« Bandes à Gaza » : que savent les étudiants du conflit israélo-​​palestinien ?

Chloé Roux, jeudi 10 novembre 2011

Que savons-​​nous du monde et de ses conflits, vraiment ? Rien… Ou si peu. Nous recevons des médias d’énormes masses d’informations qui nous arrivent plus ou moins fil­trées, et ces infor­ma­tions, ces images, notre cerveau les filtre à nouveau. C’est dire la dis­tance qui, bien souvent, nous sépare de la réalité. Notre per­ception du monde est dès lors lar­gement pervertie.
Chloé Yvroux s’est livrée à une expé­rience – riche d’enseignements – auprès d’un groupe d’étudiants en deuxième année d’histoire-géographie à l’université de Mont­pellier, en leur demandant leur vision du conflit israélo-​​palestinien à travers une série de ques­tions simples. Pour un groupe a priori mieux informé que la moyenne de la popu­lation, les résultats sont tout sim­plement ahurissants.

« Gaza, la Cis­jor­danie, pour les gens c’est très clair », observe Fré­déric Bar­reyre, cor­res­pondant de Radio France au Proche-​​Orient [1]. Que connaissent les audi­teurs du conflit israélo-​​palestinien ? « Ils connaissent les noms d’Arafat et de Peres, mais ne com­pren­dront peut-​​être plus si je parle d’Abou Mazen, le nom de guerre de Mahmoud Abbas. »

En dehors des élé­ments fournis par les son­dages d’opinion, bien souvent limités à des ques­tions de sym­pathie et de res­pon­sa­bilité [2], il s’agit de ques­tionner les repré­sen­ta­tions du conflit par la popu­lation en France. Une enquête a été réa­lisée auprès d’étudiants en histoire-​​géographie au cours des mois d’avril et mai 2009 [3].

Au-​​delà du simple constat d’un manque général de connais­sances, l’analyse des repré­sen­ta­tions révèle des per­cep­tions bien par­tagées, appa­remment dues à des défor­ma­tions col­lec­tives. De la situation au Proche-​​Orient, la plupart des Français ne reçoivent des infor­ma­tions qu’au travers des conver­sa­tions, de la lit­té­rature et des médias. Autant de filtres et d’intermédiaires à l’origine du pro­cessus de fabri­cation des repré­sen­ta­tions qui per­mettent de créer un cadre de médiation avec le « réel ». Consi­dérées ici dans leur dimension spa­tiale en tant que « créa­tions sociales ou indi­vi­duelles de schémas per­ti­nents du réel » [4], dans le cadre d’espaces qui ne sont pas fami­liers, les repré­sen­ta­tions sont le plus souvent réduites à des sté­réo­types. Afin de mettre à jour ces repré­sen­ta­tions par­tagées sur le conflit israélo-​​palestinien, l’enquête s’appuie à la fois sur une série de ques­tions ouvertes (portant sur la loca­li­sation du conflit, les colonies, les réfugiés, Jéru­salem…) et sur la réa­li­sation de cartes. Les fonds de carte sont pro­posés aux étu­diants avec la consigne sui­vante : « Voici le ter­ri­toire du conflit. Com­plétez cette carte avec tous les élé­ments que vous connaissez. »

Bien qu’il s’inscrive dans un contexte plus large, le conflit israélo-​​palestinien est surtout ter­ri­torial. « Une terre pour deux peuples », voilà les termes du pro­blème à résoudre et qui est à l’origine d’une imbri­cation de ter­ri­to­ria­lités réelles ou pro­jetées. De même, les prin­cipaux élé­ments de reven­di­cation et de contes­tation – qu’il s’agisse de la création de l’Etat pales­tinien, de l’occupation, de la colo­ni­sation, de Jéru­salem ou du Mur de sépa­ration – ren­voient éga­lement à des aspects territoriaux.

Pour ceux qui ne sont pas fami­liers de ce conflit, cette appa­rente com­plexité est une source de confusion, et c’est éga­lement le cas pour les étu­diants inter­rogés, alors même qu’ils sont sup­posés connaître cette question mieux que la moyenne de la popu­lation française.

La bande de Gaza devient, pour près d’un tiers des étu­diants, l’enjeu prin­cipal du conflit israélo-​​palestinien.

« Une bande de terre reven­diquée par les deux pays en conflit », un « lopin de terre sujet du conflit israélo-​​palestinien », une « zone de combat entre les deux pays » ou encore un « ter­ri­toire, ou par­celle, en plein milieu du conflit israélo-​​palestinien ». Les cartes pro­duites illus­trent cette vision par­tagée : Gaza apparaît parfois lit­té­ra­lement comme une « bande » tra­versant le ter­ri­toire de part en part, séparant Israël de la Palestine.

