Benyamin Nétanyahou trébuche sur Gaza

Le contrôleur d’État israélien a sévèrement critiqué sa gestion de l’opération « Bordure protectrice », qui avait coûté la vie à près de 2200 Palestiniens dans la bande de Gaza ainsi qu’à 73 Israéliens durant l’été 2014.

Cyrille Louis, Le Figaro, vendredi 3 mars 2017

Une guerre évitable, conduite sous le signe de l’improvisation et dépourvue d’objectif stratégique clair : tel est le verdict cinglant du contrôleur d’État israélien Joseph Shapira, qui a publié mardi son rapport sur la conduite de l’opération « Bordure protectrice » au cœur de l’été 2014. Cette confrontation asymétrique entre l’armée israélienne et les groupes armés de la bande de Gaza s’était prolongée durant 51 jours, coûtant la vie à près de 2200 Palestiniens ainsi qu’à 73 Israéliens.

L’auteur du rapport réserve ses critiques les plus sévères au premier ministre Benyamin Nétanyahou ainsi qu’à son ministre de la Défense de l’époque, Moshe Yaalon. Il les accuse tout à la fois d’avoir longtemps tergiversé face aux dizaines de tunnels percés depuis l’enclave côtière en direction d’Israël, puis d’avoir engagé un bras de fer tardif avec le Hamas sans comprendre qu’il menait tout droit à l’embrasement.

Le contrôleur d’État, qui a étudié les débats du cabinet de sécurité au cours des semaines précédant l’été 2014 ainsi que les comptes rendus militaires consacrés à la bande de Gaza, en retire la conviction qu’Israël n’était pas préparé à la guerre. Le danger des tunnels, relève-t-il, était certes connu du premier ministre comme de la hiérarchie militaire, qui a identifié dès l’automne 2013 le risque d’attaque souterraine du Hamas. Mais il semble avoir été négligé dans les faits et n’a longtemps été présenté aux membres du gouvernement « qu’en des termes généraux, partiels et insuffisants pour clarifier la gravité de la situation ». Le rapport affirme d’ailleurs que l’armée n’avait pas de plan opérationnel pour détruire ces ouvrages et qu’elle a dû improviser une manœuvre dans l’urgence lorsque le cabinet l’a sommée, le 7 juillet, d’éliminer la menace.

La riposte du mouvement islamiste

À en croire le témoignage de Moshe Yaalon, les autorités israéliennes se sont laissé aspirer dans un engrenage amorcé par l’enlèvement et le meurtre, le 13 juin, de trois jeunes Israéliens dans le sud de la Cisjordanie. Sous pression de la droite nationaliste, le gouvernement ordonna l’arrestation de plusieurs centaines de Palestiniens. Une soixantaine d’entre eux sont des membres du Hamas qui avaient été relâchés en 2011 en contrepartie de la libération du soldat israélien Gilad Shalit. Mais la hiérarchie militaire peine à prévoir la riposte du mouvement islamiste. « Ce qui se passe ne risque-t-il pas de mettre le feu à la bande de Gaza ? », interroge le premier ministre. « Cela me semble hautement improbable », lui répond le chef d’état-major. Quelques jours plus tard, les tirs de roquette se multiplient en provenance de Gaza. La mort de plusieurs combattants du Hamas dans un tunnel, début juillet, achèvera de mettre le feu aux poudres.

Les auditions menées par Joseph Shapira montrent, plus fondamentalement, que le gouvernement de Benyamin Nétanyahou n’avait pas de politique claire s’agissant de la bande de Gaza. La position de force conquise par le Hamas dans le territoire côtier constitue pourtant un défi constant depuis le retrait israélien en 2005. « Nous nous concentrons sur la tactique et repoussons, années après année, le moment d’affronter la réalité stratégique qui prend forme sous nos yeux », admet Yuval Steinitz, qui était à l’époque ministre des Affaires stratégiques. Moshe Yaalon estime même que la guerre de l’été 2014 aurait pu être évitée si Israël avait desserré à temps l’étau imposé au territoire palestinien depuis la destruction, un an plus tôt par l’armée égyptienne, des tunnels de contrebande le reliant au Sinaï.

Examen de conscience

Cet inventaire de négligences et de mauvais calculs promet d’alimenter d’âpres débats entre Benyamin Nétanyahou et ceux qui, du centre à l’extrême droite, rêvent de le détrôner. Sans attendre la publication du rapport, le premier ministre a balayé ces critiques et rappelé qu’un calme sans précédent règne depuis l’été 2014 le long de la frontière avec la bande de Gaza. Ses opposants souligneront sans doute que la guerre a contraint le pays à fermer brièvement, pour la première fois depuis bien longtemps, l’aéroport Ben-Gourion, et qu’elle lui vaut le reproche d’avoir usé d’une force disproportionnée. Ce ne sera pas la première fois que l’État hébreu s’impose un tel examen de conscience dans la foulée d’un conflit qui s’est pourtant soldé par l’affirmation de son écrasante supériorité militaire. Amos Harel, correspondant militaire au quotidien Haaretz, regrette cependant qu’« aucune réponse de fond n’ait été apportée aux causes profondes de cette guerre ». « Dans ces conditions, prévient-il, il est malheureusement à craindre que l’histoire se répète à court ou moyen terme. »