Avec de tels amis …

Uri Avnery, dimanche 18 mai 2008

Ces der­niers temps, nous sommes sub­mergés d’amis. Les grands de ce monde, anciens et actuels, viennent ici nous flatter, nous passer de la pommade, se pros­terner à nos pieds.

"Que Dieu me garde de mes amis, mes ennemis je m’en charge" dit une vieille prière

Ils me dégoûtent

PRENEZ par exemple la chan­ce­lière Alle­mande Angela Merkel, qui a fait le pèle­rinage de Jéru­salem. Elle s’est pliée à toutes les exi­gences sans la moindre cri­tique et elle a atteint de nou­veaux sommets d’obséquiosité dans son dis­cours à la Knesset. J’étais invité à y par­ti­ciper ; j’ai renoncé à ce privilège.

J’ai aussi refusé ce plaisir quand j’ai été invité à la session avec l’hyperactif actif Nicolas Sarkozy, qui essayera de battre le record de fla­gor­nerie de sa rivale allemande.

Avant cela, nous avons eu la visite du mentor de John McCain, le pasteur évan­gé­lique John Hagee, celui qui a décrit l’église catho­lique comme un monstre. Suintant de flat­terie mora­li­sa­trice de tous les pores de sa peau, il nous a interdit au nom de (son) Dieu de renoncer au moindre pouce de la Terre Sainte et nous a ordonné de com­battre jusqu’à la der­nière goutte de (notre) sang.

Néan­moins, aucun d’eux n’est arrivé à la che­ville de Georges Bush. A la veille de la fin de la pré­si­dence la plus désas­treuse des annales de la Répu­blique, il a mis de force une allu­mette enflammée dans la main de notre gou­ver­nement, l’encourageant à mettre le feu au baril de poudre placé sous nos pieds.

MAIS LA liste des diri­geants actuels qui par­ti­cipent à ce concourt de fla­gor­nerie est insi­gni­fiante com­parée au long défilé des Has-​​Been qui font le siège de nos portes.

Un essaim mondial de Has-​​been vole d’un lieu à l’autre comme des abeilles, tous pour un et un pour tous. Cette semaine ils se sont posés sur Jéru­salem, à l’invitation du Has-​​Been N°1, Shimon Peres, poli­ticien qui dans les 84 années de sa vie ne gagna jamais une élection et à qui fut concédé, par pure com­passion, le titre purement hono­ri­fique de Pré­sident d’Israël.

Le déno­mi­nateur commun de ce groupe réside dans le fait que, dans leur pays, leur prestige est proche de zéro alors qu’à l ’étranger il est au pinacle. Leur ado­ration mutuelle com­pense le manque de respect dans leur propre pays.

L’un des plus anciens membres de ce club est Tony Blair qui a été chassé du pouvoir dans son propre pays mais ne se satisfait pas de sa retraite et de la culture des roses. Comme lot de conso­lation, on lui a accordé le plaisir de s’amuser avec notre conflit. Toutes les semaines il convoque une confé­rence de presse pour pré­senter les bonnes nou­velles de ses succès phé­no­ménaux dans l’amélioration du sort des Pales­ti­niens, alors que la situation dans les ter­ri­toires occupés va de mal en pis. Notre esta­blishment sécu­ri­taire le traite comme un casse pied à qui on doit jeter une miette de temps en temps pour le rendre heureux.

Lors de la confé­rence qui eut lieu cette semaine il y avait aussi quelques braves gens mais la vedette leur fut volée par les Has-​​Been, du cri­minel de guerre à la retraite Henry Kis­singer au héros de la paix Mikhail Gor­bachev (que je continue à consi­dérer comme un héros pour avoir empêché une effusion de sang lors de l’effondrement de l’empire sovié­tique). Dommage de le voir en cette compagnie.

Tous les par­ti­ci­pants à cette orgie sou­le­vèrent des mon­tagnes d’adulation servile pour Israël. Aucun n’eut un mot de cri­tique. Pas d’occupation. Pas de colonies. Pas de blocus de Gaza. Pas de meurtres quo­ti­diens. Uni­quement un mer­veilleux pays épris de paix que les méchants, méchants ter­ro­ristes veulent jeter à la mer.

Aucun des invités ne se leva pour nous mettre en garde contre la pour­suite de la poli­tique actuelle. Aucun d’eux ne se leva pour clamer la vérité, à savoir que la pour­suite de cette poli­tique pourrait conduire notre Etat au désastre

Celui qui a des amis comme ceux-​​la n’a pas besoin d’ennemis. Une per­sonne qui voit son ami jouer à la rou­lette russe et qui lui offre des balles est-​​il réel­lement un ami ? Celui qui voit son ami au bord d’un pré­cipice et qui lui dit « avance » est-​​il un ami ?

