Bonjour, Hamas

Uri Avnery, mercredi 5 mars 2008

"Après la vic­toire du Hamas aux élec­tions pales­ti­niennes, Gush Shalom avait déclaré que nous devons parler avec lui. Voici quelques-​​unes des ques­tions qui se sont alors déversées sur moi de toutes parts"

NOUS, ISRAÉ­LIENS, vivons dans un monde de fan­tômes et de monstres. Nous ne menons pas une guerre contre des per­sonnes vivantes et de véri­tables orga­ni­sa­tions, mais contre des diables et des démons qui sont là pour nous détruire. Il s’agit d’une guerre entre les Fils de la Lumière et les Fils de l’Ombre, entre le Bien absolu et le Mal absolu. C’est ainsi que nous voyons les choses, et c’est également ainsi que l’autre partie les voit.

Essayons de ramener cette guerre des sphères vir­tuelles vers la terre ferme de la réalité. Il ne peut pas y avoir de poli­tique rai­son­nable, ni de dis­cussion ration­nelle, si nous ne quittons pas le royaume des hor­reurs et des cauchemars.

Après la vic­toire du Hamas aux élec­tions pales­ti­niennes, Gush Shalom avait déclaré que nous devons parler avec lui. Voici quelques-​​unes des ques­tions qui se sont alors déversées sur moi de toutes parts :

- Aimez-​​vous le Hamas ?

Pas du tout. J’ai de très fortes convic­tions laïques. Je suis opposé à toute idéo­logie qui mélange poli­tique et religion – qu’elle soit juive, musulmane ou chré­tienne, en Israël, dans le monde arabe ou en Amérique.

Cela ne m’empêche pas de parler avec les gens du Hamas, comme je parle avec d’autres per­sonnes avec les­quelles je ne suis pas d’accord. Cela ne m’a pas empêché d’être reçu chez eux, d’échanger des points de vue avec eux et d’essayer de les com­prendre. Il y en a que j’ai appréciés, d’autres pas.

- On dit que le Hamas a été créé par Israël. Est-​​ce vrai ?

Israël n’a pas "créé" le Hamas, mais il l’a certainement aidé à ses débuts.

Pendant les vingt pre­mières années de l’occupation, les diri­geants israé­liens consi­dé­raient l’OLP comme l’ennemi prin­cipal. C’est pourquoi ils favo­ri­sèrent des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes qui, pensait-​​on, pour­raient saper l’OLP. Par exemple, la ten­tative ridicule d’Ariel Sharon d’établir des "ligues de vil­lages" arabes qui pour­raient agir comme des agents de l’occupation.

Le monde israélien du ren­sei­gnement qui, au cours des 60 der­nières années, n’a presque jamais su prévoir les événe­ments dans le monde arabe, s’est trompé cette fois encore. Il croyait que l’émergence d’une orga­ni­sation isla­mique affai­blirait l’OLP laïque. Alors que l’administration mili­taire des ter­ri­toires occupés jetait en prison tout Pales­tinien qui s’engageait dans l’action poli­tique – même en faveur de la paix – elle ne tou­chait pas aux mili­tants reli­gieux. La mosquée était le seul endroit où les Pales­ti­niens pou­vaient se ras­sembler et pré­parer une action politique.

Cette poli­tique était, bien sûr, basée sur une totale incom­pré­hension de l’islam et de la réalité palestinienne.

Le Hamas fut offi­ciel­lement fondé juste après le déclen­chement de la pre­mière intifada à la fin de 1987. Les ser­vices israé­liens de sécurité (connus sous le nom de Shabak ou Shinbet) l’ont beaucoup ménagé. Ce n’est qu’un an plus tard qu’ils ont arrêté le fon­dateur du mou­vement, le cheikh Ahmed Yassine.

Il est iro­nique de constater aujourd’hui que les diri­geants israé­liens sou­tiennent l’OLP dans l’espoir d’affaiblir le Hamas. ! Il n’y a pas de meilleure preuve de la stu­pidité de nos "experts" s’agissant des ques­tions arabes, ceci résultant d’un mélange d’arrogance et de mépris. Le Hamas est beaucoup plus dan­gereux pour Israël que l’OLP ne l’a jamais été.

- Est-​​ce que la vic­toire élec­torale du Hamas montre que l’islam gagne du terrain parmi les Palestiniens ?

Pas néces­sai­rement. Les Pales­ti­niens ne sont pas devenus plus reli­gieux du jour au lendemain.

