Bienvenue au pays où la seule et unique vérité est celle de l’armée

Yudit Ilany, journaliste israélienne, mardi 23 février 2016

A 8 heures hier soir j’ai été relâchée sous caution après mon arrestation à Hébron. Plus tôt dans la journée j’avais été arrêtée parce que je faisais mon boulot de photographe. Trois militants israéliens ont aussi été arrêtés.

Je suis photographe et j’étais allée à Hébron pour couvrir une manifestation contre la ghettoïsation en cours dans le centre d’Hébron. La manifestation commémorait également, 21 ans après, l’équipée meurtrière de M. Goldstein, un terroriste juif qui assassina lâchement 29 Palestiniens qui priaient dans la mosquée Ibrahimi (appelé aussi Caveau des Patriarches).

Le centre de Hébron est colonisé par des colons extrémistes qui font tout leur possible (et il semble que leurs moyens sont illimités) pour rendre horrible et impossible la vie des Palestiniens autochtones. Ils inventent même de nouvelles manières d’imposer un système ultime d’apartheid. Cette humiliation et cette oppression qui sévissent ont entraîné, ces derniers mois, des actions de désespoir de la part de jeunes Palestiniens, qui considèrent qu’ils n’ont plus rien à perdre. 18 d’entre eux l’ont payé de leur vie.

Pour ceux qui n’ont pas visité Hébron depuis quelques années, imaginez votre ville sans son centre. Imaginez le centre investi par un envahisseur étranger. Toute la vie commerciale à l’arrêt, une partie de la ville coupée de l’autre. Ceux d’entre vous qui vivent dans le centre doivent passer par des contrôles sécuritaires extrêmement rigoureux à chaque fois que vous quittez chez vous ou y revenez. Votre toit est occupé par des soldats, vous ne pouvez recevoir personne chez vous (à moins qu’ils ne soient aussi des habitants du ghetto dûment enregistrés) ni même faire venir un réparateur quelconque. C’est que l’accès au ghetto est limité aux personnes enregistrées comme résidents. Alors, si vous avez la malchance d’avoir besoin d’un service qui n’est pas disponible dans le ghetto, il faut faire sans.

Oui, le terme “ghetto” est véritablement approprié.

Les militants israéliens étaient invités à la manifestation d’hier organisée par le Comité de Défense d’Hébron. Manifestation pacifique, pas une pierre n’a volé. Il y a eu un défilé, des chants et à la fin quelques courts discours des organisateurs et de Gadi Elgazi pour les participants israéliens.

Il faut beaucoup de courage de la part des gens de Hébron pour manifester. Les militants israéliens rentrent chez eux après. Ils sont privilégiés mais ce sont les Palestiniens qui prennent tous les risques.

Vers la fin de la manifestation, les discours terminés, les soldats ont lancé l’attaque. Je savais que ça allait venir parce que, avec d’autres photographes, j’étais placée en hauteur pour photographier et je voyais que les soldats se préparaient pour l’assaut.

Mais le bruit et les flashes des explosions vous surprennent toujours et les gaz lacrymogènes vous étouffent. Aussi j’ai quitté ma position surélevée et je me suis précipitée avec les autres photographes dans une allée toute proche où nous nous sommes regroupés et avons poursuivi notre travail, jusqu’à ce que les soldats nous ordonnent de partir. Nous nous sommes déplacés, sachant bien qu’il ne faut pas discuter avec des soldats lourdement armés et très tendus, les tout puissants représentants du colonisateur. Ils sont très remontés, leur langage ordurier de toute évidence est normal à leurs yeux. D’autres soldats sont arrivés de l’autre côté et eux aussi nous ont dit de partir, de retourner où nous étions précédemment. Il n’y avait pas de coordination entre eux. Nous avons bougé un peu plus loin. Ca ne sert à rien d’essayer de discuter raisonnablement avec eux.

La manifestation, petite au début, s’était à ce moment là complètement dispersée, la rue était pleine de soldats et seuls quelques Palestiniens et militants désorientés se trouvaient là perdus dans le chaos du bruit et des gaz.

A aucun moment il n’y a eu le moindre danger pour les soldats. Ils ont attaqué la manifestation sans la moindre raison sécuritaire mais il semble que la décision avait été prise (en haut lieu) de punir les militants israéliens, car les soldats ont commencé à les pourchasser. J’ai été ciblée, parmi tous les photographes, tous les autres étrangers. Ca paraissait presque ridicule d’être arrêtée parce que photographe. J’ai indiqué que c’était mon métier et demandé à appeler mon rédacteur en chef. Refusé. Mais j’ai réussi à envoyer quelques textos. Nous avons tous été amenés au « Jewish compound ». Douze militants arrêtés. On nous a fait attendre. Les soldats et la police se sont réunis pour écrire un document. En langage poli ça s’appelle coordonner les déclarations. En moins poli c’est « concocter des accusations ».

