Bab el chams (La porte du soleil), un film de Yousry Nasrallah

Antonia Naïm - Pour La Palestine n°43, vendredi 26 novembre 2004

Culture /

La Porte du soleil de Yousry Nas­rallah est l’adaptation ciné­ma­to­gra­phique du livre de l’écrivain et jour­na­liste libanais Elias Khoury, considéré comme le premier grand roman de l’exode palestinien.

Comment adapter pour l’image le magni­fique roman d’Elias Khoury, Bab el Chams, qui retrace la Nakba, l’aventure des réfugiés, la guerre civile au Liban et, en contre­point, une magni­fique his­toire d’amour : celle du fedayin Younes et de sa femme Nahila ? Comment adapter, surtout, un livre à la construction com­plexe, avec des aller et retour entre présent et passé, entre his­toire et récit oral… un livre sur la mémoire mais aussi une oeuvre lit­té­raire subtile qu’on a com­parée aux Mille et une nuits.

L’entreprise était périlleuse, même pour Yousry Nas­rallah, cinéaste égyptien, ami, col­la­bo­rateur, fils pro­digue de Youssef Chahine (le père spi­rituel aimé et détesté, comme tout père), cinéaste déjà remarqué pour ses films (comme La ville, El medina, en 1998) qui tra­versent la Médi­ter­ranée d’une rive à l’autre, d’un conflit à l’autre, dans un va et vient entre les communautés…

Entre­prise d’autant plus dif­ficile que le cinéaste a eu des contraintes d’écriture : la chaîne Arte, copro­duc­trice du film, voulait un film sur les Pales­ti­niens en même temps qu’une saga fami­liale. Nas­rallah a raconté son refus initial : pourquoi lui, cinéaste égyptien, devait-​​il réa­liser ce film alors que tant de cinéastes pales­ti­niens pou­vaient le faire ? Fina­lement, après avoir posé comme condition l’adaptation de Bab el Chams, Nas­rallah com­mence le travail d’adaptation avec Elias Khoury et Mohamed Soueid, scé­na­riste et cinéaste, membre du Fatah pendant la guerre civile libanaise.

De ces cin­quante ans d’histoire pales­ti­nienne et des 630 pages du livre, Nas­rallah a tiré 4h38 de film, divisé en deux parties, for­mel­lement dif­fé­rentes, " Le départ " et " Le retour ". Dans le premier épisode, le com­battant Younès est à l’hôpital de Chatila, à Bey­routh, dans le coma. Le docteur Khalil - un docteur qui n’en est pas un - le soigne, veille sur lui jour et nuit, retraçant l’histoire de la Palestine et le destin de Younès, com­battant dès 1943, à l’âge de 16 ans contre les Anglais, puis contre les Israé­liens. Younès, séparé de sa femme Nahila et de ses enfants lors de l’exode du village de Cha’ab en 1948, orga­nisant depuis le Liban la résis­tance du peuple pales­tinien, alors que Nahila, elle, choisit de rester avec les parents de son mari en Galilée. C’est dans la grotte de Bab el Chams, en Galilée, que Younès et Nahila se retrouvent pour s’aimer. Dans cette pre­mière partie, le film se place du côté de la fresque his­to­rique, du genre épique. " La Porte du soleil est la pre­mière oeuvre lit­té­raire qui traite des détails humains de cette his­toire. Les Pales­ti­niens vivaient tou­jours comme des réfugiés, dans le pro­vi­soire, et on n’écrit pas le pro­vi­soire. (…) La lit­té­rature pales­ti­nienne a plutôt exprimé cette catas­trophe avec des sym­boles et des méta­phores plutôt qu’en un récit direct. D’autre part, les vaincus n’écrivent pas l’histoire. (…) Le peuple n’a pas d’…tat, d’institution, donc il n’a pas d’archives. En écrivant ce roman, j’ai pensé que les vaincus pou­vaient écrire la lit­té­rature. J’ai donné la parole aux réfugiés, à tous ces gens qui ont été interdits de parole " avait expliqué l’écrivain libanais qui a par­couru les camps pendant sept ans pour recueillir les témoi­gnages des mas­sacres et de l’exil. [1] C’est le lot de la fiction de ne pouvoir souvent pas rendre compte du docu­men­taire, à moins d’en faire la matière du récit. Ici, l’histoire si souvent niée retrouve dans le film toute sa place même si l’on peut reprocher au cinéaste un réa­lisme qui confine parfois au mélo­drame mais que le cinéaste assume comme forme qui trans­forme la fiction en document.

