"’Boycott, désinvestissement, sanctions’, une campagne pour la justice"

Ivar Ekeland, Annick Coupé, Nahla Chahal et Michèle Sibony, jeudi 1er avril 2010

A l’heure où ni la com­mu­nauté inter­na­tionale, ni l’Union euro­péenne et encore moins la France, ne jouent leurs rôles dans l’application des réso­lu­tions inter­na­tio­nales votées par l’ONU, il s’agit bien de construire un mou­vement citoyen, "par le bas", exerçant des pres­sions écono­miques et poli­tiques sur Israël afin qu’il applique les réso­lu­tions votées par les Nations unies.

Pour la Cam­pagne Boycott dés­in­ves­tis­sement sanc­tions (BDS) à l’égard d’Israël, l’heure est semble-​​t-​​il en France à la cri­mi­na­li­sation et aux attaques dif­fa­ma­toires. La tribune publiée par Me Michaël Ghnassia sur Le Monde​.fr du 24 mars n’en est qu’un exemple. La rhé­to­rique déployée par ce dernier renvoie un geste citoyen pour obtenir l’application du droit inter­na­tional, le boycott, à une "hérésie morale". Le boycott a pourtant une his­toire en forme d’arme des sans-​​armes, que Me Ghnassia semble bien oublier : boycott des bus de Mont­gomery en 1955 à l’appel de Martin Luther King, boycott de l’Afrique du Sud contre l’apartheid à la fin des années 1970… A une échelle plus modeste, en janvier 2001, des ouvriers de Calais et Ris-​​Orangis menacés de licen­cie­ments appe­laient à boy­cotter leur propre com­pagnie, Danone.

Aujourd’hui, la Cam­pagne inter­na­tionale BDS, dont des dizaines d’associations, de syn­dicats et de partis poli­tiques sont signa­taires, relaie l’appel de la société civile pales­ti­nienne lancé en 2005, enjoi­gnant aux "hommes et femmes de conscience du monde entier [d’]imposer de larges boy­cotts et [de] mettre en appli­cation des ini­tia­tives de retrait d’investissements contre Israël tels que ceux appliqués à l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid". Un appel repris depuis en France et dans le monde, et qui s’inscrit d’abord dans un contexte poli­tique dont Me Ghnassia ne saurait ignorer les der­niers déve­lop­pe­ments les plus tra­giques : lorsqu’Israël pro­clame il y a trois semaines la construction de 1 600 loge­ments sup­plé­men­taires à Jérusalem-​​Est, conti­nuant ainsi à colo­niser et à expulser des familles pales­ti­niennes, il s’agit d’une vio­lation totale de la réso­lution onu­sienne 242. Le rapport de la com­mission Gold­stone, accusant Israël de "crimes de guerre" et de pos­sibles "crimes contre l’humanité" lors de la guerre contre Gaza en janvier 2009, et qui a fait plus de 1 400 morts pales­ti­niens, a été adopté par le Conseil des droits de l’homme et l’Assemblée générale de l’ONU, sans que pourtant rien ne soit fait par les grandes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales pour mettre fin au blocus imposé à l’ensemble de la bande de Gaza.

Or toute l’essence et l’éthique de la Cam­pagne BDS se situe à ce point précis : à l’heure où ni la com­mu­nauté inter­na­tionale, ni l’Union euro­péenne et encore moins la France, ne jouent leurs rôles dans l’application des réso­lu­tions inter­na­tio­nales votées par l’ONU, il s’agit bien de construire un mou­vement citoyen, "par le bas", exerçant des pres­sions écono­miques et poli­tiques sur Israël afin qu’il applique les réso­lu­tions votées par les Nations unies. C’est cela, la Cam­pagne BDS, et rien que cela : l’exigence du droit, et de tout le droit, à l’heure où les puis­sances inter­na­tio­nales aban­donnent jus­tement ces "sans-​​droits" que sont aujourd’hui les Palestiniens.

