Bataille souterraine pour bloquer les tunnels de Gaza

Tangi Salaün, vendredi 18 décembre 2009

L’Égypte a entrepris d’enfouir une bar­rière métal­lique à Rafah afin d’assécher les trafics.

À Rafah, elles sont dans toutes les conver­sa­tions : les sil­houettes de grues géantes et d’impressionnantes foreuses se détachent depuis quelques jours le long de la fron­tière entre l’Égypte et la bande de Gaza, au nord du ter­minal douanier - fermé qua­siment en per­ma­nence depuis le coup de force du Hamas à Gaza, il y a deux ans et demi. « On ne sait pas exac­tement ce qu’ils font », glisse un habitant de la Rafah égyp­tienne, dont la maison se dresse à moins d’un kilo­mètre de la fron­tière, dans le secteur où l’activité des tunnels qui appro­vi­sionnent la bande de Gaza est la plus dense. « Cer­tains disent que c’est un mur sou­terrain, d’autres un réseau de cana­li­sa­tions pour faire s’effondrer les tunnels en les inondant. Tout le monde est très inquiet. »

Le Caire, qui parle de « travaux de for­ti­fi­cation », n’a confirmé qu’à demi-​​mot les infor­ma­tions du journal israélien Haaretz, selon lequel l’Égypte construit, avec l’aide des Amé­ri­cains, une bar­rière métal­lique sou­ter­raine infran­chis­sable afin d’assécher les trafics avec le ter­ri­toire pales­tinien, déjà sous embargo israélien. L’édifice serait composé de plaques en acier « impos­sible à découper et à faire fondre » et équipé de cap­teurs élec­tro­niques. Il pourrait à terme courir sous 10 des 15 km de la fron­tière et s’enfoncer jusqu’à 30 mètres sous terre.

« S’ils font ce mur, à la pro­fondeur dont on parle, ce sera la mort des tunnels », affirme Abou Alaa, le gérant égyptien d’une galerie. Un contre­bandier interrogé par l’AFP s’est montré moins pes­si­miste, les tra­fi­quants ayant, selon lui, réussi à percer une plaque d’acier déjà ins­tallée. « On ne pourra pas contourner le mur par en dessous, assure en revanche Abou Alaa. Au-​​delà de 18 mètres, les tunnels s’effondrent car le sol est trop humide et sablonneux. » Les tunnels les plus pro­fonds pas­se­raient actuel­lement à 15 m sous la frontière.

Faire pression sur le Hamas

L’idée d’un mur sou­terrain date de la guerre à Gaza, il y a un an. La sécu­ri­sation de la fron­tière égyp­tienne était la prin­cipale condition posée par le gou­ver­nement israélien pour mettre fin à son offensive, l’État hébreu crai­gnant que le Hamas s’équipe en mis­siles ira­niens. « La situation s’est beaucoup amé­liorée depuis la guerre », assure tou­tefois une source offi­cielle israé­lienne au Caire. « Les Égyp­tiens ont compris que c’est aussi leur intérêt de contrôler le trafic d’armes. »

Au-​​delà des armes, les tunnels servent surtout à ali­menter Gaza en pro­duits de pre­mière nécessité : nour­riture, vête­ments, médi­ca­ments, mais aussi ciga­rettes, essence et ciment. Des mar­chan­dises à très forte valeur ajoutée pour les tra­fi­quants, alors que le blocus n’a pas été allégé depuis la guerre. « S’il n’y a plus de tunnels et si le ter­minal reste fermé, Gaza va étouffer com­plè­tement, reprend Abou Alaa. Les Pales­ti­niens n’auront plus que les miettes que leur laissera Israël. »

Les habi­tants de Rafah, qui pro­fitent lar­gement de cette manne, gardent donc un espoir. Alors que l’Égypte n’a rien dit du tracé exact, ni du rythme auquel elle entend construire le « mur sou­terrain », la plupart veulent se convaincre que Le Caire n’a pas tant l’intention de fermer les tunnels que d’inciter le Hamas à se montrer plus conci­liant, notamment dans les négo­cia­tions en cours avec le Fatah du pré­sident Mahmoud Abbas, ou sur la libé­ration du soldat israélien Gilad Shalit. « C’est un jeu poli­tique, sou­ligne un habitant du côté égyptien. Quand l’Égypte a des désac­cords avec le Hamas ou Israël, elle utilise les tunnels comme moyen de pression. »

Pour Khalil Sawarka, un acti­viste poli­tique de la région, « les auto­rités du Caire ne veulent surtout pas que la situation des Gazaouis se dété­riore au point qu’ils n’auraient plus rien à perdre à faire sauter la fron­tière avec l’Égypte », comme cela avait été le cas en janvier 2008. Conclusion, dit-​​il, « seul un accord poli­tique per­mettra de fermer les tunnels ».