Bande de Gaza : Les tunnels de la mort

Fares Chahine, mercredi 22 octobre 2008

Actuel­lement, leur nombre est estimé à plus de 350. Ils sont situés sous 8 km de ligne de fron­tière avec l’Egypte, s’étendant de la mer Médi­ter­ranée, à l’ouest, jusqu’au poste fron­tière égypto-​​israélien Karm Abou Salem, à l’est.

La vie dif­ficile que mènent les Pales­ti­niens les pousse parfois à uti­liser le système D qui n’est pas tou­jours dénué de dangers pouvant être mortels. lorsqu’Israël a imposé le blocus à la bande de Ghaza, le manque de car­burant a forcé cer­tains conduc­teurs à uti­liser le gaz butane pour faire rouler leurs véhi­cules avec tous les risques d’explosion que repré­sente un tel procédé, alors que d’autres ont utilisé l’huile de cuisson pour les moteurs diesel sans se soucier de ce que repré­sentent les gaz d’échappement pour la santé publique.

Heu­reu­sement, jusqu’à main­tenant aucun véhicule n’a explosé, alors que l’huile de cuisson est aujourd’hui beaucoup moins uti­lisée avec la levée par­tielle de l’embargo israélien, suite à la conclusion d’une accalmie avec le mou­vement Hamas, qui contrôle, à lui seul, la bande de Ghaza depuis le 14 juin 2007, date du coup d’Etat armé contre l’autorité pales­ti­nienne et son pré­sident Mahmoud Abbas. Mais puisque la levée de l’embargo est par­tielle et le ter­minal de Rafah, au sud de la bande de Ghaza, qui permet le passage de per­sonnes et de biens vers l’Egypte, est clos à cause de l’absence du côté pales­tinien de repré­sen­tants de l’autorité pales­ti­nienne, beaucoup de mar­chan­dises manquent sur le marché ghazaoui.

Encore une fois, cer­tains citoyens, cette fois les com­mer­çants surtout, ont pensé à un autre moyen d’importer les mar­chan­dises man­quantes et n’ont pas trouvé mieux que de creuser des tunnels sous la fron­tière, entre les parties pales­ti­nienne et égyp­tienne de la ville de Rafah. Jadis, du temps de l’occupation directe par l’armée israé­lienne de la ligne de fron­tière palestino-​​égyptienne, ces tunnels, très peu nom­breux, uti­lisés dans la contre­bande d’armes au profit de la résis­tance armée, creusés dans le secret total, sont aujourd’hui devenus si nom­breux, au point que les petits enfants de Rafah peuvent vous indiquer leur empla­cement et leurs propriétaires.

Actuel­lement, leur nombre est estimé à plus de 350. Ils sont situés sous 8 km de ligne de fron­tière avec l’Egypte, s’étendant de la mer Médi­ter­ranée, à l’ouest, jusqu’au poste fron­tière égypto-​​israélien Karm Abou Salem, à l’est. Pour creuser le tunnel, dont le dia­mètre ne dépasse pas 100 cm, il faut des­cendre à une pro­fondeur variant de 15 à 27 mètres. Pour déter­miner la direction du tunnel à creuser, ils uti­lisent une simple boussole. Creuser un tunnel, dont l’entrée est géné­ra­lement dans une des maisons pales­ti­niennes jouxtant la ligne de fron­tière et la sortie dans une maison égyp­tienne qui lui fait face de l’autre côté de la fron­tière, requiert un accord entre deux com­mer­çants des deux côtés qui se par­tagent les gains de la contrebande.

Cer­tains com­mer­çants achètent ces maisons à des prix forts ou prennent leurs pro­prié­taires comme associés au cas où ils refusent de vendre. La réa­li­sation du tunnel peut coûter jusqu’à 100 000 dollars amé­ri­cains et prend deux à trois mois de travail pénible. Creusés avec des moyens pri­mitifs, manuel­lement, géné­ra­lement, par de jeunes enfants, dont l’âge est compris entre 12 et 17 ans, ces tunnels – de véri­tables tombes où les ouvriers manquent d’oxygène et tra­vaillent dans des condi­tions inhu­maines en échange de quelques dollars – ont fait plu­sieurs vic­times. 46 jeunes sont morts dans des condi­tions effroyables, alors que des dizaines ont été blessés dans des tunnels en cours de réa­li­sation ou au cours de la contre­bande de mar­chan­dises. Cer­tains portés dis­parus n’ont jamais été retrouvés [1].

Les acci­dents sont variables : effon­dre­ments, asphyxie par manque d’oxygène ou même incendies et explo­sions. Les trois der­nières vic­times, un père et ses deux enfants, sont tombées au cours de l’explosion d’une bon­bonne de gaz butane. Les enfants, qui périssent au cours de leur travail, sont qua­lifiés, péjo­ra­ti­vement, de « martyrs des tunnels ». Le nombre total de tra­vailleurs dans le domaine des tunnels est estimé à plus de 5000.