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Dans la seconde partie les codes et l’écriture ciné­ma­to­gra­phiques changent radi­ca­lement. On retrouve ici la com­plexité du récit écrit, les ambi­guïtés des per­son­nages, la folie de la guerre civile libanaise.

Les accords d’Oslo sont sur le point d’aboutir. Khalil veille Younès depuis plu­sieurs mois et il revient main­tenant sur sa propre his­toire. Son père mort en héros alors qu’il avait six ans, la sépa­ration d’avec sa mère, repartie à Ramallah, le laissant avec sa grand-​​mère à Chatila, sa ren­contre avec Younès, com­pagnon d’armes du père décédé, qui lui a alors inculqué les notions de résis­tance, de Révo­lution, et a fait de lui un fedayin. Khalil se rap­pelle la guerre du Liban, l’expulsion de l’OLP du Liban en 1982. Et, plus récemment, son amour mal­heureux pour Chams, une jeune femme exé­cutée par ses propres com­pa­gnons d’armes…

La fiction se mêle ici aux réel, les égouts tra­versent le camp de Chatila, les fils élec­triques longent les maisons adossées les unes aux autres… Le film a été tourné en partie au Liban, en partie en Syrie, des acci­dents ont endeuillé le tournage. La comé­dienne syrienne Hala Omra, qui inter­prète Chams, s’est brûlée lors d’une scène d’explosion. Chams est l’un des per­son­nages féminins cen­traux du récit : avec les autres, Nahila, inter­prétée par l’actrice franco-​​hispano-​​tunisienne Rim Turki ou Om Younès, sa belle-​​mère, jouée par une grande comé­dienne pales­ti­nienne, Hiam Abbass, c’est tout un monde de femmes fortes que Bab El Chams met en scène, qu’il salue.

Est-​​ce pour cela que le scé­nario du film n’a pas jugé utile de retenir la très belle his­toire entre une femme pales­ti­nienne et une femme israé­lienne qui occupe désormais sa maison ? Cette ren­contre entre deux êtres meurtris et deux exodes, une his­toire de regards, dans un jeu de miroir, méta­phore du réel, éclaire le sens de l’histoire des deux peuples, le sens du travail de Khoury qui expli­quait : " Les drames des deux femmes deviennent deux miroirs. Les deux peuples doivent com­prendre qu’ils sont chacun le miroir de l’autre. Les souf­frances pales­ti­niennes peuvent se trouver un miroir dans l’espace israélien et vice versa pour pouvoir arriver à une solution rai­son­nable. Ce genre de ren­contres peut donner de l’espoir. Il peut venir si les Israé­liens com­prennent que ce qu’ils ont fait en 1948 est un crime contre l’humanité et s’ils sont prêts à le recon­naître. C’est le prix à payer pour une solution. Les Pales­ti­niens ont le droit de voir leurs souf­frances reconnues." [2]

Ce sont bien les Pales­ti­niens plus que la Palestine que Nas­rallah a voulu raconter dans cette deuxième partie, leur rapport à l’histoire devenu " plus cri­tique ", leur refus de n’être que " des per­son­nages d’une his­toire sans fin, racontée par quelqu’un qui ne veut voir en eux que des héros, que des sym­boles ". Khalil est cet homme brisé, lucide, qui ne croit plus au rêve qui pour­suivait Younès. Chams court vers la mort. Des fedayins tuent sans raison le pro­prié­taire d’une maison liba­naise où ils se sont réfugiés. Un rescapé de Chatila fait le clown dans les rues de Beyrouth…

Nahila, avant de mourir, demande à ses enfants que l’entrée de Bab el Chams, la grotte de l’amour, de la fécondité, seul morceau de terre libre dans une Palestine conquise, soit condamnée. Et qu’elle soit rou­verte quand la Palestine sera libérée.

Un film ne dira jamais tout. Ne lui demandons pas de le faire, mais laissons-​​nous porter par les deux mou­ve­ments de cette marée qu’est l’histoire racontée par Elias Khoury.

Antonia Naïm

Bab el Chams, La Porte du soleil un film de Yousry Nas­rallah (France - Egypte, 20044h38)

tiré du livre de : Elias Khoury, La porte du soleil, Actes sud, Arles, 2002.

Yousry NASRALLAH Filmographie :

- 2004 : La porte du soleil
- 1998 : La ville (El medina)
- 1995 : A propos des garÁons, des filles et du voile
- 1994 : Le figurant
- 1994 : Une journée avec Youssef Chahine
- 1993 : Mer­cedes (Mar­cides)
- 1988 : Vols d’été (Sarikat sayfeya)

[1] Entretien avec l’écrivain, dans L’Humanité, 28/​​3/​​2002

[2] Id, L’Humanité, 28/​​3/​​2002