Pour nombre d’étudiants, la bande de Gaza constitue le seul ter­ri­toire des Pales­ti­niens. Une idée par ailleurs nuancée, soit en termes de contrôle : « der­nière bande de terre encore sous un petit contrôle pales­tinien », « seul ter­ri­toire encore sous contrôle pales­tinien », ou de pré­sence : « ter­ri­toire des Pales­ti­niens, le seul qu’il leur reste, envié par les Israé­liens », « bande de terre où sont réfugiés l’ensemble des Pales­ti­niens ». Si 20 % des étu­diants décrivent expli­ci­tement la bande de Gaza comme un ter­ri­toire pales­tinien, le reste hésite et n’exprime clai­rement ni l’identité de la popu­lation qui y réside, ni les enjeux. Fina­lement, sur les cartes, pour la moitié d’entre eux, le ter­ri­toire du conflit se limite à deux entités : la bande de Gaza et Israël.

Enfin, il n’est pas pos­sible de faire abs­traction des quelques cas de per­son­ni­fi­cation de la bande de Gaza, qui devient « la bande à Gaza » : « Un groupe organisé, armé », « Des extré­mistes pales­ti­niens à l’origine de plu­sieurs attentats ».

Les résultats de l’enquête tra­duisent le contexte par­ti­culier dans lequel elle s’est déroulée, quelques mois seulement après les attaques israé­liennes sur Gaza. Ces der­nières restent très pré­sentes dans l’esprit des étu­diants, puisque 60 % d’entre eux se réfèrent à des thèmes tels que « conflits, vio­lences, attaques et des­truc­tions » quand ils évoquent la bande de Gaza [5]. Les expli­ca­tions données au sujet de l’opération « Plomb durci » restent confuses : « Un ter­ri­toire qui n’était pas dans le mandat israélien avec l’Angleterre, mais laissé aux Pales­ti­niens, que les Israé­liens vou­laient, donc ils l’ont attaqué en début d’année. »

La Palestine et son allié cisjordanien…

L’enquête permet aussi de sou­lever l’un des points essen­tiels de la fausse per­ception du conflit ; il s’agit de la dis­so­ciation entre la Palestine, la bande de Gaza et la Cis­jor­danie. La plupart vont donc au plus simple ; le conflit israélo-​​palestinien, un conflit entre deux ter­ri­toires, Israël et la Palestine. Peu d’entre eux se sont essayés à car­to­gra­phier cette vision. Ils sont un quart à citer uni­quement ces deux ter­ri­toires lors d’une question sur la loca­li­sation du conflit.

Si l’utilisation du mot « Palestine » semble spon­tanée, bien que la défi­nition d’une entité ter­ri­to­riale pales­ti­nienne reste confuse, la Cis­jor­danie reste l’élément le plus insai­sis­sable pour la très grande majorité des étu­diants inter­rogés. Il y a d’une part une confusion sur la nature de l’entité ter­ri­to­riale pales­ti­nienne, et, d’autre part, une dis­so­ciation entre la Cis­jor­danie et le conflit israélo-​​palestinien.

Moins de 10 % des étu­diants men­tionnent la Cis­jor­danie dans la question relative à la loca­li­sation du conflit. Elle est absente de près de 80 % des cartes réa­lisées, et quand elle apparaît, dans la moitié des cas, elle est signifiée comme un Etat voisin, souvent en lieu et place de la Jor­danie. Les expli­ca­tions données par les étu­diants sur l’entité « Cis­jor­danie » confirment la mécon­nais­sance qui trans­paraît dans les cartes. Plus de la moitié d’entre eux ne se sont pas exprimés sur ce point. Beaucoup pré­sentent la Cis­jor­danie comme un pays voisin accueillant des réfugiés pales­ti­niens. La relation entre ce ter­ri­toire et le conflit se trouve souvent limitée à cet aspect. Au mieux, la Cis­jor­danie devient un pays adhérant à la cause pales­ti­nienne : « Pays d’accueil des Pales­ti­niens réfugiés qui s’allie aux Pales­ti­niens pour la défense de leur ter­ri­toire », « Allié du Hamas », « Aide non offi­ciel­lement la Palestine. Ouver­tement anti-​​israélien ». La for­mu­lation de l’un d’entre eux résume la vision de l’ensemble des étu­diants : « Pays voisin accueillant des réfugiés et se mettant en conflit avec l’Etat d’Israël – même si je ne sais pas très bien son rôle –, ce pays revient souvent dans le conflit israélo-​​palestinien. »

Sur les colonies, les réfugiés et Jérusalem

Les cartes pro­duites par les étu­diants restent rudi­men­taires, rela­ti­vement peu éla­borées (les élé­ments les plus repré­sentés sont res­pec­ti­vement les ter­ri­toires voisins, la bande de Gaza, Jéru­salem, Israël et la Palestine). Les mani­fes­ta­tions concrètes d’un dif­férend ter­ri­torial, ou du moins d’un phé­nomène sin­gulier, qu’il s’agisse des colonies, du Mur, etc. ont une fré­quence d’apparition qui rend leur pré­sence insi­gni­fiante. Ainsi, les deux cartes ci-​​dessous sont les exemples les plus ren­seignés. Si une partie de ces repré­sen­ta­tions offrent une vision rela­ti­vement « conforme » du ter­ri­toire du conflit, d’autres pro­posent des repré­sen­ta­tions plus fan­tai­sistes ; toutes doivent être ana­lysées en termes de pertinence.