AU SEIN DE la com­mu­nauté des flat­teurs, ceux qui atti­rèrent la plus grande attention furent les mil­liar­daires juifs amé­ri­cains (qui en outre ont payé pour cette extravagance.)

Plu­sieurs d’entre eux furent convoqués dans les ser­vices de police dès leur arrivée pour témoigner dans l’affaire qui secoue actuel­lement Israël , à savoir l’enquête de cor­ruption impli­quant Ehoud Olmert.

Une odeur de cor­ruption a accom­pagné Olmert dès ses débuts en poli­tique il y a 45 ans. Mais à présent, cette odeur prend le dessus. La police a rendu public le fait que le mil­liar­daire juif amé­ricain Moshe Morris Talansky lui avait fourni durant des années des enve­loppes d’argent liquide.

Où avons-​​nous vu ceci aupa­ravant ? Bien sûr dans les films amé­ri­cains et les séries télé. Quelqu’un ouvre une valise bourrée de liasses de billets. Le donneur appar­tient inva­ria­blement à la mafia et le des­ti­na­taire est géné­ra­lement un poli­ticien cor­rompu. Est-​​il pos­sible qu’Olmert n’ait jamais vu ces films, lui qui entre tous débuta sa car­rière avec des dis­cours déma­go­giques dénonçant le "crime organisé".

Mais ce n’est pas tant Olmert qui m’intéresse dans cette affaire que Talansky.

Il appar­tient à cette sorte de mil­liar­daires « israé­lo­philes » dont la plupart résident aux Etats-​​Unis, mais aussi au Canada, en Suisse en Autriche , en Aus­tralie et ailleurs.

Ce sont des patriotes Israé­liens. Ce sont des phi­lan­thropes. Ils donnent des mil­lions aux hommes poli­tiques israé­liens. Et presque tous sou­tiennent notre extrême droite.

Qu’est-ce qui les fait courir ? Qu’est-ce qui pousse ces mil­liar­daires à faire ce qu’ils font ?

Une recherche en pro­fondeur fait appa­raître que nom­breux sont ceux parmi eux qui firent fortune dans des zones sombres. Cer­tains sont des barons du jeu, des pro­prié­taires de casino avec toutes les inévi­tables rela­tions avec la vio­lence, le crime et l’exploitation. Au moins l’un d’eux tira sa fortune des bordels. Un autre fut impliqué dans un scandale lié à des maisons de retraite. Un autre encore est le rejeton d’une famille qui fit fortune dans la pira­terie pendant la période de la pro­hi­bition. D’autres sont de pauvres mar­chands de la plus mépri­sable engeance, qui vendent des armes aux gangs poli­tiques qui sèment la mort et la des­truction en Afrique.

Mais l’argent – c’est bien connu – n’a pas d’odeur.

La plupart des multi-​​millionnaires de ce type ont l’impression qu’ils ne reçoivent pas les hon­neurs qui leurs sont dus. Leurs co-​​milliardaires, les gens de la haute société, les traitent avec dédain. Celui qui atteint une telle position ne se satisfait pas seulement de l’argent. Il a besoin d’honneurs. Et il peut acheter de tels hon­neurs en Israël, au rabais.

Israël vend de tels hon­neurs, sans poser de ques­tions. Pour un don approprié, même le pro­prié­taire d’un enfer de jeux peut être reçu par le Premier Ministre, dîner avec le Pré­sident, mettre son nom sur le bâtiment d’une université.

(J’ai un jour écrit une pièce légère sur le Troi­sième Temple – "que Dieu le construise bientôt, amen : le saint des saints Rosen­stein, l’autel Rosenzweig, le che­rubin Rosenberg, etc.)

Juste après la guerre des Six-​​jours, pendant les grands moments de nos généraux, une nou­velle mode se répandit parmi les meilleurs mil­liar­daires juifs : assurer la sub­sis­tance d’un général israélien, afin de le pré­senter à des amis comme un animal de com­pagnie. Cer­tains généraux ne virent pas de mal à cela. Ceci leur revenait après tout.

Un mil­liar­daire soutint Ezer Weizman, le héros de l’Aviation (qui dut démis­sionner de son poste de Pré­sident lorsque ce fut rendu public), deux mil­liar­daires ado­ptèrent Ariel Sharon et l’installèrent dans la plus grande ferme du pays. Shimon Peres n’était pas général, (et pas même soldat) mais au moins trois mil­liar­daires le prirent sous leurs ailes dorées.

