Ayoub, machiniste palestinien employé dans la colonie de Barqan

Martine Hassoun, Pour la Palestine n°47, mardi 22 novembre 2005

Conditions de travail /

Ayoub est le seul tra­vailleur à avoir accepté de briser le mur du silence qui entoure ces colonies. A la nuit tombée, dans son salon, au côté de sa femme et de leurs cinq enfants qui tentent de l’écouter sagement, le militant com­mu­niste qu’il est entame le récit de sa vie.

En Cis­jor­danie, les ter­ri­toires ne sont pas seulement par­semés de colonies de peu­plement ; également de colonies indus­trielles ins­tallées pour pro­duire à bas prix, voire contourner la légis­lation israé­lienne en matière de pro­tection de l’environnement [1]. Barqan est l’un de ces centres. Implanté à la péri­phérie du vaste ensemble de la colonie d’Ariel, il emploie des cen­taines d’hommes des vil­lages pales­ti­niens avoisinants.

Il fut un temps où tra­vailler dans ces colonies était mal perçu, considéré comme un acte de col­la­bo­ration. C’était l’époque où les tra­vailleurs pales­ti­niens pou­vaient encore se faire employer en Israël. Ceux qui le peuvent sont rares, alors les can­didats à l’embauche se mul­ti­plient. Mais les témoi­gnages sont dif­fi­ciles à recueillir : la honte demeure. Qui plus est, évoquer les condi­tions de travail qui sont là bas pra­ti­quées com­porte tou­jours le risque de perdre son emploi.

« Mon nom ? Pas de pro­blème, vous pouvez le noter : Ayoub Abou Hejleh. Je suis contrôleur machine chez Iron indus­tries dans la colonie indus­trielle de Barqan [2]. J’ai 36 ans et suis père de cinq enfants. Beaucoup, ici, refu­seront de parler. Moi, c’est terminé. Peu­têtre est-​​ce parce que j’ai connu autre chose que j’accepte moins ce qui se passe dans cette zone où des dizaines d’entreprises d’aluminium, de fibre de verre, de plas­tique ou de matériel mili­taire déversent chaque jour dans les sols et l’atmosphère, des tas de déchets indus­triels qui sont en train de nous étouffer… Peut-​​être.

PLP : Que faisiez-​​vous avant ?

A. A-​​H. : J’ai long­temps tra­vaillé dans les Emirats comme ingé­nieur élec­tro­nicien. Je suis revenu en Cis­jor­danie en 2000 pour aider ma famille à la mort de mon frère, au pire moment.

PLP : Au pire moment ?

A. A-​​H. : Au moment où Israël fermait ses fron­tières à plu­sieurs dizaines de mil­liers de salariés pales­ti­niens. A mon retour au village, j’ai été au chômage quelques mois avant de trouver un poste de tech­nicien près de Qal­qiliya. Un bon poste que j’aurais bien gardé s’ils n’avaient construit ce mur. Avant sep­tembre 2003, l’usine dans laquelle je tra­vaillais était en Cis­jor­danie. Après sep­tembre 2003, elle s’est retrouvée dans les ter­ri­toires « annexés » par Israël.

PLP : Et alors ?

A. A-​​H. : Alors ? Sans permis de travail, plus d’emploi ! J’ai fait les démarches pour en obtenir un, je l’attends tou­jours. Très vite, un ami m’a indiqué qu’ils recher­chaient de la main d’oeuvre à Barqan. Mais je ne voulais pas y aller. Je savais qu’il était pos­sible de se faire embaucher faci­lement là-​​bas, mais je connaissais la situation. J’ai résisté sept mois puis j’ai fini par me laisser convaincre. Sept mois sans salaire, sans revenu, sans un shekel : quelle alter­native avais-​​je ?

PLP : Comment est-​​on perçu lorsque, comme Pales­tinien, on tra­vaille dans une colonie ?

A. A-​​H. : Avant le début de l’Intifada alors qu’il était pos­sible de trouver un emploi en Israël, c’était exces­si­vement mal vu. Les dif­fi­cultés sont telles aujourd’hui que tout le monde sait que l’on n’a plus le choix. Il faut bien gagner sa vie. Lorsqu’au début de l’année 2004 j’ai com­mencé mes démarches pour l’obtention d’un permis de travail pour me rendre à Barqan, d’un coup, tout s’est débloqué. Ce permis qui m’était refusé depuis des mois pour gagner ma vie dans l’usine de Qal­qiliya m’a été accordé en quatre heures pour me rendre chaque matin dans l’une des zones les plus pol­luées de Cisjordanie.

PLP : Quatre heures, vraiment…

A. A-​​H. : Quatre heures, pas une de plus ! Il n’y a pas un Israélien pour accepter de prendre les risques que nous prenons. Aucun des établis­se­ments qui sont implantés à Barqan ne res­pecte les règles de sécurité mini­males ou les normes anti-​​pollution. Je vous assure que ceux qui peuvent éviter ces lieux les évitent. Seul le mana­gement vient d’Israël. Les ouvriers sont pales­ti­niens, parfois indiens, chinois ou russes.

PLP : Combien gagnez-​​vous ?

A. A-​​H. : Qua­torze shekels de l’heure : trois shekels de moins que le salaire minimum reconnu en Israël pour un manoeuvre ou une femme de ménage. Je tra­vaille 12 heures par jour, la demi-​​heure de pause du midi et le break du matin sont décomptés. Je ne dispose d’aucun contrat écrit, je quitte le village à 5h pour prendre mon poste à 6h. Je rentre chez moi à 19h. Je ne me couche jamais après 21h pour être sûr d’être en bonne condition le len­demain matin tant les condi­tions de pro­duction sont dangereuses.