Même les notions les plus basiques, telles que celles de « colonies » ou « colo­ni­sation », donnent lieu à des confu­sions. Les pro­po­si­tions sont mul­tiples. L’utilisation du registre his­to­rique pour définir les colonies revient dans près de 6 % des réponses : « Israël, ancienne colonie bri­tan­nique », « implan­tation ini­tiale des colons après la seconde guerre mon­diale », et cer­tains n’y voient aucune réso­nance contem­po­raine : « Elles n’existent plus. » Par ailleurs, 5 % des étu­diants affirment que la bande de Gaza est une colonie : « La Bande de Gaza abrite une impor­tante colonie pales­ti­nienne, tout comme la Cis­jor­danie » et la même pro­portion pré­sente les camps de réfugiés pales­ti­niens comme des colonies : « Les réfugiés pales­ti­niens se regroupent en colonies. » Malgré tout, 20 % pré­sentent les colonies comme « israéliennes/​juives » situées « sur le ter­ri­toire pales­tinien », mais les infor­ma­tions données sont souvent suc­cinctes : « colonies israé­liennes sur le ter­ri­toire pales­tinien pro­tégées par l’armée », « occu­pation illégale de cer­tains Israé­liens sur des ter­ri­toires que l’ONU considère comme palestiniens ».

Quant aux réfugiés, si les étu­diants se réfèrent à près de 40 % aux Pales­ti­niens, ils se rap­portent dans leur grande majorité à ceux qui ont dû fuir leur ter­ri­toire suite aux bom­bar­de­ments récents : « Pales­ti­niens vers l’Egypte, la seule sortie », « Beaucoup de per­sonnes (plutôt pales­ti­niennes) ont dû se réfugier dans les pays voisins, comme des réfugiés, à cause du conflit dans la Bande de Gaza ». Ainsi seuls 15 % des étu­diants replacent la notion de réfugié dans le contexte his­to­rique, mais dans ce cadre, les Israé­liens sont évoqués dans 10 % des cas : « Israël est une terre de réfugiés. »

La confusion entre les élé­ments du passé et la situation contem­po­raine revient de façon récur­rente dans les réponses : cer­tains pré­sentent Jéru­salem comme une zone inter­na­tionale ou neutre, se référant au statut de la ville pré­conisé par le plan de partage de l’ONU en 1947.

La connais­sance géo­gra­phique du conflit chez des étu­diants en histoire-​​géographie est frag­mentée, déformée et incom­plète. L’intérêt n’est alors pas seulement l’évaluation des connais­sances – ce que les indi­vidus savent ou ne savent pas –, mais la mise en valeur des per­cep­tions par­tagées – ce que les indi­vidus croient savoir. Les résultats de l’enquête attestent un manque de connais­sances, mais ils ne sont en rien sur­pre­nants dans ce type de ques­tion­nement, et ils peuvent être envi­sagés comme un indi­cateur des repré­sen­ta­tions détenues par l’ensemble de la popu­lation en France. Ils sou­lignent le décalage entre une infor­mation de plus en plus pré­sente, acces­sible, actua­lisée presque en direct, et ce qu’en retiennent les « usagers de l’information ». Et on se demande quel est le pro­cessus qui produit ces repré­sen­ta­tions col­lec­tives « déformées » sur un sujet aussi pré­gnant dans l’actualité. Ces résultats consti­tuent éga­lement un révé­lateur et offrent un bon support aux jour­na­listes qui pourront, le cas échéant, penser la manière dont leurs lec­teurs ou audi­teurs reçoivent et absorbent les infor­ma­tions… [1]

[1] [1] Entretien réalisé le 12 janvier 2010 à Jérusalem.

[2] En mars 2010, un sondage réalisé par l’IFOP pour l’Association France Palestine Soli­darité (AFPS) demande notamment : « Qui porte la plus grande res­pon­sa­bilité dans la non-​​​​résolution du conflit israélo-​​​​palestinien ? » Autre sondage effectué en 2000-​​2001 : « Avez-​​​​vous davantage de sym­pathie pour les posi­tions des Israé­liens ou pour celles des Pales­ti­niens ? » (sondage BVA).

[3] Cette enquête s’est déroulée sur l’ensemble des étu­diants ins­crits en licence d’histoire-géographie de l’université Paul-​​​​Valéry de Mont­pellier. 221 ques­tion­naires ont été récoltés.

[4] « Géo­graphie et repré­sen­ta­tions », in Yves André, Antoine Bailly, Robert Ferras, Jean-​​​​Paul Guérin, Hervé Gumu­chian, Repré­senter l’espace. L’imaginaire spatial à l’école, Ed. Anthropos, 1989.

[5] Il faut tout de même rela­ti­viser l’impact de l’actualité sur les réponses, car en dehors des élé­ments se référant à la vio­lence, lors de tests pré­li­mi­naires orga­nisés en avril 2008, les ten­dances étaient les mêmes.