Barack Obama, Israël et la Palestine

Gilles Paris, mercredi 7 janvier 2009

Pendant sa cam­pagne fina­lement vic­to­rieuse, Barack Obama avait pris rendez-​​vous avec le Proche et le Moyen-​​Orient, avec une liste de prio­rités qui ne com­prenait pas néces­sai­rement le dossier palestinien.

Ses projets à moyen terme pri­vi­lé­giaient en effet un retrait en bon ordre d’Irak et une ten­tative d’ouverture de dia­logue avec l’Iran pour l’empêcher d’accéder à l’arme nucléaire. M. Obama n’avait cer­tai­nement pas songé devoir se pencher aussi vite sur Gaza et ses dépendances.

En la matière, l’incertitude est par­ti­cu­liè­rement grande à propos de ce qu’il entend faire ou ne pas faire. Hormis un écart à propos de "l’indivisibilité" de Jéru­salem devant l’assemblée annuelle du groupe de pression pro-​​israélien Aipac, le can­didat Obama, silen­cieux depuis le début de l’offensive et qui n’avait jamais évoqué direc­tement le sujet au cours des trois débats télé­visés orga­nisés pendant la cam­pagne, s’en est tenu jusqu’à présent à du très clas­sique : maintien de la relation unique qui lie les Etats-​​Unis et Israël, réaf­fir­mation de l’impératif que constitue la sécurité de l’Etat juif, constat de la nécessité d’un Etat pales­tinien dans le cadre d’un accord négocié.

Mis à part l’engagement de s’investir "dès le premier mois" dans ce pro­cessus de paix immo­bilisé par les échéances élec­to­rales israé­liennes du 10 février, on est donc bien en peine de dire ce que la formule va recouvrir. Le poste d’envoyé spécial per­manent pour la région, sup­primé par George Bush, est en passe d’être recréé, mais pour y conduire quelle politique ?

Les propos tenus par les émis­saires du can­didat dans divers cénacles laissent ouvertes bien des éven­tua­lités : de la modeste gestion de l’impasse (jus­tifiée par l’absence de res­pon­sables cha­ris­ma­tiques en Israël décidés à payer le prix de la paix, comme par la cassure du camp pales­tinien entre Fatah et Hamas), au choc constructif appuyé sur un solide corpus de textes de réfé­rence ("para­mètres" Clinton de décembre 1999, "feuille de route" de juin 2003, Ini­tiative de paix arabe de février 2002 relancée en mars 2007.) Ces textes devenus des clas­siques per­mettent d’entrevoir les moda­lités du règlement d’un conflit essen­tiel­lement ter­ri­torial. Entre un think tank pro-​​israélien comme le Washington Ins­titute for Near East Policy (Winep), qui plaide pour la sanc­tua­ri­sation de la Cis­jor­danie contre le Hamas grâce à une coopé­ration accrue entre les ser­vices de sécurité pales­ti­niens et l’armée israé­lienne, et le Saban Center de la Broo­kings Ins­ti­tution, qui estime au contraire illu­soire l’endiguement du Hamas, et qui prône la réin­sertion des isla­mistes dans un gou­ver­nement d’union qui lais­serait la direction pales­ti­nienne négocier, une large palette d’options s’offre au nouveau président.

Le contexte joue incon­tes­ta­blement en faveur de l’hypothèse d’un enga­gement limité. Selon Anthony Cor­desman, du Center for Stra­tegic and Inter­na­tional Studies (CSIS), l’offensive israé­lienne contre Gaza aurait peut-​​être d’ailleurs comme objectif secon­daire de dis­suader le nouveau loca­taire de la Maison Blanche de prendre ce dossier à bras-​​ le-​​corps.

En Israël, le chef du Likoud, Benyamin Néta­nyahou, plaide ouver­tement en faveur d’une mise entre paren­thèses du pro­cessus poli­tique. L’ancien premier ministre prône "une paix écono­mique" à même selon lui de réduire les ten­sions, et d’éviter les sujets délicats comme le sort de Jéru­salem, le sort des réfugiés pales­ti­niens ou le tracé des fron­tières. Son adver­saire Tzipi Livni, qui dirige le parti cen­triste Kadima, dis­suade également les Etats-​​Unis de s’entremêler dans le dia­logue asy­mé­trique avec les Pales­ti­niens que les Israé­liens affec­tionnent parce qu’il leur est par­ti­cu­liè­rement favorable.

LES DISCOURS ET LA RÉALITÉ

La rupture avec le statu quo actuel n’est pas non plus sans poser de pro­blème à l’Autorité pales­ti­nienne de Mahmoud Abbas, fra­gi­lisée par l’opération contre Gaza, et qui s’arc-boute contre toute révision des rela­tions avec le Hamas. Premier par­te­naire écono­mique d’Israël et premier bailleur de fonds de l’Autorité pales­ti­nienne, l’Union euro­péenne ne semble pas plus dis­posée à un tel réexamen qui vient de découpler sa relation avec Israël du dossier palestinien.

Si Barack Obama devait faire ce choix d’un enga­gement minimal (que l’ancien émis­saire Dennis Ross aurait résumé dans une formule assez sai­sis­sante "motion without movement", autrement dit le sur­place), le camp assez homogène constitué par Israël, les Etats-​​Unis et l’Union euro­péenne en serre-​​file illus­trerait une nou­velle fois la formule uti­lisée en son temps à propos des Pales­ti­niens par l’ancien ministre israélien des affaires étran­gères Abba Eban, qui consi­dérait que les pre­miers ne "perdent pas une occasion de perdre une occasion".

Les oppor­tu­nités n’ont pourtant pas manqué au cours des der­nières années. Après l’élection de Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité pales­ti­nienne, le premier ministre israélien Ariel Sharon avait préféré à des négo­cia­tions un retrait tac­tique de Gaza dont on mesure aujourd’hui les limites. Par la suite, ni l’accord inter­pa­les­tinien de La Mecque, en 2007, ni la relance la même année, à Riyad (en pré­sence du Hamas), de l’Initiative arabe (la nor­ma­li­sation en échange d’un retrait des ter­ri­toires conquis en 1967) n’ont été saisis par les Occi­dentaux et par Israël.

D’anciens conseillers de Bill Clinton du temps d’Oslo, comme Robert Malley, qui dirige le dépar­tement Moyen-​​Orient du Inter­na­tional Crisis Group qui voient leurs anciens col­lègues reprendre pied à la Maison Blanche, s’interrogent ouver­tement sur leur capacité à prendre conscience des chan­ge­ments sur­venus depuis leur passage aux affaires et de tirer les leçons des échecs du pro­cessus d’Oslo que celui d’Annapolis, lancé en novembre 2007 par une admi­nis­tration Bush déjà en bout de course, a repro­duits en accéléré.

Le prin­cipal défaut d’Oslo a été iden­tifié de longue date : le contraste entre les dis­cours et la réalité sur le terrain. La stra­tégie occi­dentale vis-​​à-​​vis des ter­ri­toires pales­ti­niens se réduit pour l’instant à une approche conflic­tuelle : faire de la Cis­jor­danie contrôlée par l’Autorité pales­ti­nienne le "labo­ra­toire" d’un éventuel Etat pales­tinien, pour pré­ci­piter la chute du Hamas à Gaza, un ter­ri­toire laissé à la déshé­rence. A l’aune de la capacité de manoeuvre que conservent les isla­mistes dans leur réduit, en dépit du pilonnage israélien, elle n’est sans doute pas une garantie de succès.