PLP : Avec la for­mation que vous avez, vous ne pourriez pas trouver autre chose ?

A. A-​​H. : Bien sûr que je rêve d’une autre vie. Qui n’en rêverait pas ! Je me suis inscrit à l’Université ouverte de Jéru­salem  [3] où je prépare un master en mana­gement. Inch’Allah. En attendant, je suis là. Je n’ai pas le choix. Et ce que les usines déversent sur les terres avoi­si­nantes, je l’inhale tous les jours dans l’usine : des vapeurs d’huile et de zinc. Partout autour de la zone, les terres sont brûlées. Sur l’un des flancs de la colline, une étrange herbe verte pousse depuis quelques mois, de celles qu’on n’a jamais vues par ici aupa­ravant. Lorsque je me brûle, comme je me suis déjà brûlé, lorsque j’ai mal à la tête comme nous l’avons tous dans l’usine, au moins, je sais, je vois ce qu’il m’arrive. Quand je respire l’air qui m’entoure, je ne me rends compte de rien. Dans quel état seront mes poumons dans dix ans ? Il y a deux ans, un salarié a perdu son bras dans l’atelier : broyé par la machine sur laquelle il était posté. Il y a quatre jours, un ami a reçu une pièce de 400 kilos sur son pied. Double fracture. Iron ne connaît pas le droit du travail, les condi­tions mini­males de sécurité. Il faut qu’il y ait beaucoup d’accidents sur une machine avant qu’ils ne se décident à agir. Le permis que nous avons n’est valable que pour cette usine. Alors, tu acceptes ou tu pars. Et après ? Après, qu’est-ce que tu fais ? Il n’y a plus d’emplois à cin­quante kilo­mètres à la ronde, ici. Les terres que nous avions ont été confis­quées pour la construction des sept colonies qui nous entourent. Celles qui nous restent sont, en partie, impropres à la culture. Le Wadi Qana, cette vallée où la majorité des habi­tants avaient des terres est devenue le dépotoir des colons israé­liens. Aujourd’hui, c’est Barqan ou rien : comme tous les autres, je n’ai pas le choix. Nous sommes des cen­taines à y gagner notre vie. Aucune loi ne s’applique là-​​bas. Selon la loi israé­lienne, les employeurs doivent accorder aux tra­vailleurs de la métal­lurgie un litre de lait par semaine. Il paraît que ça protège. En avril dernier, la direction a décidé de ne plus se plier à cette obli­gation et nous a proposé en échange de nous donner 200 grammes de café. Sans doute avait-​​elle décroché un lot à bas prix, lot qui a du s’épuiser puisque, en juin, elle a annoncé nous verser une prime de 50 shekels à la place. Et, en juillet, elle a déclaré la supprimer.

PLP : Avez-​​vous des infor­ma­tions sur les pro­duits déversés par les usines de la zone ?

A. A-​​H. : Non, je ne pense même pas que les colons en aient. Pourquoi d’ailleurs s’y intéresseraient-​​ils ? La terre les indiffère. Ils la veulent, oui ! Mais ils ne la cultivent pas. Pour avoir des infor­ma­tions, il fau­drait que l’Autorité puisse contrôler ce qui s’y passe, et c’est impos­sible. Je vous rap­pelle que la Palestine est divisée en trois zones : les zones A sous contrôle pales­tinien, les zones B où l’Autorité gère l’administration civile et l’armée israé­lienne se réserve le contrôle du ter­ri­toire. Et les zones C : 70% de la Cis­jor­danie où Israël règne en maître. Barqan est en zone C. Il n’y a donc aucun moyen d’aller y mettre son nez. Même si elle le voulait, l’Autorité pales­ti­nienne elle-​​même ne pourrait pas y inter­venir. Pas plus que nous n’avons les moyens de contrôler ce qui se passe autour de la cen­trale nucléaire d’Amona, nous ne pouvons savoir ce que déversent les usines qui se trouvent à proximité. Pour le savoir vraiment, il fau­drait que nous puis­sions dis­poser de maté­riels sophis­tiqués pour ana­lyser des échan­tillons de terre et d’eau à proximité des usines. Leur impor­tation est interdite.

Propos recueillis par Martine Hassoun

[1] Beaucoup d’entreprises qui y sont ins­tallées ont souvent été condamnées au préa­lable par les tri­bunaux israé­liens pour non respect des normes envi­ron­ne­men­tales. La plus connue d’entre elles est l’usine Geshurei Indus­tries, usine de fabri­cation de pes­ti­cides et d’engrais, autrefois ins­tallée dans la localité israé­lienne de Kfar Saba. Fermée en 1982 sur ordre des tri­bunaux de Tel Aviv, elle s’est délo­ca­lisée en 1987. Désormais implantée à l’est d’Israël, elle épargne les popu­la­tions israé­liennes de ses fumées acides. Et quand le vent qui vient de la Médi­ter­ranée tourne, va d’est en ouest, les machines s’arrêtent pour ne pas déranger les popu­la­tions qui se trouvent de l’autre côté du Mur. Du côté israélien…

[2] La zone indus­trielle de Barqan est située dans le vaste ensemble de la colonie d’Ariel qui coupe le nord de la Cis­jor­danie en deux. A proximité, une forte odeur se dégage : nau­séa­bonde. Sur un flan de colline, pousse une étrange herbe verte, de celles que l’on ne voit jamais en Palestine.

[3] L’Université ouverte de Jéru­salem est une uni­versité ouverte à tous les Pales­ti­niens désireux de se former. Des dizaines de mil­liers y suivent des cours d’anglais, de mana­gement, de droit ou de toute autre matière dans l’espoir d’améliorer leurs condi­tions de vie.