Quatre d’entre nous, dont moi, furent informés de notre arrestation formelle. Ils savaient très bien que je suis photographe. A vrai dire, ils vérifiaient tout le temps que mon appareil n’était pas en marche. A ce moment là j’avais réussi à cacher la carte mémoire dans un endroit sûr. Pas de raison de leur simplifier la tâche et de les laisser mettre la main sur mon matériel. Pourquoi nous quatre et aucun des autres ? Ou tous les autres ? Je ne sais pas. Ils ne voulaient peut-être pas s’embêter avec toute la paperasserie le jour de Shabat. Ou ils voulaient faire un exemple ? Qui sait ?

Nous avons été amenés tous les quatre au poste de police de « Patriarchs’ Hill », interrogés (je m’en suis tenue au droit de garder le silence), photographiés, puis ils ont pris nos empreintes et après une longue attente dans le froid (il peut faire sérieusement froid, à vous geler les os, en hiver à Hébron), ils nous ont informés que nous allions être relâchés sous caution. Ils ont porté des accusations graves contre Gadi Elgazi mais comme son arrestation a été filmée il leur sera difficile de les faire tenir. Pour les trois autres, nous avons été accusés de présence illégale en territoire A. En fait nous n’y étions pas quand nous avons été arrêtés alors l’accusation est pour le moins bizarre.

Dans la Cité des Patriarches ils n’ont besoin d’aucune raison pour arrêter quelqu’un. Et à Hébron la communauté des colons n’est pas une société normale, là où je faisais mon métier de photographe. Mais ça fait bien longtemps que cette société n’est pas normale. Elle ne l’a peut-être jamais été. C’est en fait un patriarcat sioniste extrêmement militarisé.

La liberté de la presse implique non seulement que nous puissions nous exprimer librement mais aussi que nous puissions couvrir toutes les zones de conflit. Ce qui signifie tout particulièrement être là, sur le terrain, et ne pas régurgiter les déclarations creuses d’un quelque porte-parole de l’armée.

Et pourtant les blogs doivent soumettre leur contenu à la censure, les journalistes du Washington Post sont arrêtés, la Knesset tient une session sur « les reportages partiaux » de la presse étrangère, exigeant la présence de représentants de l’association de la presse internationale comme si c’était des écoliers à qui on demandait que leurs parents soient présents à une convocation du directeur.

On pourrait utiliser le terme “embarrassant” mais ce n’est pas suffisant. Les journalistes palestiniens sont si souvent arrêtés que c’en est banal, rien à relater. Je pense que nous, journalistes, aurions dû faire plus d’efforts pour rapporter ces « arrestations si fréquentes ». Mea culpa.

En tant que photographe femme, blanche et privilégiée, j’ai été traitée plutôt poliment. Cette attestation n’en reste pas moins problématique, non pas parce que c’était moi, mais parce que c’est un symptôme d’une plus grande restriction de la liberté de la presse. Mon arrestation n’est pas un fait isolé, il faut la voir dans le contexte de diverses autres restrictions qui devraient nous préoccuper sérieusement : des journalistes à qui on refuse le permis d’entrer, qui ne reçoivent pas d’accréditation, davantage de censure, des arrestations et la détention administrative pour les journalistes palestiniens… cette réunion ridicule de la Knessset. L’augmentation de la censure pour les blogs et les web magazines va probablement conduire un jour ou l’autre à vouloir les fermer « pour ne pas avoir soumis un article à la censure ».

Et plusieurs journaux en Arabe n’ont même pas pu voir le jour puisqu’il faut un permis pour publier et que cela leur a été refusé de multiples fois ces dernières années. Certains d’entre vous se souviennent du graffiti “google Anat Kam”, cette histoire qui a été cachée par le censeur aux yeux du public israélien et nous devrions tous ne pas oublier l’affaire Ezra Nawi, censurée dans la presse israélienne.

Ca commence dans un coin éloigné et tranquille et puis ça s’étend lentement mais sûrement en direction de la scène centrale. Ca n’est pas loin de l’atteindre aujourd’hui.

La liberté de la presse est trop importante pour qu’on la dilapide.

Traduction : CL pour l’AFPS

Vidéo (Israel Social TV) :