Avoir 20 ans en Palestine : de l’espoir au cauchemar

Aucun peuple n’acceptera éternellement d’être privé d’un destin, encore moins quand on lui promet depuis 20 ans la naissance d’un Etat qui n’est jamais venu.

Pierre Haski, Nouvel Obs, mardi 27 octobre 2015

Un manifestant palestinien lors d'un affrontement avec l'armée israélienne, le 16 octobre 2015. (MOHAMMED ABED / AFP)

Les médias aiment les questions simples : "Assiste-t-on à la troisième Intifada palestinienne ?" La question est plutôt de savoir comment, en l’absence de toute solution, et même, actuellement, de tout espoir de solution au conflit israélo-palestinien, il pourrait y avoir autre chose que des explosions de violence.

Enoncer cela n’est pas cautionner ou soutenir la violence, c’est reconnaître une vérité simple : aucun peuple n’acceptera éternellement d’être privé d’un destin, encore moins quand on lui promet depuis 20 ans la naissance d’un Etat qui n’est jamais venu ; pas, non plus, à l’heure des réseaux sociaux qui font circuler informations et vidéos à grande vitesse, partout, tout le temps.

La génération que l’on retrouve dans la vague d’attaques au couteau des dernières semaines, y compris un gamin de 13 ans devenu trop vite adulte, est celle qui a grandi dans l’illusion d’Oslo, cet accord de "paix des braves" conclu en 1993 entre l’Etat hébreu et l’Organisation de Libération de la Palestine. En un peu plus de 20 ans, l’expression "processus de paix" a été dévaluée au point de ne plus être employée du tout, tandis que des ministres israéliens disent désormais ouvertement qu’il n’y aura jamais d’Etat palestinien.

Chaque camp accuse l’autre d’avoir tourné le dos à la paix. Mais surtout, cette génération a vu la situation se transformer, avec le quasi-doublement du nombre de colons israéliens dans les Territoires occupés (au sens de la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU), soit près de 400.000 en Cisjordanie et environ 200.000 dans la partie annexée de Jérusalem. La "capitale éternelle" divisée

A l’époque des accords d’Oslo, j’avais interviewé Khalil Toufakji, géographe à la Maison d’Orient, l’"ambassade" de l’OLP à Jérusalem : cartes à l’appui, il mettait en garde contre la progression des colonies qui menaçait, selon lui, la promesse de paix à peine signée. Je l’ai revu il y a quelques mois dans un documentaire de Charles Enderlin, sur France 2, montrant, deux décennies plus tard, toujours cartes à l’appui, que ses craintes étaient fondées…

L’ironie amère de ces dernières années a été le double mouvement de développement des installations d’Israéliens de l’autre côté de la "ligne verte", la frontière d’avant 1967, tout en érigeant un mur de béton destiné à empêcher les déplacements de Palestiniens dans l’autre sens. Lors des derniers affrontements à Jérusalem, la police israélienne a installé des barrières massives pour couper les quartiers palestiniens du reste de la ville, provoquant un vif débat au sein du gouvernement sur le risque de diviser de facto la "capitale éternelle".

Cette séparation est sans doute la seule solution pour faire cohabiter deux peuples qui n’ont pas envie de vivre ensemble. Mais aller au bout de cette logique exigerait l’évacuation d’une partie au moins des colonies (des modifications de tracé déjà envisagées permettraient de conserver les colonies "économiques" en Israël) et, à terme, la création d’un Etat palestinien indépendant. Mais une solide majorité s’y oppose en Israël, sans proposer autre chose pour l’instant qu’un statu quo imposé par la force.

Cela n’est visiblement pas tenable. Il suffit de tenter d’imaginer ce qu’il y a dans la tête d’un jeune Palestinien de 20 ans ayant grandi à Hébron, Naplouse, ou Tulkarem : quels peuvent être ses espoirs, ses rêves ou plutôt ses cauchemars ? Faudra-t-il attendre que les djihadistes de Daech s’implantent parmi les Palestiniens, qui y ont jusqu’ici échappé, pour comprendre le prix de l’inaction ? Il sera alors bien trop tard.