Les mar­chan­dises qui passent par les tunnels, sont très variées : pièces déta­chées pour véhi­cules, car­burant, bon­bonnes de gaz butane, pro­duits élec­tro­mé­nagers, pro­duits ali­men­taires, vête­ments, sou­liers, ciga­rettes, tabac pour nar­guilé, etc. Contre de grosses sommes d’argent cer­taines per­sonnes ont pu passer clan­des­ti­nement vers l’un des deux côtés de la fron­tière. A vrai dire, on parle peu de contre­bande d’armes et de nar­co­tiques. [2]

Tous ces tunnels sont creusés sous les yeux des gou­ver­nants de la bande de Ghaza, en l’occurrence le gou­ver­nement du mou­vement isla­miste Hamas, présidé par Ismaïl Haniyeh, qui impose des taxes sur tous les pro­duits de contre­bande, ce qui repré­sente un revenu non négli­geable pour ne pas dire une véri­table mine d’or qui dépasse de loin les 17% des taxes pré­levées par l’ancienne autorité, lorsque les mar­chan­dises pas­saient léga­lement par le ter­minal de Rafah.

Pis encore, les membres ham­saouis, du conseil légis­latif à Ghaza, se sont réunis pour légi­férer des lois régissant ces tunnels qui n’ont rien de légitime. L’une des der­nières légi­fé­ra­tions est que chaque pro­prié­taire de tunnel est sommé de payer 50 000 dollars à la famille de chaque victime (eddiya). Toutes ces taxes, en plus de la gour­mandise des com­mer­çants sans foi ni loi, font que les pro­duits importés par les tunnels sont si chers qu’ils n’ont réglé aucun pro­blème. La popu­lation de Ghaza, dont plus de 40% sont au chômage et dont le taux de pau­vreté avoisine les 70%, ali­mente ces tunnels de la mort par des mil­liers de jeunes sans autre revenu, qui n’ont fait que gonfler les bourses de cer­tains éner­gu­mènes qui ne fleu­rissent qu’aux dépens des autres. Mal­heu­reu­sement pour cette popu­lation, il paraît que le com­merce des tunnels fait l’affaire de ceux qui contrôlent Ghaza par la force et qui feront tout pour que ce robinet reste ouvert, même au prix de la réuni­fi­cation du pays.

[1] sans compter la pra­tique répressive cri­mi­nelle des autorité égyp­tiennes qui ont lancé gaz et gre­nades dans les tunnels,faisant s’écrouler cer­tains d’entre eux

[2] Selon l’Orient le Jour, et comme l’a montré al-​​​​Jazeera hier, À Rafah, le bétail aussi passe par les tunnels

Quand les veaux ont été hissés hier hors du tunnel venant d’Égypte, ils pou­vaient à peine se tenir debout. Effrayés par un périple de mille mètres sous terre vers la bande de Gaza, les animaux n’avaient qu’une hâte, boire de l’eau fraîche. Le trafic de bétail par les tunnels clan­destins a for­tement aug­menté à l’approche de l’Aïd el-​​​​Kebir, la fête du sacrifice qui aura lieu le 10 décembre. « Même si nous apportons chaque jour des animaux, nous n’arriverons pas à satis­faire la demande pour l’Aïd », déclare Abou Loukaïb, qui gère l’un de ces couloirs souterrains.

Par cen­taines, les négo­ciants de Gaza se rendent chaque jour dans la zone fron­ta­lière de Rafah pour y récu­pérer des mar­chan­dises importées d’Égypte par ces pas­sages qui ont donné nais­sance à une flo­ris­sante activité com­mer­ciale. « C’est une zone indus­trielle ici », com­mente un jeune homme de 23 ans dont l’équipe extrait un veau d’un trou profond à l’aide d’une simple corde passée autour du ventre. Aucun harnais pour le bétail n’est employé.

Les tunnels clan­destins per­mettent d’élargir le choix des pro­duits en vente dans les échoppes gazaouies en ache­minant du car­burant, des pièces déta­chées d’automobile, des ordi­na­teurs ou des vête­ments. Selon Abou Loukaïb, le nombre de tunnels a grimpé à 800 au cours de l’année écoulée. Ils emploient de 20 000 à 25 000 per­sonnes. Un tunnel standard de 500 mètres de long coûte de 60 000 à 90 000 dollars. Pour mille mètres, le prix de construction atteint 150 000 dollars, ajoute-​​​​t-​​​​il. Emprunter ces pas­sages n’est pas dénué de risques. Selon des res­pon­sables pales­ti­niens, les affais­se­ments de galeries ont causé la mort d’au moins 45 per­sonnes cette année.(…)