) du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui estime que les violations graves des Conventions de Genève sont un crime de guerre.

En ce qui concerne l’Autorité Palestinienne, elle doit assumer la responsabilité de n’avoir pas assuré à Jaafar un traitement approprié après sa libération, en tant que citoyen Palestinien, cela en fonction de l’article 12 du Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), qui stipule la nécessité de « créer les conditions pour assurer des services médicaux et une aide médicale en cas de maladie ».

La Palestine a ratifié un certain nombre de conventions internationales des droits de l’homme, y compris les pactes internationaux, et elle est par conséquent obligée de se soumette à ces dispositions.

Messieurs les hauts magistrats,

Il n’y a aucune réclamation pour compenser la famille de la perte du prisonnier martyr, mais afin de ne pas répéter ce qui est arrivé avec un autre prisonnier, je tiens à vous demander au nom des lois et des droits humains fondamentaux :
1- Que le gouvernement israélien ouvre une enquête pour trouver les responsables de la maladie de Jaafar et les présenter devant un tribunal compétent ;
2. Que l’Autorité Palestinienne poursuive les responsables qui ont causé le retard dans la facilitation de traitements appropriés ;
3. Que la Croix-Rouge internationale prenne une position claire et explicite sur ce qui est pratiqué contre des prisonniers palestiniens ;
4. Que la famille du martyr reçoive une compensation équitable ;
5 - Je demande ce qu’a demandé mon client prisonnier lorsqu’il était sur son lit de mort, et il l’a exprimé par écrit : « Je lance un appel aux libéraux du monde pour qu’ils fassent fermer la clinique de Ramla ».

Et pour finir... Je tiens à dire que celui qui a tué Jaafar n’a pas tué que lui, il a tué aussi son cousin Salah atteint d’une balle dans la poitrine lors de son cortège funèbre, il a tué sa famille de chagrin, il a tué son frère Ward qui dormait de longues nuits à côté de la tombe de Jaafar.

Mais il ne tuera jamais un peuple intoxiqué de liberté.

Alaa a plaidé sans concession, ni pour la puissance occupante évidemment, ni pour l’Autorité palestinienne, l’occupation n’exonère pas du respect des droits humains.

Alaa s’est classé troisième, Bravo et merci Alaa.