Michaël Ghnassia écrit à juste titre que "la justice des hommes s’est construite sur ce principe de la res­pon­sa­bilité indi­vi­duelle, qui est aujourd’hui un droit fon­da­mental à valeur consti­tu­tion­nelle, consacré par la Décla­ration des droits de l’homme et l’ensemble des conven­tions inter­na­tio­nales". Or c’est jus­tement à cette notion de res­pon­sa­bilité indi­vi­duelle que nous appelons. Res­pon­sa­bilité indi­vi­duelle de citoyens, qui s’interrogent sur les Accords d’associations entre Israël et l’Union euro­péenne qui ne valent, comme l’indique leur article 2, que si Israël "res­pecte les droits de l’homme". Res­pon­sa­bilité de consom­ma­teurs également : lorsque l’entreprise israé­lienne Agrexco/​Carmel, exportant fleurs, fruits et légumes, compte s’installer dans le port de Sète, nous sommes en droit de dénoncer le fait que cette entre­prise exporte 70 % des pro­duc­tions des colonies israé­liennes ins­tallées dans les ter­ri­toires de Cis­jor­danie (en toute illé­galité, selon les normes du droit inter­na­tional), et de refuser d’en consommer les produits.

Me Michaël Ghnassia écrit encore que "l’objet de cette campagne-​​propagande n’a fina­lement pour but que de réduire une nation, com­posée d’individus aux opi­nions et aux enga­ge­ments aussi dif­fé­rents que ceux qui peuvent exister en France, en un unique ennemi dés­in­carné et sans humanité : l’’Israélien’ ou le ’sio­niste’". Or, faut-​​il aussi le rap­peler, la cam­pagne de boycott, de dés­in­ves­tis­sement et de sanc­tions, lancée à l’initiative d’acteurs poli­tiques, syn­dicaux et asso­ciatifs pales­ti­niens, a été reprise et sou­tenue en Israël même par des mou­ve­ments paci­fistes et anti­co­lo­nia­listes israé­liens, qui, comme la Coa­lition des femmes pour la paix ali­mente depuis quelques années un site nommé "A qui profite l’occupation" (Who Profit from the Occu­pation ?), permet de cibler les entre­prises israé­liennes et étran­gères impli­quées dans la colo­ni­sation. C’est cela qu’omet de dire Me Michaël Ghnassia : la Cam­pagne BDS n’a jus­tement aucune couleur confes­sion­nelle. Elle s’étend de la société civile pales­ti­nienne aux mou­ve­ments anti­co­lo­nia­listes israé­liens, des syn­dicats bri­tan­niques au Conseil des étudiants de Ber­keley (Cali­fornie) demandant à leur uni­versité de se dés­in­vestir de sociétés amé­ri­caines impli­quées dans la fabri­cation d’armes israé­liennes. C’est peut-​​être ce caractère pluriel, inter­na­tio­nalisé et anti­ra­ciste de la Cam­pagne BDS qui fait peur aujourd’hui à un gou­ver­nement israélien dans lequel l’extrême droite tient plu­sieurs minis­tères, dont celui des affaires étran­gères. Et qui explique le défer­lement de déné­ga­tions et de men­songes à l’encontre d’une cam­pagne inter­na­tionale de boycott n’ayant qu’un seul objectif reconnu : l’application du droit.

Signataires :

Ivar Ekeland est ancien pré­sident de l’université Paris-​​Dauphine et pré­sident de l’Aurdip (Asso­ciation des uni­ver­si­taires pour le respect du droit inter­na­tional en Palestine),

Annick Coupé est porte-​​parole de Solidaires,

Nahla Chahal est coor­di­na­trice de la Cam­pagne civile pour la pro­tection du peuple palestinien,

Michèle Sibony est co-​​présidente de l’Union juive française pour la paix,

tous sont membres de la Campagne BDS France.