Certes, il y a un lent pro­cessus d’islamisation dans toute la région, de la Turquie au Yémen, et du Maroc à l’Irak. C’est la réaction de la jeune géné­ration arabe à l’échec du natio­na­lisme laïque dans la réso­lution de ses pro­blèmes nationaux et sociaux. Mais ceci n’a pas pro­voqué de séisme dans la société palestinienne.

- Alors, pourquoi le Hamas a-​​t-​​il gagné ?

Plu­sieurs raisons à cela. La prin­cipale est la conviction des Pales­ti­niens qu’ils n’obtiendraient rien des Israé­liens par des moyens non vio­lents. Après le meurtre de Yasser Arafat, de nom­breux Pales­ti­niens ont cru que s’ils élisaient Mahmoud Abbas comme nouveau pré­sident, celui-​​ci obtien­drait d’Israël et des Etats-​​Unis ce qu’ils n’avaient pas donné à Arafat. Ils ont découvert que c’est le contraire qui se passait : pas de vraies négo­cia­tions, alors que les colonies se déve­lop­paient de jour en jour.

Ils se sont dit : si les moyens paci­fiques ne marchent pas, il ne reste que les moyens vio­lents. Et s’il doit y avoir la guerre, il n’y a pas de meilleurs guer­riers que ceux du Hamas. Autre raison : la cor­ruption dans les échelons les plus élevés du Fatah avait atteint de telles dimen­sions que la majorité des Pales­ti­niens étaient dégoûtés. Tant qu’Arafat était vivant, la cor­ruption était plus ou moins tolérée, parce que tout le monde savait qu’Arafat lui-​​même était honnête et que son immense impor­tance pour la lutte nationale faisait oublier les défauts de son admi­nis­tration. D’autre part, le Hamas était considéré comme propre et ses diri­geants comme non cor­rompus. Les ins­ti­tu­tions sociales et éduca­tives du Hamas, prin­ci­pa­lement financées par l’Arabie Saoudite, étaient lar­gement appréciées.

Les divisions à l’intérieur du Fatah ont aussi aidé les candidats du Hamas.

Le Hamas, bien sûr, n’avait pas pris part aux élec­tions pré­cé­dentes, mais on pensait géné­ra­lement – y compris dans le Hamas lui-​​même – qu’il ne repré­sentait que 15 à 25% de l’électorat.

- Peut-​​on rai­son­na­blement penser que les Pales­ti­niens eux-​​mêmes puissent ren­verser le Hamas ?

Tant que l’occupation continue, il n’y a aucune chance. Un général israélien a dit cette semaine que si l’armée israé­lienne arrêtait d’opérer en Cis­jor­danie, le Hamas y rem­pla­cerait là aussi Abbas.

L’administration de Mahmoud Abbas a des pieds d’argile – les pieds amé­ri­cains et israé­liens. Si les Pales­ti­niens per­daient fina­lement la confiance qu’ils ont encore en Abbas, le pouvoir de celui-​​ci s’écroulerait.

- Mais comment peut-​​on par­venir à un accord avec une orga­ni­sation qui déclare qu’elle ne recon­naîtra jamais Israël et dont la Charte appelle à la des­truction de l’Etat juif ?

Toute cette question de "recon­nais­sance" est un une idiotie, un pré­texte pour éviter de dia­loguer. Nous n’avons pas besoin de la "recon­nais­sance" de qui que ce soit. Quand les Etats-​​Unis ont com­mencé à dis­cuter avec le Vietnam, ils n’ont pas demandé à être reconnus comme Etat anglo-​​saxon, chrétien et capitaliste.

Si A signe un accord avez B, cela signifie que A reconnaît B. Tout le reste n’est que foutaise.

Et dans le même ordre d’idées : les his­toires sur la charte du Hamas rap­pellent le grabuge qu’on a fait autour de la charte de l’OLP à son époque. C’était un document sans impor­tance, qui a été utilisé par nos repré­sen­tants pendant des années comme excuse pour refuser de parler avec l’OLP. On a remué ciel et terre pour obliger l’OLP à l’annuler. Qui s’en sou­vient aujourd’hui ? Les actes d’aujourd’hui et de demain sont impor­tants, pas les papiers d’hier.

- De quoi parlerions-​​nous avec le Hamas ?

Tout d’abord, d’un cessez-​​le-​​feu. Quand une blessure saigne, il faut d’abord arrêté le sai­gnement avant de soigner la blessure elle-​​même.