Aucun mil­liar­daire ne perdit jamais d’argent en sou­tenant un général israélien, en entre­tenant un homme poli­tique israélien ou en faisant une donation géné­reuse à une cause israé­lienne. L’ego est l’ego, le patrio­tisme est le patrio­tisme, mais les affaires sont les affaires.

C’est là que la cor­ruption com­mence. Une per­sonne qui donne des mil­lions à des hommes poli­tiques en Israël (ou d’ailleurs aux Etats-​​Unis, en Italie ou dans tout autre pays de la Planète) sait par­fai­tement qu’il les retrouvera avec des intérêts. Quand l’homme poli­tique devient ministre ou Premier ministre ou Pré­sident, le sup­porter touche le jack pot.

En poli­tique il n’y a pas de don innocent. D’une façon ou d’une autre, le donateur sera récom­pensé – et très lar­gement. C’est vrai pour les Etats-​​Unis, c’est vrai pour l’Italie, c’est vrai pour Israël également. Si le donateur déclare à la police qu’il n’a pas d’intérêts écono­miques en Israël, tout cela signifie que l’on doit creuser davantage.

L’AFFAIRE OLMERT confirme à nouveau ce que nous savions depuis long­temps : la poli­tique pétro­lière israé­lienne n’est pas seulement dépen­dante de l’argent mais de l’argent étranger. Pour gagner des pri­maires et des cam­pagnes élec­to­rales, les can­didats ont besoin de mil­lions, et tout ceci vient presque tou­jours de dona­teurs étrangers.

Des mil­liar­daires étrangers ont financé Olmert pour les élec­tions pri­maires des partis et ils l’ont financé pour les élec­tions géné­rales à l’issue des­quelles il fut assuré de devenir Premier Ministre. Suite à son élection, il débuta la seconde guerre du Liban avec son cortège de mort et de des­truction. On peut dire que les mil­liar­daires juifs amé­ri­cains ont tué les soldats et les civils, israé­liens et libanais, qui ont perdu la vie au cours de la guerre.

Dans son dis­cours à la confé­rence de Jéru­salem, Shimon Peres fit l’éloge de la chutzpah (culot israélien – ndt). Ce dont nous avons besoin est de plus de chutzpah a-​​t-​​il dit. Cela avait l’air charmant et osé mais c’était pures balivernes.

Je vou­drais parler d’une autre chutzpah. Non méta­pho­rique mais réelle. Une chutzpah simple. La chutzpah des mil­liar­daires de New-​​York et Genève et d’ailleurs, qui inter­viennent dans nos élec­tions et déter­minent le destin de notre nation. La chutzpa de financer une guerre dans laquelle ce ne sont pas leurs fils mais les nôtres qui sont tués. La chutzpa d’envoyer des mil­liards pour l’établissement de colonies dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés et en par­ti­culier à Jéru­salem, colonies ins­tallées là avec l’intention expresse de s’opposer à la paix en nous imposant une guerre per­ma­nente, une guerre qui menace notre avenir, pas le leur.

Soyons clairs : je ne cri­tique pas les dona­teurs de bonne foi, qui res­sentent un devoir moral de contribuer à la construction d’un bâtiment d’hôpital ou d’université en Israël. J’apprécie les gens qui envoient quelques cen­taines de dollars pour une cause poli­tique qui leur tient à coeur. Je pro­teste contre les mil­liar­daires étrangers qui aspirent à dicter l’orientation de notre Etat.

Peut-​​être que dans d’autre pays aussi les hommes poli­tiques per­çoivent des dons de sources étran­gères. Mais c’est géné­ra­lement un phé­nomène mar­ginal. Ici c’est une donnée majeure.

C’est l’un des effets négatifs de la défi­nition d’Israël comme "Ėtat juif ». De ce fait, les dona­teurs ne se consi­dèrent pas pour ce qu’ils sont – des « étrangers imper­ti­nents qui inter­fèrent dans nos vies et cor­rompent notre Ėtat – mais comme des "Juifs au grand coeur" qui sou­tiennent un Etat qui leur appar­tient aussi.

Gideon Levy vient d’écrire un article dans lequel il les supplie de "nous laisser seuls". Étant une per­sonne bien moins raf­finée que lui, je dirais de façon plus abrupte : Rentrez chez vous avec votre argent. Nous ne sommes pas à vendre. Arrêtez d’essayer de gérer notre vie (et notre mort) !