A de nom­breuses reprises, le Hamas a proposé un cessez-​​le-​​feu, Tahi­diyeh ("tran­quille") en arabe. Celui-​​ci signi­fierait l’arrêt de toutes les hos­ti­lités : roquettes Qassams et Grad et obus de mortier de la part du Hamas et des autres orga­ni­sa­tions, "liqui­da­tions ciblées", incur­sions mili­taires et pri­vation de nour­riture de la part d’Israël.

Les négo­cia­tions devraient être conduites par les Egyp­tiens, par­ti­cu­liè­rement parce qu’ils devraient ouvrir la fron­tière entre la bande de Gaza et le Sinaï. Gaza doit retrouver sa liberté de com­mu­ni­cation par terre, mer et air avec le monde.

Si le Hamas exi­geait l’extension du cessez-​​le-​​feu à la Cis­jor­danie, il fau­drait aussi en dis­cuter. Cela néces­si­terait un dia­logue à trois, Hamas-​​Fatah-​​Israël.

- Le Hamas n’utiliserait-il pas le cessez-​​le-​​feu pour s’armer ?

Cer­tai­nement. Tout comme Israël. Peut-​​être réussirions-​​nous à trouver enfin une défense contre les roquettes à courte portée.

- Si le cessez-​​le-​​feu tenait, quelle serait la prochaine étape ?

Un armistice, ou hudnah en arabe.

Cela poserait un pro­blème au Hamas de signer un accord formel avec Israël, parce que la Palestine est un Waqf – donation reli­gieuse. (Le Waqf apparut, à l’époque, pour des raisons poli­tiques. Quand le calife Omar conquît la Palestine, il crai­gnait que ses généraux se la par­tagent, comme ils l’avaient déjà fait en Syrie. Donc il déclara qu’elle était la pro­priété d’Allah. Ceci res­semble à l’attitude de nos propres reli­gieux, qui sou­tiennent que c’est un péché d’abandonner la moindre par­celle du pays parce que Dieu nous l’a expres­sément promis.)

La Hudnah est une alter­native à la paix. C’est un concept pro­fon­dément ancré dans la tra­dition isla­mique. Le pro­phète Mahomet lui-​​même a accepté une trêve avec les diri­geants de La Mecque avec les­quels il était en guerre après sa fuite de La Mecque vers Médine. (A ce sujet, avant l’expiration de la hudnah les habi­tants de La Mecque ont adopté l’islam et le pro­phète est entré paci­fi­quement dans la ville.) Puisque c’est une sen­tence reli­gieuse, sa vio­lation par les croyants musulmans est impossible.

Une hudnah peut durer des dizaines d’années et être pro­longée à l’infini. Une longue hudnah est en pra­tique une paix, si les rela­tions entre les deux parties créent une réalité de paix.

- Alors une paix formelle est impossible ?

Il y a aussi une solution à cela. Le Hamas a déclaré dans le passé qu’il ne s’opposait pas à ce qu’Abbas conduise des négo­cia­tions de paix, à condition que l’accord conclu soit soumis à réfé­rendum. Si le peuple pales­tinien le confirme, le Hamas acceptera la décision du peuple, a t-​​il affirmé.

- Pourquoi le Hamas accepterait-​​il cela ?

Comme toute force poli­tique pales­ti­nienne, le Hamas aspire au pouvoir dans l’Etat pales­tinien qui sera créé dans les fron­tières de 1967. Pour cela, il a besoin de jouir de la confiance de la majorité. Il n’y a pas le moindre doute que l’immense majorité du peuple pales­tinien veut son propre Etat et la paix. Le Hamas le sait très bien. Il ne fera rien qui éloi­gnerait de lui la majorité du peuple.

- Et quelle est la place d’Abbas dans tout cela ?

Il fau­drait l’obliger à arriver à un accord avec le Hamas, selon les termes de l’accord pré­cédent conclu à La Mecque. Nous croyons qu’Israël a tout intérêt à négocier avec un gou­ver­nement pales­tinien qui com­prenne les deux grands mou­ve­ments, afin que l’accord conclu soit accepté par presque toutes les parties du peuple palestinien.

- Le temps travaille-​​t-​​il pour nous ?

Pendant de nom­breuses années, Gush Shalom a dit à l’opinion publique israé­lienne : faisons la paix avec la direction laïque de Yasser Arafat, car sinon le conflit national se trans­formera en un conflit reli­gieux. Mal­heu­reu­sement, cet aver­tis­sement s’est encore une fois révélé exact.

Ceux qui ne vou­laient pas l’OLP ont eu le Hamas. Si nous n’arrivons pas à un accord avec le Hamas, nous serons face à des orga­ni­sa­tions isla­miques plus extré­mistes, comme les Talibans en Afghanistan.